Slovénie : Un élève pas si modèle que ça !

La paisible et prospère Slovénie entrera donc, le 1er janvier prochain, dans le « club euro », seule parmi les dix nouveaux adhérents de l’Union européenne à être jugée prête à utiliser la monnaie unique. La réussite économique de cette ex-république yougoslave de deux millions d’habitants ne devrait cependant pas masquer d’autres aspects plus discutables des nouvelles institutions slovènes.

L’accession à l’indépendance du pays a été marquée par une courte guerre entre l’armée fédérale yougoslave, déployée aux frontières internationales de la petite république, et des policiers et membres de la « défense territoriale » slovène. Lors d’un de ces affrontements, le 28 juin 1991, un cameraman de la chaîne autrichienne ORF a filmé ce qui apparaît être l’exécution de trois jeunes conscrits yougoslaves qui déployaient un drap blanc en signe de reddition. Selon les Conventions de Genève, abattre des prisonniers relève du crime de guerre et cet épisode, au poste de Holmec, à la frontière autrichienne, serait dès lors le tout premier cas de crime de guerre enregistré lors du démantèlement sanglant de la Yougoslavie qui s’étendra tout au long des années ’90.

Il fallut attendre près de huit ans pour qu’un journal slovène révèle l’affaire et que la séquence vidéo soit diffusée par la télévision locale. Une enquête sera expédiée, concluant à l’inexistence de tout crime qui aurait pu ternir la guerre d’indépendance : les soldats auraient simulé leur exécution. L’affaire aurait été définitivement enterrée si une ONG slovène de défense des droits humains, le Helsinki Monitor (HMS), et sa présidente, Neva Miklavcic Predan, ne s’en étaient emparées et n’aient entamé elles-mêmes leur propre enquête. Ainsi, avec l’aide de la presse et d’ONG d’autres républiques ex-yougoslaves, le HMS réussit à identifier des survivants de la fusillade et des proches des victimes, un Croate d’Herzégovine et deux Serbes de Vojvodine.

En 2003, Miklavcic Predan suscita le courroux des autorités de Ljubljana en accusant Milan Kucan, alors encore président de Slovénie, de faux témoignage pour avoir déclaré lors du procès de Milosevic à La Haye que l’enquête sur l’affaire de Holmec suivait son cours, tout en niant tout crime de guerre. Miklavcic Predan se retrouva avec trois procès intentés à son encontre, dont un pour diffamation à l’initiative d’une association d’anciens combattants. Ce procès s’est achevé fin mai par l’acquittement de la prévenue, le juge devant reconnaître qu’il n’y avait pas diffamation car l’accusée n’imputait le crime à personne, mais réclamait simplement que leurs auteurs soient identifiés et ne demeurent pas impunis.

Entre-temps, le procureur spécial pour crimes de guerre à Belgrade a ouvert une enquête sur cet événement. Le Tribunal de La Haye, après avoir d’abord manifesté son peu d’intérêt pour l’affaire – car il s’agirait d’un « crime individuel », a donné son aval à la procédure ouverte en Serbie.

Quinze ans après, les faits finiront donc peut-être par être établis par une autorité judiciaire. En Slovénie également, l’affaire est loin d’être close, car le procureur de Ljubljana vient de faire appel contre l’acquittement de la présidente de HMS. Malmenées, voire insultées par plusieurs médias slovènes, Miklavcic Predan et son ONG viennent d’être maintenant la cible du Premier ministre Janez Jansa qui a réclamé des mesures répressives à leur encontre, les accusant d’être atteintes de « démence », de « faire chanter le gouvernement » et de diffuser des « mensonges absurdes et pathologiques ». Il s’agit là d’une immixtion et d’une pression manifeste sur un processus judiciaire par le chef du gouvernement, en violation flagrante du principe de séparation des pouvoirs.

Au-delà d’une pratique bien peu conforme avec les normes européennes de démocratie, la réaction du Premier ministre montre que, comme les autres républiques yougoslaves, la Slovénie est loin d’avoir tourné la page des événements sanglants de la décennie précédente et d’être en mesure d’examiner avec sérénité son passé récent. Ici comme ailleurs, il est plus facile de se poser en innocente victime que d’admettre ses propres torts. De plus, les remous causés par l’affaire de Holmec dans toute l’ex-Yougoslavie (en contraste avec le silence presque total des médias du reste du monde) ont permis la mise à jour d’autres violations des Conventions de Genève par les forces sécessionnistes slovènes. Et de revenir sur le scandale des « effacés », ces dizaines de milliers de non-Slovènes qui, du jour au lendemain, ont perdu toute identité administrative, et du même coup leur droit au travail, à la pension, à la sécurité sociale… Un « nettoyage ethnique » discret qui a fait bien moins de bruit que les déportations et massacres commis dans les autres républiques.

L’Union européenne devrait être beaucoup plus attentive à l’acharnement politico-judiciaire à l’encontre du HMS et de sa présidente, ainsi qu’à d’autres dérives constatées parmi les nouveaux adhérents, telle la réhabilitation du nazisme dans les pays baltes. Faute de quoi, les discours sur la démocratie, où l’UE aime se poser en exemple, sonneront de plus en plus creux et ne feront que renforcer le camp de ceux qui ne voient dans l’Europe qu’un instrument économique et financier, étranger aux réalités humaines.

DERNIERE MINUTE :

La répression vient d’encore se durcir contre la dénonciatrice des crimes de guerre slovènes : Neva Miklavcic Predan est maintenant accusée d’avoir « offensé l’Etat » (selon l’article 174 du Code Pénal), un délit punissable de 2 ans d’emprisonnement, portant à 4 ans et 3 mois de prison le total des peines qu’elle pourrait encourir. Le plaignant est, à nouveau, une association d’anciens combattants, qui aurait été offusquée par les déclarations de Neva au quotidien britannique The Independent, qui reste à ce jour le seul journal non-yougoslave à avoir consacré un article à cette affaire. Le HMS est également sous la menace d’une confiscation de son équipement et Neva pourrait perdre son mobilier, afin de payer les frais judiciaires occasionnés par une ancienne affaire, relative à une éviction illégale d’un appartement militaire.

D’autre part, le HMS reçoit un nombre croissant de témoignages sur des crimes de guerre commis par des paramilitaires slovènes en 1991, tandis qu’il est confronté à des difficultés financières de plus en plus aiguës. Une demande d’assistance a été rejetée par la Fondation Soros, pourtant fort généreuse envers ceux qui dénoncent les crimes de guerre commis du côté serbe. Face aux mesures de plus en plus dures du gouvernement et de l’appareil judiciaire slovènes, le HMS est donc en recherche urgente de moyens d’encaisser le choc et de poursuivre sa quête de la justice.

Ceux qui le peuvent sont donc invités à aider le HMS à poursuivre ses activités.

Adresse du HMS : Rimska Cesta 17, Ljubljana

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