Trois obscénités à propos des intellectuels

D’avance, je vous demande de m’excuser, car, si nous avons à parler du rôle des intellectuels, j’ai l’intention de prononcer deux ou trois obscénités à ce sujet. D’avance, pardon.

Première obscénité : j’aimerais vous parler des classes. Oui, les classes sociales, ce phénomène qui – paraît-il – n’existe plus.

Deuxième obscénité : nous parlerons du sexe des intellectuels. Je veux dire : de la classe sociale dont ils font partie.

La troisième obscénité sera de se demander si les intellectuels sont utiles, et à quelles conditions.

Voilà, je vous avais prévenus : tout ceci n’est pas très « correct ». Parler des classes sociales, ça ne se fait pas. Et surtout pas à propos des intellectuels. Les intellectuels n’ont pas de classe, n’est-ce pas ? Exactement comme les anges n’ont pas de sexe.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai été élevé dans la religion catholique bien pensante. Et les curés m’ont raconté durant de longues années, que les anges étaient des êtres parfaits, bien mieux que nous, et donc qu’ils n’avaient pas de sexe. Sur les images, on pouvait d’ailleurs découvrir la preuve par l’absurde : les diables, c’est-à-dire les anges déchus, avaient eux – clairement – un sexe masculin.

Il valait donc mieux ne pas en avoir, de sexe. Et pour les intellectuels, c’est pareil : il vaut mieux ne pas avoir de classe sociale. Etre neutre et asexué.

1. Voyage à travers les classes

Pourtant, qu’on me pardonne d’évoquer encore un peu mon expérience personnelle, mais les classes sociales, cela existe. Je les ai rencontrées. Je suis même passé de l’une à l’autre, et cela m’a permis d’intéressantes comparaisons.

Né dans une famille de la bourgeoisie belge, avec une éducation bien réactionnaire chez les jésuites, j’ai eu l’occasion d’observer de l’intérieur cette classe dite supérieure. Je me souviens de ces grands dîners où l’on dépensait en un soir autant que l’indemnité annuelle d’un chômeur. Ces dîners où l’on invitait Monsieur Un Tel parce qu’il était proche du ministre Un Tel et que ça servirait pour les affaires. Les intrigues pour « arriver », faire carrière, gagner le plus d’argent possible. Un univers où les classes inférieures sont traitées en simples objets, en instruments pour lesquels il faut dépenser le moins possible.

Dégoûté de ce monde, mais sans avoir vraiment compris pourquoi, j’ai ensuite vécu dans la petite bourgeoisie intellectuelle. A l’université et dans les cercles intellectuels, avec quelques amis, nous élaborions des œuvres artistiques ou littéraires, des analyses philosophiques ou vaguement sociologiques. Nous refaisions le monde. Mais « entre nous ». C’est-à-dire sans avoir jamais parlé à ceux qui constituaient pourtant la majorité de la population : les travailleurs, les gens «d’en bas». Notre révolte – on était à la veille de mai 68 – avait deux aspects : nous voulions changer le monde, mais en ne comptant que sur nos cerveaux. Comme si le monde se changeait dans la tête et pas dans la rue. Comme si les plus intéressés à changer le monde – et les seuls à en avoir la force – n’étaient pas les plus grandes victimes, ceux «d’en – dessous».

A cette époque, j’étais fort influencé par un philosophe français qui se déclarait marxiste. Louis Althusser avait inventé le concept de «pratique théorique ». Elaborer des théories, c’était devenu… une pratique ! Il suffisait d’y penser ! Plus besoin d’aller perdre son temps dans la pratique, dans la vie réelle des gens, dans les problèmes concrets. La théorie tenait lieu de pratique. Simple, non ?

Simple, mais coupé du réel. Notre cerveau tournait à vide. Dans cette classe des intellectuels petit-bourgeois, qui monta sur le devant de la scène en mai 68, on retrouvait deux aspects : 1. Notre révolte contre de nombreuses injustices et absurdités de la société, notre contestation du pouvoir, un début de rapprochement avec les victimes, les gens d’en dessous. 2. Mais, du fait de ne pas analyser en profondeur la cause fondamentale de ces injustices et de ne pas se mettre à fond au service des victimes pour les aider à changer le système, une tendance à arrêter sa critique à mi-chemin, à vouloir juste corriger des aspects secondaires du système. Et bientôt à pactiser avec lui. Combien d’anciens soixante-huitards ont utilisé ce qu’ils avaient pour mener une belle carrière !

Dégoûté à nouveau, mais cette fois par les propres bêtises que j’avais proférées, et par mon manque d’impact sur la réalité, je poursuivis ma «déchéance» et allai me faire embaucher à l’usine. Simple ouvrier, sans diplôme, sans qualification. L’étage tout en bas.

Jamais, je ne me suis senti aussi bien ! Le boulot était souvent dur et, au début, je me suis fait virer deux ou trois fois, mais ces six années furent, paradoxalement, celles où je me suis senti le mieux dans ma peau. J’avais découvert la vraie solidarité. La chaleur humaine : on se protégeait l’un l’autre, on espérait et on revendiquait ensemble, on savait qu’on ne pouvait gagner qu’ensemble.

J’ai aussi appris en peu de temps ce que l’université n’avait pas réussi à m’expliquer. La patronne de notre usine (son mari était décédé) venait une fois par semaine dans l’entreprise voir si tout allait bien. C’est-à-dire si l’argent rentrait bien dans les caisses. Ensuite, cette patronne rentière retournait dépenser cet argent dans sa belle maison, sa belle piscine, ses belles vacances, que sais-je… On ne la voyait plus. Par contre, ses ouvriers qui avaient produit cet argent, retournaient chaque soir sans être plus riches. Juste de quoi nouer les deux bouts et revenir travailler le lendemain.

Là, j’ai vu comment celui qui ne travaille pas peut s’enrichir et comment celui qui travaille ne peut pas s’enrichir. La chose fondamentale que vingt-cinq d’années d’éducation m’avaient cachée.

Mais peut-être que cette expérience est trop personnelle et ne suffira pas à convaincre certains intellectuels qui nient obstinément l’existence des classes sociales ? Alors, essayons d’élargir le tableau, et de le rendre aussi objectif que possible.

S’il existe deux camps, n’y a-t-il pas deux classes opposées ?

Il n’y aurait pas de classes sociales ? Marx se serait trompé ? Il est vrai que la bourgeoisie est, comme le disait le philosophe français Roland Barthes, «la classe sociale qui ne veut pas être nommée». Mais pour en avoir le coeur net, partons d’un fait bien simple que chacun peut voir : les riches et les pauvres.

Selon les critères officiels, aujourd’hui, 56 % de la population mondiale est «pauvre» : moins de deux dollars par jour. Et ce pourcentage ne cesse d’augmenter. Aux Etats-Unis aussi, et en Europe, l’écart entre les revenus ne cesse de croître.

Et la guerre, qui nous alarme tous tellement pour les années à venir, la guerre est l’arme suprême chargée de maintenir ce fossé entre les fortunes, ce fossé entre les classes.

Prenons une preuve par l’absurde. Supposons qu’on décide demain de lancer un grand programme humanitaire d’urgence avec 4 grands objectifs : 1. Donner à manger à tous. 2. Et un accès à l’eau potable. 3. Et que chaque enfant puisse aller à l’école. 4. Et enfin éliminer les grandes maladies épidémiques. Combien coûterait ce splendide programme ? A peine la moitié de la fortune des quatre Américains les plus riches !

Donc, si Bush & Cie dépensent cet argent en missiles et en chars, c’est que la guerre est indispensable pour maintenir les privilèges et les superprofits. En écrasant la résistance des pays indépendants, en détruisant leurs entreprises publiques et leurs protections sociales, on augmente le chômage et la misère. Volontairement, car dans le système du profit maximum, les lois économiques vous obligent à contrôler tous les pays, vous obligent à rendre les gens prêts à accepter n’importe quel travail pour n’importe quel salaire. Le but de Bush n’est pas de réduire l’écart, mais de l’augmenter. Non qu’il soit plus méchant qu’un autre, cette question est sans intérêt, mais parce que telle est la loi du système économique.

Voilà pourquoi les riches sont de plus en plus riches.

Le plus curieux, c’est l’absence totale de curiosité à l’égard de ce phénomène de la part des intellectuels les plus réputés et les plus médiatisés. C’est peu dire : les Bernard-Henri Lévy, les Finkielkraut, les Jorge Semprun et Cie ne se bousculent vraiment pas pour venir nous expliquer les causes de cet écart immense entre les revenus. Pourtant, en choisissant ce thème, ils auraient du succès car ce problème du niveau de vie tracasse un public immense. Tout le monde, en fait.

Découvrir pourquoi certains sont pauvres, et que leur seul espoir d’y échapper, c’est le Loto. Et pourquoi d’autres sont si riches qu’ils gagnent le Loto tous les jours, même en dormant. Y aurait-il un lien entre les deux phénomènes ? Quel scoop, celui qui découvrira l’explication ! Quel best-seller ! Que d’interviews, que de ventes !

Eh bien, non cela ne les intéresse pas. Serait-ce que ces grands intellectuels – qui sont souvent des intellectuels riches – auraient quelque chose à y perdre ? Se sentiraient-ils visés par cette analyse de Brecht : On peut montrer qu’il y a des riches, on peut montrer qu’il y a des pauvres, et que c’est triste. Mais le grand tabou, ce qu’on ne peut absolument pas montrer, c’est le lien entre les deux : que si les uns sont riches, c’est parce que les autres sont pauvres.

Le grand romancier français Honoré de Balzac disait : «Derrière chaque grande fortune, se cache un crime.» Il y a bien sûr les crimes individuels, mais surtout le crime du système : le fait que les grandes fortunes existent parce que les uns ressortent de l’usine infiniment plus riches qu’ils n’y sont entrés. Tandis que les autres en ressortent aussi pauvres.

En effet, la bourgeoisie n’aime pas qu’on dévoile ce lien. Donc, les classes sociales n’existent pas. Sans qu’on sache très bien s’il n’y en a jamais eu ou bien si elles ont existé, mais ont à un moment donné disparu, et à quel moment, et par quel miracle ?

En tout cas, pour cacher l’existence des classes sociales et du lien d’opposition qu’elles entretiennent entre elles, on a vu se développer dans la pseudo-sociologie officielle toute une panoplie de ce que j’appellerais des «concepts – brouillards». On ne parle plus de classes sociales, mais des «défavorisés», de la «classe moyenne» (qui regroupe presque tout le monde, comme ça plus de conflits!)

Ou alors on parle des «jeunes des banlieues», expression actuellement en vogue en France. Comme si la pauvreté était un problème d’urbanisme. Comme si ces jeunes n’étaient pas la partie la plus exploitée de la classe ouvrière, alternativement travaillant pour un salaire de misère, ou jetés hors de l’emploi.

De même, on ne parle plus de paysans et ouvriers du tiers-monde exploités par les multinationales, avec l’écart de richesses que chacun peut voir, mais on parle de «pays en développement». Il n’y a plus de classes, seulement de l’incompétence ou de la malchance.

2. Les intellectuels ont-ils une classe ?

Au sein des intellectuels, c’est pareil, les classes sociales n’existent pas. Et être «politiquement engagé», c’est-à-dire pour la classe d’en bas contre celle d’en haut, ce n’est pas admis puisque «les classes n’existent pas».

S’engager c’est donc une tare qui rend un intellectuel non crédible puisqu’il n’est plus «neutre», ni objectif, nous dit-on.

Enfin, il y a des exceptions, on peut quand même s’engager mais seulement pour de généreuses causes universelles et évidentes pour tous : Unicef, Telethon, Mère Teresa, Amnesty. En réalité, des causes qui conviennent à l’idéologie dominante car elles la renforcent. Des causes qui ajoutent un peu de charité au système sans toucher à son essence. Là, on peut s’engager, c’est même bien.

Mais attention, pas d’engagement «politique». Juste de l’humanitaire. L’intellectuel qui veut passer à la télé et bien faire sa promo, celui-ci doit rester neutre, au-dessus de la mêlée.

Mais réfléchissons un peu. Comment un intellectuel pourrait-il rester «au-dessus de la mêlée» et indifférent ?

Comment se prétendre neutre quand un conseil d’administration de multinationale – que personne n’a élu – peut en un seul jour fermer une usine et jeter ses travailleurs à la poubelle ? Et priver, comme je l’ai vu de près, un mari et sa femme qui travaillaient tous deux depuis toujours dans cette usine, et qui se retrouvent en un instant sans salaire, sans avenir, n’ayant plus de quoi payer leur maison, ni les études des enfants, ni une opération chirurgicale, ni rien ?

Comment se prétendre neutre quand on voit des multinationales se ruer sur un pays – disons la Yougoslavie – y détruire tous les droits des travailleurs et les protections sociales, racheter les entreprises pour trois fois rien ? US Steel a racheté pour des cacahuètes la principale usine sidérurgique des Balkans, elle ferme ses propres sièges aux USA, elle paie les travailleurs serbes moins d’un dollar, et fera ainsi fermer combien d’entreprises sidérurgiques d’Europe ? Comment prétendre rester neutre ?

De deux choses l’une. Ou bien on raconte que les multinationales vont dans le tiers monde pour faire le bonheur des peuples et relever le niveau de vie ou bien on dit la vérité : si les multinationales s’installent dans un pays, leurs profits seront d’autant plus élevés que les salaires seront bas, et leur intérêt est donc clair, il est opposé à celui de la population.

Comment se prétendre neutre et venir bêler «Ni Bush, ni Saddam», «Ni Milosevic, ni l’Otan» quand l’Otan sert juste de force armée des multinationales pour privatiser par les bombes ? L’Otan brise la résistance, le FMI nomme les nouveaux ministres, la Banque Mondiale finance la destruction sociale et ces intellectuels chantent la mélodie de l’Otan : «Nous devons démocratiser la Yougoslavie, nous apportons la liberté» ! Aujourd’hui, en Yougoslavie, tout le monde vit beaucoup plus mal, sauf les nouveaux riches, mais demain, ces intellectuels du système chanteront la même mélodie quand on attaquera Cuba, la Corée, l’Iran ou n’importe quelle autre «cible», en trouvant chaque fois de nouveaux prétextes pour chanter «Ni, ni», au lieu de soutenir ceux qui résistent à l’Empire US, de manières bien sûr très diverses.

Les intellectuels du système et les intellectuels de la résistance

Les intellectuels ont aussi une particularité : pouvoir choisir quelle classe ils veulent servir. En fait, tout dépend de la position qu’on adopte. Soit on se place au point de vue de la vie encore relativement agréable qu’on peut vivre dans le Nord, et des avantages dont il est possible de bénéficier. Soit on se place du point de vue de la majorité des habitants de la planète pour qui l’existence est un drame et même un cauchemar.

Face à ce monde injuste, soit on soutient le système, soit on soutient ceux qui lui résistent. Certains jouent les autruches en criant «Ni, ni» et en refusant de soutenir ceux qui résistent. En réalité, ces intellectuels-là soutiennent le système. En entretenant l’illusion qu’il pourrait devenir s’améliorer et devenir moins barbare.

On se retrouve aujourd’hui face à ces deux espèces : les intellectuels du système et les intellectuels de la résistance. Et bien souvent l’explication du choix n’est pas très noble.

Il a été dit depuis longtemps que pour la société capitaliste occidentale, le pillage du tiers monde, le vol des matières premières a procuré depuis des siècles des bénéfices extraordinaires. Superprofits qui ont permis d’accorder des miettes à la couche supérieure de la classe ouvrière – appelée «aristocratie ouvrière» – afin de l’endormir et de la gagner au système.

Eh bien, l’aristocratie intellectuelle, c’est pareil. Une partie des intellectuels a été littéralement achetée. Postes honorifiques, promotion des oeuvres dans les grands médias, avantages divers. Il ne faut pas chercher bien loin l’explication de certaines positions honteuses prises parfois par certains grands intellectuels qui se disaient progressistes. Eux aussi confirment ce principe qu’ils nient énergiquement : l’économie décide, la base matérielle, les intérêts de classe.

Certains intellectuels aiment tenir des discours comme s’ils vivaient sur un nuage. Mais les intellectuels ne tombent pas du ciel. Rien ne tombe du ciel. S’ils peuvent tenir leurs discours, c’est parce que toute une série de gens, d’ici et du tiers monde, ont travaillé pour qu’ils puissent manger, se vêtir, enseigner, et que ces gens ont été énormément sous-payés. Ca, c’est le tabou des intellectuels du système.

Cependant, l’argent ne parvient pas à tout acheter. On a vu récemment d’importants acteurs et réalisateurs du cinéma US s’opposer ouvertement et courageusement à Bush. Il existe donc un grand potentiel pour construire un large front anti-guerre. Mais pour cela, il faudra clarifier certaines questions…

A quelle classe appartiennent les intellectuels ?

Au départ, dans le capitalisme du 19ème siècle et première moitié du 20ème, les intellectuels étaient dans une position intermédiaire, assurant essentiellement des tâches d’encadrement des ouvriers : petits chefs, instituteurs, prêtres, certaines professions libérales. Ils ne produisaient pas de profits, mais préparaient les conditions pour les produire.

Mais le capitalisme ne serait pas le capitalisme s’il ne devait pas – sans relâche – envahir de nouveaux secteurs de la vie et les transformer en sources de profit. Tout ce qui passe à sa portée, en fait : la science, l’art, le sport, l’école, la santé, tout devient «un marché». Soumis aux mêmes règles économiques.

Le capitalisme a donc transformé en quasi – prolétaires toute une série de professions intellectuelles auparavant «respectables».

Prenons les journalistes, une profession que je connais un peu. On pourrait croire que les journalistes effectuent un travail intellectuel, «noble» et indépendant des sordides calculs des actionnaires…

Mais non! C’est quoi, aujourd’hui, un journaliste ? C’est quelqu’un chargé de transformer le plus vite la matière première qu’il reçoit (pour les journalistes de l’international, il s’agit des dépêches des quatre grandes agences de presse mondiales) de transformer ces dépêches «brutes» en un produit fini. Qui sera, selon les cas, une brève de radio, une brève de presse écrite, une brève Internet, ou un autre «produit» du genre. Le plus vite possible, car la concurrence guette.

Mais non, ma définition est incomplète : ce que le journaliste produit, ce n’est pas une nouvelle, car la nouvelle n’a en soi pas d’intérêt pour son patron. Ce que le journaliste produit, c’est de l’audimat, c’est-à-dire des recettes publicitaires. Voilà, la définition en raccourci : le journaliste est devenu quelqu’un payé (le moins possible) pour rapporter des publicités profitables (le plus possible). Ne se rapproche-t-on pas de la définition de la plus-value ?

Vous en doutez ? Vérifiez dans les pages boursières la frénésie des campagnes de «restructuration du personnel», «optimisation des résultats» et «fusions – concentrations» des entreprises de médias.

Bien sûr, j’exagère un peu. Il y a en réalité deux sortes de journalistes : la grande masse que je viens de décrire, plus ou moins précaire, mais aussi, «en haut», une petite fraction de rédacteurs en chef et de journalistes-vedettes de spectacle, qui eux sont riches car liés de près au monde des affaires et du pouvoir.

Et puis bien sûr, il existe une autre façon de distinguer les journalistes. Par rapport à l’engagement qu’ils choisissent. Nous y reviendrons.

3. Les intellectuels sont-ils utiles ?

Et voici la troisième obscénité : les intellectuels sont-ils utiles, et à quelles conditions ? J’ai dit qu’à mon avis, nous intellectuels, avons pu le devenir parce que d’autres en dessous n’avaient pas été payés justement, avaient été volés. Il ne sert à rien de se sentir coupables à ce sujet puisque nous ne l’avons pas décidé. Par contre, la question qui se pose, c’est garderons-nous pour nous ce qui a été volé ou allons-nous le restituer ?

Ce savoir qu’on a reçu – et dont les autres sont privés par une injustice – qu’en faire ? Le garder pour soi ou le mettre à disposition ? Le monopoliser comme instrument pour sa carrière personnelle ou l’offrir comme instrument pour l’auto-émancipation de tous ?

Pas question de cracher sur les intellectuels ! «Ceux d’en bas» en ont absolument besoin. Car notre société actuelle prend bien soin de séparer le savoir et la force.

Aux ouvriers, elle ne dispense qu’un enseignement minimum, pratique, technique. Juste de quoi se préparer à bosser à l’usine. Et à obéir. Moins de 2% des fils d’ouvriers vont à l’université. Les vraies connaissances sont réservées aux futurs chefs.

Les travailleurs avec les bras ont bien besoin des travailleurs avec la tête. Pour parvenir à déchiffrer la société, à comprendre les règles de ce système qui les exclut. Et pour élaborer la stratégie qui le changera.

En Belgique, je donne cours, deux fois par an, sur «la guerre et la paix», dans une Université marxiste, un enseignement parallèle sur l’analyse de l’impérialisme. J’ai été bouleversé par ce que m’a dit un de mes récents élèves, Grégory, un jeune ouvrier français qui suait sur les textes, mais s’accrochait avec un courage énorme : «Je suis en colère contre l’enseignement : « Ils » ont jugé qu’étant ouvrier, j’étais seulement capable de cours techniques, limités. Un ouvrier ne doit pas se poser trop de questions. Mais moi j’avais envie d’apprendre la langue française, la philosophie, l’histoire, tout ce qui me permettra de comprendre le monde et de le transformer

Le camp de ceux qui veulent changer la société a besoin d’intellectuels. On a besoin de médecins au service du peuple pour expliquer à partir d’exemples concrets de la vie de tous les jours, que les problèmes de santé des travailleurs sont dus au capitalisme. Qu’un ouvrier vit sept années de moins qu’un cadre. Et que les maladies qui dévastent le tiers monde ne sont pas une fatalité mais seulement la conséquence de la loi du profit maximum.

On a besoin d’avocats au service du peuple pour montrer à partir d’exemples concrets de la vie de tous les jours, qu’il n’y aura pas de Justice pour les pauvres tant qu’ils ne seront pas au pouvoir.

On a besoin de journalistes d’un autre type, d’activistes de l’info, pour recueillir et diffuser les nouvelles et les témoignages utiles aux luttes qui se mènent partout.

On a besoin de profs qui refusent la coupure travailleurs – savoir et qui transmettent leurs connaissances au service des exclus.

4. Une conclusion et du concret

Bref, je crois sincèrement que notre tâche est de forger l’alliance des travailleurs des bras et des travailleurs de la tête. Je crois que le rôle des intellectuels est de se placer absolument au service du peuple.

Par exemple, je suis convaincu que la guerre est devenu le problème n° 1 de notre société et que toute libération passera par la solution de ce problème. Par la construction d’un grand front des peuples pour la paix, l’indépendance et le progrès. Mais pour qu’une tâche aussi importante soit menée à bien, il faut absolument qu’elle soit pris en main non par les seuls intellectuels, mais par tout le peuple.

Je crois sincèrement que l’engagement le plus important des intellectuels sera d’amener dans ce front les simples travailleurs, les jeunes qui font les sales boulots, les immigrés aux droits bafoués.

Bien sûr, si on dit que les intellectuels doivent se rendre utiles, soyons concrets. Comment ?

Il ne revient pas à une seule personne de le définir. J’espère que notre discussion sera fructueuse en propositions. Pour ma part, à partir d’expériences personnelles, j’aimerais suggérer quelques pistes.

– Ayant écrit plusieurs livres, et tout en m’efforçant d’être simple et accessible, j’ai constaté que les livres n’atteignaient en général que ceux qui ont été formés pour lire. Je viens donc de participer à la réalisation d’un film Les Damnés du Kosovo qui montre les crimes de l’armée des Etats-Unis, aujourd’hui au Kosovo, contre toutes les minorités nationales, qui expose concrètement les véritables buts de leur stratégie, qui explique les guerres de la globalisation. Nous avons choisi la forme d’un film, diffusable en cinéma, mais aussi en cassette très bon marché, parce que nous avons vu que ce langage permet d’atteindre de nouveaux publics, plus larges, plus populaires et d’engager des discussions là où c’était bien plus difficile avant. La cassette est un instrument pour discuter sur la guerre dans les écoles, les mouvements sociaux, les maisons de jeunes. Merci de nous aider à faire connaître ces crimes de l’impérialisme US et leur pourquoi.

– Investir et organiser les nouveaux moyens de communication, s’emparer d’Internet pour créer un pôle de contre-information organisée, développer aussi de nouvelles formes artistiques spécifiques à Internet.

– Je pense qu’il faut organiser la transmission du savoir, et de l’expérience des générations plus âgées dans une forme directe et adaptée : des sortes d’universités pour les travailleurs, les jeunes non intellecdtuels, etc. Avec des formes d’enseignement qui leur conviennent.

– Et bien sûr, pour être un bon professeur, la première condition est d’être un bon élève. De se mettre à l’écoute des gens du peuple, d’abandonner l’attitude méprisante qui nous a été léguée avec notre éducation, de se rendre compte que la sagesse profonde est dans le peuple, dans les gens «d’en bas».

Je ne dis pas du tout qu’il faut jeter les formes classiques de l’intervention des intellectuels et artistes engagés. On en a absolument besoin. Je dis qu’il faut aussi rechercher les formes modernes de communication qui permettront de toucher plus largement et d’aider beaucoup de gens à devenir eux-mêmes actifs.

En conclusion, nous autres intellectuels, on nous a appris, on nous a formés à nous sentir supérieurs et à servir, consciemment ou non, les puissants. Dans notre cas, la trahison est un devoir. Et une libération.