Trois ans après Katrina

Alors qu’une grande partie des médias focalisent leur attention sur les conventions et les colistiers, le troisième anniversaire de Katrina offre l’occasion d’examiner les résultats de la désastreuse politique des autorités du pays, de l’État et de la région sur la population de La Nouvelle-Orléans.

Plusieurs organisations ont sorti de solides rapports, la semaine dernière, examinant l’état actuel de la ville, alors que des militants locaux font des plans pour diffuser leur message à partir des rues.

Pour ceux qui n’ont entendu que des récits édifiants à propos du redressement de la ville, les faits sur le terrain rappellent avec insistance le désastre toujours en cours.

27 août 2008

Selon une étude réalisée par Policy Link, 81 % des personnes qui ont reçu des dons du Road Home financés au niveau fédéral et gérés par l’État, n’ont pas reçu assez pour couvrir leurs dommages. Les personnes ayant fait appel au Road Home ont reçu en moyenne 35.000 USD donc trop peu pour reconstruire leur maison. Et de plus les ménages afro-américains ont reçu presque 35 % de moins en moyenne.

Plus d’une résidence sur trois – soit plus de 70.000 – est demeurée vacante ou inhabitée, selon un rapport de la Banque de données de la Communauté du grand La Nouvelle-Orléans. Alors que les travailleurs du projet Make It Right de Brad Pitt travaillent sur les chapeaux de roues pour terminer les premières des rangées de maisons prévues dans le Lower Ninth Ward (Circonscription Neuf bas) particulièrement dévasté, le voisinage, lui, reste nettement à la traîne des autres quartiers en reconstruction, avec la réinstallation de seulement 11 % du nombre de ménages d’avant Katrina.

Le même rapport fait remarquer que, depuis la dévastation de la ville, les loyers ont augmenté de 46 % au moins (et de bien plus dans certains quartiers) alors que de nombreux services urbains restent très limités. Par exemple, 21 % seulement des bus des transports publics circulent.

Race et classe

Il n’y a pas que les radicaux qui parlent des divisions raciales et de classes à La Nouvelle-Orléans. Un sondage effectué par la Kaiser Family Foundation a découvert que 70 % des résidents estiment qu’ils sont divisés selon des critères de classe et/ou de race.

L’étude Kaiser a également constaté une unité parmi les habitants de la ville : ils sont unis en ce sens qu’ils se sentent oubliés du reste des États-Unis. Huit résidents sur dix ont déclaré que le gouvernement fédéral n’avait pas apporté assez d’aide. Presque deux tiers pensent que le public américain a en grande partie oublié ce qui s’était passé.

L’étude a relevé d’importants pourcentages de gens disant que leur situation personnelle s’était détériorée depuis. 53 % des résidents à bas revenus déclarent que leur situation financière est pire aujourd’hui qu’avant Katrina. Le pourcentage des résidents qui disent qu’on a diagnostiqué chez eux un grave trouble mental, telle la dépression, a triplé depuis 2006 .

Il y a un débat permanent sur le nombre exact de personnes qui vivent dans la nouvelle Nouvelle-Orléans. On ne disposera pas des chiffres définitifs avant le prochain recensement complet. Mais, l’an dernier, le bureau du recensement a estimé la population à 239.000 habitants. D’autres analystes, ainsi que le maire, C. Ray Nagin, évaluent la population à presque 100.000 de plus.

Lors de chaque évaluation, ce chiffre s’avère avoir stagné, alors que des chiffres légèrement optimistes estiment à 150.000 ou 200.000 (sur une population avoisinant le demi million) les résidents qui n’ont pas pu revenir.

La ville qui, naguère, comptait presque 70 % d’Afro-américains, en compte moins de 50 % aujourd’hui, estime-t-on. Et ce changement s’est reflété dans le virage opéré dans la politique électorale au niveau de l’État. Alors que les républicains ont perdu un peu partout à travers les États-Unis, le candidat de la Coalition chrétienne, Bobby Jindal, a été facilement élu au poste de gouverneur l’an dernier et, en ville, après des décennies de majorité noire au conseil municipal, c’est une majorité blanche qui siège aujourd’hui.

Une ardoise blanche ou un terrain funéraire ?

Une grande partie des changements, en ville, émanent d’une nouvelle couche de la population urbaine – planificateurs, architectes, développeurs de projets et autres réformateurs.

Nombre d’entre eux s’identifient comme des « YURPs » (Young Urban Rebuilding Professionals – Jeunes pros de la reconstruction urbaine) – dans leur travail en compagnie d’innombrables associations non marchandes, fondations et autres firmes à vocation commerciale. Certains ont décrit La Nouvelle-Orléans comme une vaste ardoise blanche sur laquelle ils peuvent traduire sous forme de projet puis mettre en pratique leurs idées de réforme, que ce soit dans les soins de santé, l’architecture, la planification urbaine ou l’enseignement. Cette vision du monde néglige une chose selon certains avocats : ce sont, parmi les gens qui vivaient là auparavant, ceux qui ont été les plus affectés par ces changements qui pourtant ont le moins à dire dans la façon dont on les traite. « Cela n’avait rien d’une ardoise blanche, c’était un cimetière », déclare le poète et éducateur Kalamu Ya Salaam. « Des gens ont perdu la vie et ils bâtissent juste au-dessus de leurs ossements. »

La grande majorité des nouveaux professionnels de La Nouvelle-Orléans est venue ici avec les meilleures intentions du monde, avec de l’amour pour cette ville et le désir d’aider à sa reconstruction. Toutefois, de nombreux militants critiquent ce qu’ils perçoivent comme des tentatives de faire pression sur la façon dont la communauté s’implique et comme une attitude paternaliste de la part d’une grande partie des nouveaux décideurs.

Par exemple, notre système d’éducation était en crise, avant Katrina, et il avait certainement besoin d’un changement révolutionnaire. Du changement, nous en avons eu à profusion : l’actuel système est, sous bien des aspects, méconnaissable, comparé au système d’il y a trois ans, mais cette révolution a été bien trop menée à partir de l’extérieur, avec très peu de participation des parents, des étudiants et de l’équipe du système scolaire néo-orléanais.

Peu de temps après l’évacuation de la ville, après le passage de Katrina, toute l’équipe du système scolaire fut virée. Puis, dans la foulée, les responsables de la gestion de l’enseignement choisirent de ne plus reconnaître l’union (syndicale) des enseignants et de ne plus négocier avec elle – il s’agissait de l’union la plus nombreuse et, sans doute, du plus important organe de pouvoir politique de la classe moyenne noire de la ville et depuis lors, le paysage scolaire a remarquablement changé – depuis les hautes instances jusqu’aux structures de prise de décision et aux installations scolaires. D’après Lance Hill, professeur à Tulane, « La Nouvelle-Orléans a connu un profond changement dans les hautes instances de gestion de l’enseignement et une réduction dramatique du contrôle des écoles par les parents et les contribuables locaux ».

Le système scolaire consistait naguère en 128 écoles, dont 124 contrôlées par le New Orleans School Board (Commission scolaire de La Nouvelle-Orléans). Aujourd’hui, d’après Hill, 88 ont ouvert leurs portes pour l’automne et « 50 d’entre elles sont des charter schools (écoles à la carte à gestion privatisée) dirigées par des comités autodésignés et aux mandats illimités ; 33 sont gérées par le département d’État de l’Éducation par l’entremise du Recovery School District (District scolaire du relèvement) et cinq seulement sont dirigées par la commission scolaire élue ».

« Il y a aujourd’hui 42 systèmes scolaires séparés en fonction à La Nouvelle-Orléans », poursuit Hill, avec leur propre « politique scolaire, y compris les critères professoraux, les programmes, les règles en matière de discipline, les conditions d’admission et les promotions sociales. Les écoles responsables vis-à-vis du public, c’est-à-dire où les parents ont la possibilité de remédier publiquement aux doléances, ne sont plus que cinq, soit 5,6 % du total ».

Plusieurs articles récents se montraient enthousiastes et admiratifs à l’égard du nouveau système scolaire, entre autres dans le New York Times et le New Orleans Times-Picayune. Pour les réformateurs scolaires, qui sont venus à La Nouvelle-Orléans dans le désir d’appliquer les changements qu’ils avaient imaginés, cela représente un rêve devenu réalité. Ils ont le soutien des médias, des instances fédérales, de l’État et des autorités de la ville, en même temps qu’ils bénéficient d’un afflux massif de main-d’œuvre bon marché (jeune et idéaliste, en outre). L’association Teach for America (Un enseignement pour l’Amérique) a fourni 112 enseignants l’an dernier, elle s’est engagée à en fournir 250 cette année et 500 autres encore pour l’an prochain, alors que des millions dollars de fonds affluent de sources telles les fondations Gates et Walton.

Il ne fait pas de doute que certains étudiants et écoliers reçoivent une excellente éducation dans les nouveaux districts scolaires, mais des critiques s’inquiètent de ce que les étudiants qui ont été laissés pour compte soient précisément ceux qui ont le plus besoin d’aide – ceux qui n’ont personne pour les représenter ou pour chercher à les inscrire dans les meilleures écoles. Selon Kalamu Ya Salaam, de La Nouvelle-Orléans, et qui dirige un programme scolaire baptisé Students at the Center (étudiants au centre des préoccupations), les nouveaux systèmes représentent « une expérimentation dans la privatisation et tout ce que cela implique ».

Bien que les nouvelles écoles à la carte aient été en mesure de choisir les meilleures installations et qu’elles aient utilisé des méthodes comme les tests standardisés de l’État pour n’inscrire que des étudiants triés sur le volet (avec 40 % en moins d’étudiants de l’enseignement spécial), de sérieuses questions se posent quand même à propos de l’ampleur réelle du succès qu’ils ont claironné partout. La G.W. Carver School, qui a fait l’objet d’un article des plus flatteurs dans le New York Times au printemps dernier, a enregistré un taux d’échec de 88 % en anglais et de 86 % en mathématiques, dans les tests standardisés de l’État.

L’anniversaire et la commémoration

Le 29 août, date anniversaire de la catastrophe qui a frappé la ville, tombe entre la Convention démocrate et la Convention républicaine. Alors que les deux partis couronneront leurs nominés, les militants de terrain descendront dans les rues, puisqu’ils luttent toujours pour un relèvement équitable de La Nouvelle-Orléans.

« Il ne pleuvra pas sur la parade d’Obama », déclare Sess 4-5, star du hip-hop et militant qui vit à La Nouvelle-Orléans, « mais les gens, par ici, ont besoin que le monde comprenne que notre situation est toujours tragique. Les loyers ont triplé, le système des soins de santé est un désastre, nous avons moins d’accès à l’enseignement pour nos enfants. La classe ouvrière et les pauvres sont de plus en plus exploités alors qu’au sommet, tout le monde s’engraisse sur notre misère. »

« Nous pensons que le 29 août devrait être un jour sacré, pas un jour où l’on vaque à ses affaires comme à l’accoutumée », explique Sess, qui est en même temps l’un des organisateurs de la Marche de commémoration de Katrina, qui démarrera vendredi au matin, à Lower Ninth Ward, et qui se rendra jusqu’au 7th Ward. Cette marche est l’une des deux commémorations militantes de la ville, l’autre partant de la vile haute, à proximité du projet BW Cooper, l’un des principaux projets de logement obtenus de haute lutte cette année. « Le maire a annoncé au monde entier que La Nouvelle-Orléans était ‘ouverte au monde des affaires’ mais nous sommes ici pour vous dire qu’elle est fermée aux familles », déclare une ancienne habitante des logements publics, Barbara Jackson, qui participera à la manifestation à BW Cooper, baptisée « Journée sankofa (1) de la commémoration ». « Cinq mille logements démolis. Huit mille nouveaux lits de prison. Voilà exactement le plan de relèvement qu’ils ont concocté pour nous. »

Descendre dans la rue n’est pas le seul point au programme des militants locaux. À La Nouvelle-Orléans, les gens se sont organisés à la base, oeuvrant ensemble à construire un mouvement. Dans le sillage du Forum social américain de l’an dernier, à Atlanta, une large coalition d’organisations en faveur de la justice sociale a décidé de se réunir chaque mois en vue de combiner les efforts. Le groupe, baptisé « the Organizers Roundtable » (table ronde des organisateurs), est un important lieu de rassemblement pour les collaborations et la mise sur pied communautaire.

C’est la communauté, et non les fondations ou le gouvernement, qui a dirigé ce relèvement de la ville à partir de la base. Bayou Road – une rue du 7th Ward de La Nouvelle-Orléans regroupant nombre de commerces aux mains des noirs et tournés vers la communauté – s’est reconstruite après Katrina et compte aujourd’hui plus de commerces qu’avant la catastrophe. Ce n’est pas l’aide du gouvernement qui a permis à ces petits commerces de revenir, mais les efforts conjoints des membres de la communauté.

C’est aussi le soutien local qui a amené les gens à s’affilier de nouveau aux nombreuses organisations culturelles, comme le réseau des Social Aid and Pleasure Clubs (Clubs d’aide sociale et de loisirs), les institutions noires vieilles d’un siècle qui organisent des parades locales presque chaque week-end tout au long de l’année ou des collectes pour des causes telles les fournitures scolaires des étudiants et écoliers.

Sur le plan national, le Right to the City alliance (RTTC – Droit à l’alliance en ville), une coalition d’organisations qui s’intéresse aux problèmes urbains comme les soins de santé, la justice pénale et l’éducation, considère la continuité de la crise le long du golfe du Mexique comme la préoccupation première de son travail et qualifie La Nouvelle-Orléans et ses environs de « lignes de front dans la lutte contre le déplacement des populations et l’embourgeoisement des États-Unis ». Il sponsorise lui aussi la marche de La Nouvelle-Orléans, de même que des actions devant avoir lieu dans sept autres villes : Los Angeles, New York City, Oakland, Providence, San Francisco, Washington, D.C. et Miami.

Le travail du RTTC mérite une mention spéciale en tant que coalition qui a œuvré à soutenir les luttes des habitants de La Nouvelle-Orléans et à intégrer ce combat et la solidarité dans leurs propres communautés, tout en se faisant guider par les avis de la base. En ces temps de compétition effrénée entre les visionnaires qui se battent pour remodeler la ville, la volonté d’écouter les gens dont les vies ont été bouleversées et de rendre ce combat et ses leçons aux communautés concernées, peut constituer le changement radical dont La Nouvelle-Orléans a le plus besoin.

Jordan Flaherty est un journaliste dont le point d’attache est La Nouvelle-Orléans. Il est éditeur responsable de Left Turn Magazine . Il a été le premier auteur à donner une audience nationale à l’histoire des Six de Jena et ses reportages sur La Nouvelle-Orléans après Katrina ont été publiés et diffusés dans nombres de médias, y compris Die Zeit (le journal d’Europe au tirage le plus élevé), Al-Jazeera, TeleSur et Democracy Now.

Note :

(1) Le mot « sankofa » est dérivé des mots akan (d’une famille ethnique vivant au Ghana et en Côte d’Ivoire) « san » (retour), « ko » (aller, avancer) et « fa » (regarder, chercher et prendre). Il symbolise la quête de savoir des Akan, laquelle s’appuie sur un examen critique et une recherche intelligente et patiente. (NdT)

Traduit de l’américain par Jean-Marie Flémal pour Investig’action.

Source: http://www.leftturn.org