Torture et misère au nom de la liberté

Le grand poète Wilfred Owen a exprimé la tragédie, l’horreur – et, évidemment, le côté pitoyable – de la guerre comme aucun autre poète ne l’a fait. Pourtant nous n’avons rien appris. Presque cent ans après sa mort, le monde est devenu plus sauvage, plus violent, plus impitoyable encore.

Mais le « monde libre », nous dit-on, tel que l’incarnent les États-Unis et la Grande-Bretagne, diffère du reste du monde puisque nos actions sont dictées et consacrées par une autorité morale et une passion morale couvertes par quelqu’un que l’on appelle Dieu. Certaines personnes peuvent trouver cela malaisé à comprendre mais Osama Bin Laden, lui, trouve la chose très facile.

Que ferait Wilfred Owen de l’invasion de l’Irak ? Un acte de banditisme, un acte de terrorisme d’État flagrant, témoignant d’un mépris absolu envers la notion de législation internationale. Une action militaire arbitraire inspirée par une série de mensonges successifs et une manipulation grossière des médias et, partant, du public. Un acte destiné à renforcer le contrôle militaire et économique de l’Amérique sur la mascarade du Moyen-Orient – en dernier recours (toutes les autres justifications n’étant pas parvenues à se justifier) – en tant que libération. Une formidable affirmation de la force militaire responsable de la mort et de la mutilation de milliers et de milliers d’innocents.

Un calcul indépendant et absolument objectif du nombre de civils irakiens tués, dans le magazine médical The Lancet, estime que le chiffre avoisine les 100 000. Mais ni les États-Unis ni la Grande-Bretagne ne se soucient de compter les morts irakiens. Comme l’avait dit le général Tommy Franks, du Commandement central américain : « Nous ne faisons pas le compte des morts. »

Nous avons amené la torture, les bombes à fragmentation, l’uranium appauvri, d’innombrables actions de tueries au hasard, de misère, de destruction à l’encontre du peuple irakien et nous appelons cela « apporter la liberté et la démocratie au Moyen-Orient ». Mais, comme nous le savons tous, nous n’avons pas été accueillis par le tapis de fleurs que nous escomptions. Ce que nous avons déclenché, c’est une résistance féroce et sans répit, la désolation et le chaos.

Contre cette remarque, vous pouvez dire : Quid des élections irakiennes, alors ? Eh bien ! le président Bush en personne a répondu à cette question lorsqu’il a dit : « Nous ne pouvons accepter qu’il puisse y avoir des élections démocratiques libres dans un pays sous occupation militaire étrangère. » Il m’a fallu lire cette phrase à deux reprises avant de comprendre qu’il parlait du Liban et de la Syrie.

Que voient réellement Bush et Blair quand ils se regardent dans un miroir ?

Je crois que Wilfred Owen partagerait notre mépris, notre dégoût, notre nausée et notre honte vis-à-vis, à la fois, du langage et des actions des gouvernements américain et britannique.

14 octobre 2005

The Independant

http://news.independent.co.uk/world/politics/article319540.ece

Traduit par J-M. Flémal pour StopUSA

Adapté par Harold Pinter du discours qu’il avait prononcé au début de cette année, en se faisant décerner le prix Wilfred Owen.

Harold Pinter, qui vient de se voir décerner le prix Nobel de Littérature