Terrorisme : “grossistes” et “détaillants”

De la Prééminence du Terrorisme d’Etat, Passé et Présent.
Quelque définition qu’on puisse donner du terme – définition applicable en toute circonstance, c’est-à-dire exception faite du classique et fallacieux « le terrorisme, c’est ce que peut faire autrui » – le terrorisme d’Etat est infiniment plus délétère que le terrorisme d’opposition à l’Etat, qu’il soit individuel ou de groupuscules. C’est le constat le plus élémentaire pour qui veut faire la part des choses entre “grossistes” et “détaillants” en matière de terrorisme.

(Concernant les critères et problèmes de définition, cf. Noam Chomsky, Pirates & Empereurs Anciens et Modernes : Terrorisme international dans le Monde Réel  [South End : 2002] ; Edward Herman , “The World Confronts U.S. Wars of Terrorism,” Z Magazine, juillet/août 2002.)

Le grossiste, opère à grande échelle et délègue le travail de détail à une multitude d’agents subalternes, les détaillants. Ceux-ci, disposant d’un capital modeste, négocient avec un nombre réduit de clients locaux. Les terroristes d’Etat sévissent sur des régions entières, puisant à volonté dans les caisses de l’Etat, et peuvent recourir à un éventail infiniment plus large et plus cruel de techniques d’intimidation, telles les bombes à fragmentation, au napalm, au phosphore, les bombes thermobariques, ou celle de 500 livres, les munitions à l’uranium appauvri, les systèmes d’armement les plus sophistiqués comme les hélicoptères de combat dernier cri ou les missiles de croisière, aussi bien que la torture.

 

Les terroristes détaillants ont des champs d’opération infiniment plus modestes, avec un personnel restreint généralement doté d’un armement nettement plus fruste. Ainsi que le faisait remarquer la Commission Nationale Argentine sur les Personnes Disparues, au lendemain de la décennie de dictature militaire et de terrorisme d’Etat que venait de traverser le pays (1976-1983), le terrorisme du régime militaire était « infiniment pire que celui qu’il était supposé combattre. » Les attentats de New York (11.09.2001) sont un exploit d’exception dans les annales du terrorisme « détaillant », tandis que des massacres d’envergure comparable voire nettement pires sont monnaie courante en matière de terrorisme d’Etat.

Les terroristes détaillants ne recourent à la torture qu’occasionnellement et à petite échelle. Pour les terroristes d’Etat en revanche, la torture est une activité prospère et qui constitue une part importante de leurs pratiques d’intimidation. Sous la dictature, l’Argentine comptait une bonne soixantaine de centres de détentions où la torture était couramment pratiquée (AI, Testimony on secret detention centers in Argentina, 1980). Comme chacun sait, les Etats-Unis la pratiquent couramment de nos jours à Guantanamo ou Abu Ghraib, comme dans bien d’autres prisons irakiennes, ou sur la base aérienne de Bagram en Afghanistan. Les Etats-Unis envoient en outre nombre d’autres prisonniers se faire torturer dans des centres spécialisés au Maroc, en Egypte, en Jordanie, en Arabie Saoudite et ailleurs dans le cadre de ce qu’ils nomment « extraordinary renditions » [« redditions extraordinaires » est l’Euphémisme qu’utilisent les autorités américaines pour les procédures d’extraditions extrajudiciaires leur permettant d’extrader des suspects, généralement accusés d’activités terroristes, vers des bases américaines légales ou non (la base de Guantanamo par exemple est d’implantation illégale), afin qu’ils y soient incarcérés et interrogés. En extradant illégalement de simples suspects vers des pays où la torture est plus ou moins officiellement instituée, la CIA contourne les lois US imposant un procès équitable, et interdisant le recours à la torture.] Des décennies durant le recours à la torture est demeuré parfaitement légal en Israël, ce qui fut exposé sans la moindre équivoque dans une remarquable étude parue il y a une trentaine d’années dans le Sunday Times de Londres (“Israël and Torture: An Insight Inquiry,” 19 juin 1977). Elle y était déjà instituée de longue date à l’époque. En 1979, Noam Chomsky et moi-même avions montré que 26 des 35 pays alors réputés pour avoir légalisé l’usage de la torture étaient des Etats clients des USA. Ce terrorisme d’Etat rampant bénéficiait alors pleinement du soutien [notamment] financier des Etats-Unis (cf. Chomsky et Herman, The Washington Connection and Third World Fascism [South End Press: 1979], frontispice paru dans “The Sun and Its Planets.”) A nouveau très en vogue, sous la houlette des Etats-Unis, la torture se présente désormais comme une industrie en pleine expansion. (cf. Neil Mackay, “The New Boom Industry: Torture,” Sunday Herald [Scotland], Dec. 4, 2005).

 

Les Etats terroristes massacrent donc sur une bien plus grande échelle que les terroristes d’opposition ou privés. Il y a quelques années, comparant assez crûment différentes statistiques de la CIA, je pus démontrer que la proportion de victimes du terrorisme d’Etat entre 1968 et 1980, comparée à toutes les autres formes de terrorisme était d’environ 500 pour un. (“Killings by State and Nonstate Terrorists: Numbers and Orders of Magnitude,” Tableau 1 dans The “Terrorism” Industry de Herman and O’Sullivan [Pantheon: 1990]). S’agissant des victimes palestiniennes du terrorisme israélien et de celles israéliennes du terrorisme palestinien, la proportion fut longtemps de 20 pour 1. Elle ne finit par approcher les 3 pour 1 qu’au cours de la seconde Intifada (Ibid., tableau 2). Selon James Bennet, reporter au New York Times, cette proportion serait passée de 25 pour 1 au cours de la première Intifada à 3 pour 1 lors de la seconde (“Mideast Turmoil: Mideast Balance Sheet,” NYT, March 12, 2002). En Iraq, s’il ne fait aucun doute que Saddam Hussein fit torturer et massacrer des milliers de ses concitoyens, ses exploits n’en furent pas moins largement dépassés par les Etats-Unis qui, dans ce même pays, eurent bientôt à leur actif la mort de plus d’un million de civils, par le seul biais d’un programme de sanctions réputé avoir fait « davantage de victimes civiles que n’en firent jamais les armes de destruction massive dans l’histoire de l’humanité » (Karl et John Mueller, “Sanctions of Mass Destruction,” Foreign Affairs, mai/juin 1999). Le « shock and awe » et le vaste programme de pacification intensive qui y fit suite, et dont les analystes indépendants estiment unanimement qu’il fit infiniment plus de victimes que l’insurrection elle-même, augmentèrent substantiellement ce palmarès. Enfin les responsables américains prirent le relais de Saddam Hussein en matière de torture et d’exactions à Abu Ghraib notamment. [« shock and awe » : Stratégie d’intimidation basée sur la démesure, la soudaineté et l’imprévisibilité de la réponse à une agression ou menace minime, supposée, voire fabriquée de toutes pièces. Selon les stratèges U.S., l’objectif de cette stratégie est supposé être le règlement rapide d’un différend diplomatique ou d’un conflit par « la destruction psychologique de la volonté de l’ennemi plutôt que celle de ses forces armées. »]

La prééminence du terrorisme d’Etat tient non seulement à l’échelle infiniment supérieure à laquelle il s’applique ou à la férocité des tactiques et types d’armement qui le caractérisent, mais aussi à ce qu’il est le plus souvent, soit causal – en ce qu’il induit un terrorisme dérivé [qui y répond] – soit le mécanisme même qui assure la pérennité de conditions intolérables qui sont littéralement une forme de terrorisme en soi. En Amérique Latine, dès les années 50, il était particulièrement évident que les Gouvernements de Sécurité Nationale, qui prenaient place dans le pré carré des Etats-Unis, assurés de leur soutien inconditionnel, défendaient et instauraient des conditions économiques épouvantables pour la majeure partie de la population de ces pays, au seul bénéfice des multinationales et de milieux d’affaires locaux (thème central de mon ouvrage : The Real Terror Network [South End Press: 1982]; cf. chapitre 3). Ces gouvernements étaient régulièrement dénoncés par les plus hautes instances locales de l’Eglise catholique, dans des documents aux titres évocateurs, tels : « Les Pleurs du Peuple » ou « La Marginalisation du Peuple », traitant de ce qui y était décrit comme « l’atomisation » et la fragmentation forcées de populations [cf. techniques de déportation et de quadrillage des populations caractéristiques de la dite « Doctrine de la Guerre Révolutionnaire »], aujourd’hui considérées comme un marché de main d’œuvre « flexible. » (Grand classique à ce sujet, l’ouvrage : Cry of the People, de Penny Lernoux (Penguin, 1980). The Washington Connection and Third World Fascism, de Chomsky et Herman, traite des mêmes sujets).

Au Guatemala, suite au coup d’Etat de 1954, organisé par les Etats-Unis, et qui renversa le gouvernement démocratiquement élu, syndicats et organisations paysannes furent anéantis par une élite militarisée et en partie étrangère, au service d’un Etat dont, selon l’historien Pedro Gliejeses, « seule la violence pouvait maintenir le statu quo. » Un document ecclésiastique particulièrement éloquent expliquait que le Gouvernement de Sécurité Nationale « était en train de créer une révolution qui n’existait pas préalablement. » [cf. « Doctrine de la Guerre Révolutionnaire » et « Stratégie de la Tension »] En d’autres termes, les régimes militaires au pouvoir aidaient les milieux d’affaires à harceler les populations locales de façon à provoquer des flambées de violence. Celles-ci justifiaient de facto, par réaction, un terrorisme « infiniment plus radical » que celui qu’avaient au départ provoqué les politiques économiques inhumaines, elles-mêmes littéralement terroristes. Evidemment, bien que mineures, seules les réactions de la population étaient taxées de terrorisme.

 

Cette technique, qui consiste à créer des terroristes pour mieux les éradiquer ensuite, en exterminant au passage la population civile – cette « mer » au sein de laquelle évolue le « poisson » terroriste – était particulièrement flagrante au Viêt-nam. Elle l’est d’ailleurs encore sans équivoque aujourd’hui en Iraq. Au Viêt-nam, combattant pour faire obstacle à l’autorité d’Ho Chi Minh et de son parti communiste, auxquels le soutien de la population était acquis, les Américains importèrent un dictateur, vietnamien d’origine, aux côtés duquel ils se lancèrent dans une guerre de pacification d’autant plus vicieuse qu’elle ne laissait au Viêt Minh Sud-Vietnamien aucune autre alternative que la résistance armée (un thème central de l’ouvrage de Gareth Porter : The Perils of Dominance [University of California Press: 2005]). Leur guerre de pacification ainsi mise en échec, les USA purent opter pour une agression directe, qui non seulement allait les amener à détruire le pays pour mieux « le sauver », mais qui en outre, grâce au caractère prodigieusement létal de leurs tactiques et de leur armement – incluant notamment l’anéantissement délibéré des moyens de subsistance des populations rurales par le recours massif aux armes chimiques (l’Opération Ranch Hand) et l’extermination de plusieurs millions de personnes – assurait un afflux constant de nouveaux volontaires prêts à donner leur vie pour tenter de repousser un aussi féroce agresseur.

On a clairement pu observer une dynamique similaire en Iraq où tous ceux qui, au départ, avaient célébré la chute de Saddam Hussein, déchantèrent rapidement devant le constat que la présence américaine n’apporterait à la majorité des Irakiens ni la sécurité ni le minimum vital tant attendus, devant la cupidité brute des mesures politiques et économiques américaines, mais aussi, et de plus en plus, face aux méthodes brutales et aux comportements ouvertement racistes de l’envahisseur/occupant. Le scandale d’Abu Ghraib fut, certes, particulièrement révélateur de l’attitude et des comportements des troupes d’occupations, mais sur place, les perquisitions quotidiennes, l’empilement de violences gratuites et d’humiliations, dans les rues, aux checkpoints, le recours massif et sans restriction au tir à vue, blessant et tuant des centaines de milliers de civils pris dans les fusillades, le fut bien davantage. Comme le déclarait récemment John Murtha, membre du congrès américain, nous avons chassé 150 000 personnes hors de leurs domiciles à Fallujah. Si vous vous le rappelez, en Jordanie, la jeune [kamikaze] expliquait que la raison qui l’avait poussée à devenir [Kamikaze] était que deux de ses proches avaient été tués à Fallujah. Nous avons perdu le cœur et l’esprit de ces gens. (Murtha, Open Letter on Redeployment of Troops in Iraq [Lettre Ouverte sur le Redéploiement des Troupes en Iraq] 14 décembre 2005.)

Ces effets mortifères ne cessent d’augmenter depuis que l’administration Bush privilégie la guerre aérienne, tentant une fois de plus d’écraser l’insurrection tout en diminuant, dans nos rangs, le nombre de victimes, pour décrocher à tout prix une « victoire » avant les prochaines élections. Seymour Hersh note que « L’un des éléments clé des différents plans de retrait, complètement évacué des déclarations publiques du président, est que les troupes américaines, en partant, seront remplacées par l’aviation américaine. » Il est donc hautement probable que « le niveau général de violence et le nombre de victimes collatérales ne fera qu’augmenter, à moins qu’on ne se décide à contrôler très strictement qui bombarde quoi. » Le nombre d’attaques aériennes de l’aviation U.S. a littéralement quintuplé en 2005 et a toutes les chances d’augmenter bien davantage en 2006 (“US Bombing of Iraq Intensifies” [Le Bombardement de l’Iraq s’intensifie] :http://www.truthout.org/docs_2005/122505Z.shtml).

La pratique du terrorisme d’Etat ne date pas d’hier, mais certaines de ses plus anciennes manifestations ont comme un air de famille avec ce qu’il en est de nos jours. Vers les huitième, septième siècles avant notre ère, l’Assyrie était une puissance militaire dotée d’une technologie militaire très avancée pour son temps. Pionniers de la technique « shock and awe », les Assyriens « amenèrent à un certain degré de perfection [les tactiques permettant de] terroriser l’adversaire… Les récits de leurs campagnes énumèrent avec une effrayante monotonie les châtiments infligés après chaque victoire. Ennemis écorchés vifs, empalés par centaines, les bras, le nez, les oreilles tranchées, puis conservés vivants, enfermés dans cages. Telle était l’invariable coutume de leurs généraux. On ne s’étonnera pas qu’au seul nom d’Assyrien les gens étaient saisis de terreur et de panique, et que la seule annonce de l’arrivée prochaine de leurs armées, contraignait nombre de villes et de puissants royaumes à abdiquer d’office et à implorer leur pitié. » (M. Rostovtzeff, The Ancient World [L’Ancien Monde], vol. 1, 121).

Avons nous progressé depuis les Assyriens pour nous comporter plus humainement en temps de guerre ? De toute évidence l’objectif d’Israël et des Etats-Unis est bien de s’assurer que leurs prouesses militaires terrorisent effectivement quiconque se trouve en travers de leur route, et imposent une totale soumission. Tous deux reconnaissent qu’il est parfois nécessaire de recourir aux armes et à la force pour enseigner à des populations récalcitrantes, combien leur résistance est vaine. « Shock and Awe » dès le début de l’invasion de l’Iraq avait clairement pour but d’imposer une reddition immédiate, et il en allait de même de la campagne de bombardements de 1999 en Yougoslavie. Bien sûr, nos généraux n’écorchent pas vivants leurs adversaires, ne font empaler personne, et ne gardent pas leurs prisonniers en cage après leur avoir tranché les bras, le nez et les oreilles (quoiqu’ils encagent effectivement ceux qu’ils ont fait torturer). Mais ce que permettent nos technologies modernes est largement équivalent. Sans effort, nous pouvons, à distance, écorcher vif, arracher bras, nez, jambes, et oreilles grâce à nos bombes au napalm, au phosphore, à fragmentation, aux bombes fuel-air, aux bombes géantes, à nos cannons et mitrailleuses ultrarapides, etc. Il n’est que d’explorer Internet ou de regarder Al Jazeera pour avoir sous les yeux l’étalage de ces corps gisant dans des hôpitaux bondés, dans des rues, dans des fosses, brûlés au point d’être méconnaissables, criblés, écorchés, mutilés à faire pâlir les Assyriens eux-mêmes. Encore, tout ce que peuvent donner à voir ces sources d’information marginales, non officielles, n’est-il qu’une infime fraction des victimes broyées, calcinées, pulvérisées par notre formidable puissance de feu.

Une avancée humaniste, cependant, est que dans notre si démocratique monde d’aujourd’hui, écorcher vifs soldats et civils ennemis, ou les brûler vifs au napalm, soulèverait l’indignation et la colère d’une force d’opposition nombreuse dans les pays mêmes qui prodiguent cette violence. De sorte qu’à ce degré d’évolution des sociétés humaines, un tel comportement des forces armées serait absolument inacceptable – pour peu qu’il soit vu et compris. Mais nous touchons ici au rôle des médias et des intellectuels médiatiques défendant nos « interventions humanitaires », occultant les brûlés, les écorchés, les embrochés vivants, pour éclairer d’un jour plus favorable les entreprises qui les estropient et les tuent.

La logique est toujours la même : dans un premier temps on diabolise les dirigeants des populations visées, lesquelles sont généralement elles-mêmes accusées de leur être aveuglément fidèles. Le cas échéant, ces dirigeants seront traînés devant des tribunaux et leurs crimes, authentiques ou donnés pour tels, seront sempiternellement rabâchés avec force détails, authentiques ou donnés pour tels. Les médias et les intellectuels de l’establishment jouent ici le rôle crucial de concentrer l’attention sur les démons désignés, avec une indignation théâtrale, et de donner pour crédibles les promesses de chercher sincèrement une issue pacifique à la crise, les sombres menaces que lesdits démons ne commettent bientôt quelque génocide ou ne viennent à tourner leurs armes de destruction massive vers les Etats-Unis eux-mêmes, les intentions humanitaires et bienveillantes d’un gouvernement sur le point de déchaîner une fois de plus une vague de terreur colossale. Invariablement, cette apologie systématique, qui implique l’acceptation et la propagation d’une part considérable de désinformation, rend le public plus docile à l’idée qu’on puisse traiter ainsi de populations sous le coup d’une attaque imminente.

Dans un deuxième temps, l’axe gouvernement-médias-intellectuels brassera à tort et à travers tout un vocabulaire qui, en dénigrant la cible, place de fait l’agression et l’agresseur sous un jour favorable. Le mot « terrorisme » désigne exclusivement le terrorisme de détail qui répond à la violence d’Etat – pour autant que le terrorisme d’Etat soit le fait des USA eux-mêmes, voire de quelque allié ou client. En Argentine, « l’infiniment pire » terrorisme d’Etat ne fut jamais désigné comme tel, ni par les responsables américains, ni dans le New York Times dans les années 1976-1983. Seul le terrorisme de détail était appelé ainsi et le journal encensait même dans ses articles les membres « modérés » de la junte qui planifiait et maintenait en place cet « infiniment pire. » L’Argentine était avant tout un Etat client. De même Israël ne commet jamais d’actes de terreur. Tout comme les Etats-Unis, Israël ne fait que riposter à des attaques terroristes par des actions « contre terroristes. » Cette représentation biaisée est purement idéologique mais n’en demeure pas moins un élément central de notre gestion de l’opinion publique.

Troisièmement, à l’utilisation restreinte du terme « terrorisme », exclusivement réservé aux violences non étatiques, s’ajoute la distinction entre assassinat délibéré et « dommages collatéraux. » Les terroristes détaillants, tels les Kamikazes, tuent délibérément des civils, tandis que les victimes civiles du bombardement de « présumés » positions secrètes du Viêt-cong, des Talibans, d’insurgés irakiens ou d’activistes du Hamas, sont données pour accidentelles plutôt que délibérées. Elles sont donc d’un autre ordre, plus moral. En termes de pratique, de logique, de moralité comme au regard du droit, c’est parfaitement faux. Concernant la pratique, l’objectif clairement défini de bon nombre bombardements était de faire le plus de victimes possible – ainsi, au cours de la seconde guerre mondiale, les victimes civiles furent-elles l’objectif principal des bombardements de Dresde, Tokyo ou Hiroshima, et comme dans de très très nombreux cas similaires de telles victimes sont plutôt bien vues (dans les zones réputées soutenir l’ennemi) ou laissent indifférent tant qu’elles n’éclaboussent personne. Au sujet des victimes du bombardement d’un mariage à Kakrak, en Afghanistan, en juillet 2002, le Général Gregory Newbold déclarait : « C’est une région encore très favorable aux Talibans et à Al Quaeda. » Ce type de déclarations, hélas non moins courantes que les bombardements notoire de sites civils, donnent à penser que le soin d’épargner les civils n’était une priorité dans aucune des trois dernières guerres d’agression américaines [Yougoslavie, Afghanistan, Iraq] (cf. E. S. Herman “’Tragic Errors’ As An Integral Component of Policy,” Z Magazine, septembre, 2002). Il est bien sûr préférable, voire essentiel de prétendre épargner au maximum les victimes civiles, mais seuls ceux qui jugent le terrorisme d’Etat excusable prendront de telles déclarations pour argent comptant.

En termes de logique et de moralité, si les bombardements de zones civiles, généralement fondés sur des rumeurs invérifiées et des sources sujettes à caution, tuent régulièrement un grand nombre de civils, le fait qu’aucune de ces victimes n’ait été spécifiquement visée n’implique en rien que leur mort soit pour autant accidentelle et non délibérée. Dès lors que leur mort était largement prévisible, celle-ci devient intentionnelle au regard de la loi comme de la simple logique. Comme le souligne Michael Mandel dans son excellente étude de l’excuse des dommages collatéraux en cas de meurtre, le droit – y compris dans l’Etat de Texas – a depuis longtemps établi que le fait de  tuer quelqu’un d’autre que la personne visée n’en vaut pas moins d’être inculpé pour meurtre (How America Gets Away With Murder [Comment l’Amérique est Blanchie de ses Crimes], Pluto: 2004, p.46-56). Pour autant, dans les médias occidentaux comme chez les intellectuels de l’establishment, l’évocation de tueries sous la dénomination de « dommages collatéraux », contrairement à celle des victimes du terrorisme artisanal, auréole d’innocence, sinon de vertu, le massacre d’innombrables victimes « par inadvertance. »  

Quatrièmement, le parti pris est toujours proportionnel au degré d’indignation et d’attention. Les victimes des « terroristes » sont « dignes d’intérêt », elles ont donc droit à une couverture détaillée et compatissante, propre à émouvoir le public, et permettent de justifier les attaques visant des terroristes officiellement identifiés, dans le cadre d’opération « anti-terroristes. » Pour reprendre le cas de l’Argentine entre 1976 et 1983, les médias occidentaux se souciaient comme d’une guigne du sort des dizaines de milliers de personnes torturées dans la soixantaine de centres de détention spécialisés évoqués plus haut ou massacrées par les terroristes d’Etat. Le New York Times par exemple n’évoqua jamais le rapport d’Amnesty International de 1980 intitulé : Testimony on secret detention centers in Argentina [Témoignage sur les centres de détention secrets en Argentine], ni de celui de 1981 intitulé : Guatemala: A Government Program of Political Murder [Guatemala : Programme Gouvernemental d’Assassinats Politiques], ni de cet autre, en 1981 aussi, intitulé : “Disappearances”: A Workbook [« Disparitions » : Manuel de Procédures]. Le journal dédaigna non moins scrupuleusement l’ouvrage de Penny Lernoux’s Cry of the People. Il s’agissait là du pré carré américain et les Etats terroristes en question étaient clients des Etats-Unis. L’exposé détaillé des horreurs qui s’y déroulaient pouvait donc profiter à des victimes « dépourvues d’intérêt », ce que le New York Times, entre autres médias de premier plan, préfère éviter, en général.

Et il en va évidemment de même de la manière dont médias et intellectuels de l’establishment traitent des victimes sans intérêt du terrorisme israélien en Cisjordanie ou du terrorisme U.S. en Iraq. Le cas israélien est particulièrement remarquable car Israël s’est accaparé la quasi-totalité de l’eau et des terres palestiniennes, menant des années durant le nettoyage ethnique de ces untermenschen en violation patente de la Quatrième Convention de Genève et d’un grand nombre de décisions du Conseil de Sécurité et de la Cour Internationale, brutalisant ses victimes et les tuant dans des proportions qui ne sont que récemment retombées de 20 pour 1, à 3 pour 1. Mais pour les médias occidentaux, les Palestiniens restent des terroristes et les Israéliens, qui poursuivent leur nettoyage ethnique, sont des victimes ! Ce comble de partialité, d’immoralité et de racisme prend racine au cœur même du traitement médiatique de ces sujets – les victimes palestiniennes demeurent secondaires, on s’attarde peu sur leur sort, mais il leur est constamment demandé de cesser de s’en prendre à ceux que la « communauté internationale » autorise à poursuivre leur nettoyage ethnique. Les victimes des attentats kamikazes cristallisent toute l’attention et la compassion, et nul n’exige des Israéliens qu’ils cessent d’annexer inexorablement la Palestine, sans même parler de restituer à ces untermenschen leurs terres et leur accès à l’eau (cf. la série d’études concernant la couverture médiatique, disponible sur If Americans Knew.org; l’article de Robert Fisk dans le Los Angeles Times: “Telling It Like It Isn’t,” 27 décembre 2005; ceux enfin d’Edward Herman, “Israel’s Approved Ethnic Cleansing, Part 3,” Z Magazine, juin 2001; et “Normalizing Israeli Repression,” Z Magazine, juin 1994).

 

S’agissant de l’Iraq, les médias avaient déjà fait preuve d’un degré ahurissant de d’assujettissement aux intérêts d’Etat en diffusant massivement la désinformation concernant les Armes de Destruction Massive (ADM) et la prétendue complicité entre Saddam et Al Qaeda. Le fait qu’une très large proportion d’Américains [notamment] aient pu, au moment de l’invasion américano-britannique, se révéler convaincus que Saddam disposait d’ADM, avait des liens avec Al Qaeda, était impliqué dans les attentats de New York et représentait une réelle menace pour les USA, en est une preuve accablante. Aujourd’hui encore, près de 48 % demeurent convaincus que Saddam « représentait une réelle menace pour la sécurité des Etats-Unis » (Wall Street Journal Online, 29 décembre 2005.) En outre, les médias ont délibérément occulté le fait qu’en envahissant l’Iraq, Bush [et Blair] violaient la charte des Nations Unies et se rendaient coupables du « crime suprême » [Crime Suprême ou Crime Contre la Paix : Invasion et occupation d’un Etat souverain, en violation des principes fondamentaux des lois de la guerre et du droit international. Le Tribunal de Nuremberg, qualifiait l'agression de «Crime Suprême» en ces termes : «L'agression est le crime de guerre suprême. Il se distingue des autres crimes de guerre seulement en ce qu'il contient en lui le mal accumulé de tous les autres. » Cette spécification fait donc de MM. Bush et Blair des Criminels de Guerre, aux termes du Tribunal de Nuremberg comme au regard du Droit International. cf. http://www.worldtribunal.org]. Ils ont immédiatement basculé sur l’idée  que l’instauration d’une démocratie était désormais l’objectif de Bush. Passant à la trappe le lien de cause à effet entre les exactions américaines et la généralisation de l’insurrection, ils faisaient promptement des insurgés des « terroristes » harcelant des américains fermement décidés à rétablir coûte que coûte la « stabilité » et la « démocratie » en Iraq.

 

Comme toujours, les médias ont fait leur possible pour minimiser ou occulter, le fait que la majorité des victimes civiles irakiennes étaient en réalité victimes d’exactions anglo-américaines. Evidemment, le fait que les combats étaient fondamentalement la conséquence de l’invasion fut systématiquement occulté. L’accent fut mis exclusivement sur les violences imputables aux seuls insurgés, et parallèlement au silence officiel sur la globalité des victimes, le nombre réel des victimes d’exactions anglo-américaines fut lui aussi occulté. Dès octobre 2004, lorsque The Lancet [la plus réputée des revues scientifiques britanniques] publia une étude statistique évaluant au bas mot le nombre de victimes civiles directement imputables à l’invasion/occupation à plus de 100 000 morts (“Mortality before and after the 2003 invasion of Iraq: cluster sample survey,” Les Roberts et al., information rendue publique sur Internet le 29 octobre 2004), les médias passèrent très largement l’information sous silence, et les rares qui en firent état – en dernière page – s’efforcèrent d’en discréditer la méthodologie, bien que cette même méthodologie n’ait jamais suscité la moindre réserve des autorités américaines ou britanniques, concernant d’autres conflits dont elles citaient et utilisaient les chiffres. Plus récemment, lorsque Bush reconnut officiellement que 30 000 civils irakiens avaient trouvé la mort au cours des combats, les médias publièrent unanimement cette information en première page, sans en discuter le chiffre ou la méthodologie, et sans la comparer aux statistiques du Lancet, d’autant plus en deçà de la réalité qu’elles dataient déjà de plus d’un an. [Les chiffres avalisés par Bush, puis par l’ONU – sous la pression des USA – reposaient sur le « body count » officiel : le décompte du nombre de corps retrouvés et officiellement reconnus victimes de guerre par les autorités irakiennes en place – alors sous tutelle de l’exécutif américain. L’étude du Lancet, elle, excluait de ses relevés des villes comme Falluja, craignant que le nombre de victimes n’en fausse les statistiques.]

La destruction de Falluja fut le tournant majeur d’une politique U.S. désormais parfaitement opérationnelle, baptisée « urbicide » – l’assassinat d’une ville. Une à une, toutes les villes favorables aux insurgés tombèrent sous un déluge de bombes et de mitraille, dans une quasi totale indifférence médiatique. Un reportage critique notait : « Les appels des victimes américaines [du cyclone Katrina] ont fini par être entendues de tous, mais celles des habitants pris au piège dans Tal Afar ou oubliés dans ses faubourgs [90 % des habitants auraient fui la ville] se perdent dans l’éther… Nul convoi, avion ou camion chargé d’aide, de vivres ou de couvertures ne fait route dans leur direction. Reconnaître seulement leur existence relève déjà du complot. (Linda Heard, “Tal Afar Under Media Carpet [Tal Afar Sous le Tapis des Médias]” 13 septembre 2005).

Le traitement médiatique de Falluja est à lui seul le microcosme où se reflète l’abîme général. Sorte de Guernica puissance dix, toutes sortes de crimes de guerres y furent commis, une grande agglomération presque intégralement détruite, des milliers de civils tués, des centaines de milliers de sans abri, avec recours avéré à un armement illégal, hôpitaux détruits, personnel médical et patients brutalisés, entre autres exactions. Les journalistes présents, briefés et encadrés par les troupes d’occupation, ne dévoilèrent même pas l’utilisation de bombes au phosphore – révélée par un outsider. Et lorsque cette information finit par s’imposer, elle fut présentée, non comme un crime, mais comme un revers pour l’image de « notre camp. » Le traitement médiatique de la prise de l’Hôpital Général de Falluja, où la soldatesque, « enfonçant chaque porte d’un coup de pied, virait de leur chambre patients et personnel soignant à coup de crosse, pour leur intimer l’ordre, en les tenant en joue, de se coucher ou de s’asseoir au sol pendant que d’autres soldats les attachaient les mains dans le dos », est un archétype du genre. On prétendit que l’hôpital était suspect car il avait produit « des chiffres qui exagéraient le nombre des victimes… propagande, manifestement destinée aux insurgés irakiens. » (Richard A. Oppel, Jr., “Early Target Of Offensive Is a Hospital,” NYT, 8 novembre 2005). L’article était accompagné d’une photo montrant patients et docteurs attachés, soumis aux interrogatoires.

Dans cet article, il n’est mentionné nulle part que ce type de comportement envers le personnel et les patients d’un hôpital viole le droit international. Il n’y est pas davantage fait état – non plus que dans aucun autre article – de la destruction par l’aviation d’un hôpital voisin, ce qui constitue une violation encore plus flagrante du droit international. Enfin, on n’y trouve aucun éditorial mettant en cause ce genre de tactique, ni aucune autre de celles de type Guernica qui furent infligées à la ville. Que les médias puissent normaliser le meurtre de Falluja et le chapelet d’urbicides commis en territoire sunnite montre clairement comment le travail des médias collabore au terrorisme d’Etat, avalisant ce terrorisme bien au-delà de la simple violation ordinaire du droit ou de la moralité la plus communément admise.

 

Note de Conclusion

Travaillant de concert, un armement moderne et des médias coopératifs facilitent grandement le terrorisme d’Etat, permettant que soient commis, à distance et contre des civils, des actes de violence largement équivalents aux pratiques assyriennes consistant à écorcher vifs les vaincus ou à leur trancher les membres, le nez ou les oreilles. Peu ou prou, les motivations restent les mêmes pour des Etats terroristes contemporains que ce qu’elles étaient à l’époque : avidité, désir de s’approprier les terres et les ressources d’autrui, sur la base d’un mélange de sentiments religieux et racistes et de soif de pouvoir.
<br />Sans doute le sentiment démocratique pousse-t-il à condamner des comportements aussi abjects, mais ces dispositions humanistes sont aisément battues en brèche par nos institutions oligarchiques : gouvernements représentant les intérêts de l’élite, qui mentent sur leurs objectifs réels, inventant démons et menaces qu’il leur est urgent de renverser et de remplacer ; establishment militaire, industriels de l’armement et contractants connexes, monde globalisé des affaires, sans lesquels ces gouvernements, leurs politiques et leurs mensonges n’auraient ni sens ni soutien ; médias dominés par l’élite et une poignée d’intellectuels cooptés, oeuvrant à occulter les victimes de leurs maîtres et à persuader les masses que leurs pires exactions ne sont que « contre terrorisme » répondant à une réelle menace, et que quelque désagrément qui en découle n’est que « dommage collatéral, » regrettable fatalité.

De sorte qu’à l’heure actuelle, en dépit d’une impressionnante et croissante résistance démocratique, quoique toujours ineffective, le terrorisme d’Etat ne cesse de prospérer, et le « shock and awe », qui du temps de l’hégémonie assyrienne ne concernait qu’une région donnée, devient global et planétaire. L’espoir serait qu’à l’avenir, l’opinion publique de l’unique superpuissance restante unie à quelques poches de résistance locales ou régionales, soit enfin assez forte pour mettre un terme aux prédations d’une superpuissance militarisée, aujourd’hui hors de contrôle et oeuvrant avec tant de zèle pour imposer à tous ses volontés, sa domination, ses prérogatives, et ses principes néolibéraux fétiches, que la réponse qui leur est faite tend, elle aussi, à devenir globale.

 

Traduction: Dominique Arias