Tentative d’un président américain de censurer un reportage consacré à l’IRAN

Dans son discours prononcé il y a quelques jours devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, Barak Obama a esquissé plus précisément qu’aucun autre président américain ne l’avait jamais fait une ébauche de ce qui pourrait être la reconnaissance de l’héritage honteux laissé à l’Iran: une dictature corrompue et répressive installée après le renversement d’un gouvernement élu démocratiquement. Le propos s’apparentait à des excuses. Il y a plus de 30 ans, durant la crise des otages, le président Jimmy Carter avait tenté d’empêcher la diffusion de l’émission télévisée 60 Minutes, qui suggérait déjà que les Etats-Unis devaient des excuses à l’Iran.

A l'époque, j'avais réalisé plusieurs reportages en Iran pour 60 Minutes. J'avais rencontré les jeunes révolutionnaires et je savais quelles avaient été les relations entre l'Iran et les Etats-Unis; je connaissais les liens étroits entre la police secrète du shah (la SAVAK) et la CIA. Les émotions anti-américaines explosives que la révolution a suscitées étaient compréhensibles, sans compter que les partisans les plus extrémistes de Khomeini s'employaient à jeter de l'huile sur le feu. Ils avaient notamment organisé la prise de 54 otages dans l'ambassade américaine afin de saborder les modérés du nouveau régime chaotique et de faire avancer la cause radicale.
Effectivement, les États-Unis se sont mis à bouillir d'un ressentiment iranophobe. A Washington, dans les couloirs du Département d'Etat, on voyait sur toutes les portes des autocollants en soutien "Aux 54". A New-York, d'un gigantesque panneau publicitaire placé au sommet du bâtiment de la CBS, un Khomeini diabolique toisait d'un regard noir la 57e rue. Les Américains avec lesquels j'ai parlé semblaient tout ignorer de l'histoire des Iraniens et des sentiments qui les animaient. J'ai proposé que nous fassions un reportage sur le sujet pour 60 Minutes. Le journaliste Mike Wallace s'est dit partant et notre chef de production, Don Hewitt, nous a donné son feu vert.
En quatre jours, nous avions déjà rassemblé de solides éléments sur la base d'une série d'interviews réalisées à New York et Washington. D'anciens fonctionnaires du Département d'Etat et de la CIA avaient fourni des témoignages de première main sur la coopération très étroite qu'entretenaient les Etats-Unis et le régime du shah, en dépit du fait que s'accumulaient les preuves de torture et de corruption.
Jesse Leaf, un ancien analyste de la CIA, a dit que très tôt, dans les années 70, il avait voulu écrire un rapport sur la torture en Iran, mais qu'il avait reçu l'ordre de s'abstenir. "Il fallait être aveugle, sourd, muet et candidat à la présidence pour ignorer que la torture était pratiquée en Iran. Nous savions ce qui ce passait et nous n'avons rien fait; personnellement, on m'a dit de ne rien faire. Par définition, un ennemi du shah était un ennemi de la CIA. Nous étions amis. Des liens très serrés unissaient les Etats-Unis et l'Iran."
Richard Cottam, un autre agent de la CIA, a également déploré que le gouvernement américain ferme les yeux sur les dérapages du shah et refuse de traiter avec des groupes d'opposition. Il s'agissait, selon lui, de directives politiques établies par Henry Kissinger.
Mike Wallace lui a demandé: "Vous semblez dire, Professeur Cottam, que si l'on se demande qui a conduit l'Iran à sa perte, Henry Kissinger se trouve en tête de la liste des coupables."
Richard Cottam: "Je crois que la conception qu'Henry Kissinger a de la diplomatie à cet égard est… est intolérable. Et que Kissinger nous coupe totalement de… d'une force populaire majeure. Oui, je crois que dans une très large mesure, il est responsable de ce qui s'est passé."
Notre reportage présentait également des copies de documents classés saisis par les Iraniens qui avaient pris d'assaut l'ambassade. Selon ces documents, des diplomates américains en poste à Téhéran avaient déjà averti Washington des mois auparavant du risque que des Iraniens radicaux prennent en otage des diplomates américains, en particulier si le shah était autorisé à séjourner aux Etats-Unis pour un traitement médical, comme il en était question. Ces avertissements ont été ignorés.
Le président relativement modéré Bani Sadr a ensuite tenté en vain de désamorcer la crise qui minait sa propre position politique. En échange de la libération des otages, il demandait que les Etats-Unis renvoient le shah, qui suivait effectivement un traitement dans ce pays. Il demandait également la restitution des fonds détournés par le shah, l'engagement des Américains à ne pas s'immiscer dans les affaires de l'Iran et la reconnaissance des torts causés par les Etats-Unis à l'Iran.
A voir les interventions américaines dans ce pays, était-il exagéré de demander des excuses? Telle était la question posée par le titre même du reportage: "Les USA doivent-ils des excuses?". La version finale atteignait 25 minutes, une durée exceptionnellement longue pour l'émission.
C'est à ce moment que la Maison-Blanche est entrée en scène. Le président Jimmy Carter a appelé Bill Leonard, le président de CBS News, pour demander que la chaîne ne diffuse pas le reportage. J'étais stupéfait. A ma connaissance, jamais un président américain n'avait cherché à censurer l'une de nos émissions.
Hewitt, Wallace et moi avons été convoqué dans le bureau de Leonard pour lui montrer le reportage et discuter de ce qu'il fallait faire.
Jimmy Carter affirmait que notre reportage allait affaiblir la position américaine dans les négociations à propos des otages. Cet argument était absurde: nous ne faisions aucune révélation qui puisse mettre en péril la sécurité nationale. En Iran, les faits que nous relations étaient connus de tous. Seuls les téléspectateurs américains auraient pu être surpris par nos révélations. En d'autres termes, si notre reportage devait affaiblir la position de notre gouvernement, c'était uniquement en faisant comprendre aux Américains les sentiments qui animaient les Iraniens.
Avant la rencontre dans le bureau de Leonard, j'ai demandé à mon éditeur de faire une copie du reportage. Moralement, si CBS News renonçait à diffuser le reportage, je n'avais pas d'autre choix que de démissionner et de le donner à quiconque serait d'accord de le programmer.
A son grand honneur, Bill Leonard a refusé de se plier à la demande de Carter. Il a seulement demandé que soit donné au reportage un titre plus neutre, à savoir "Le dossier iranien".
Le reportage a été diffué comme prévu, un dimanche soir à 19h, il y a plus de trente-trois ans.
 
BARRY LANDO est un ancien producteur de l'émission 60 Minutes. Il vit actuellement à Paris. Il est l'auteur de The Watchman’s File.
Il peut être contacté à l'adresse [email protected] ou sur son site internet.
 
Traduit de l'anglais par Chloé Meier pour Investig'Action
Source originale : Counterpunch