SNCF, RATP : les médias briseurs de grève

Le mouvement social en France, principalement emmené par les cheminots et les étudiants, pose une nouvelle fois la délicate question des médias et de la manière dont ils rapportent ces événements. En l’occurrence, force est de constater que le prisme adopté est lourd de partialité.

Le Courrier (Genève), lundi 19 Novembre 2007.

Les différentes actions de blocage et de débrayage ont été présentées sous l’angle unilatéral des usagers « pris en otage ». Cette fameuse France qui se lève tôt pour aller travailler (et gagner plus) serait brimée dans ses droits démocratiques élémentaires. Pas fou, le président français Nicolas Sarkozy joue cette carte pour obtenir un pourrissement du mouvement.

Ce qui pose une deuxième question : dans le traitement médiatique, où sont passées les revendications des grévistes ? Les régimes dits spéciaux -la possibilité de partir à la retraite après 37,5 annuités- sont présentés comme un privilège suranné. Le choeur joue à l’unisson une partition dont se dégage le portrait de salariés nantis et égoïstes [1].

L’idée de profiter des événements pour donner quelques informations un peu fouillées sur les réalités de ces métiers, leur pénibilité et, par exemple, l’espérance de vie des professionnels du rail semble saugrenue. L’économiste de gauche Michel Husson [2] rappelle pourtant que les cheminots touchent rarement une pension complète : il leur manque, en moyenne, sept à huit ans.

Derrière cet allongement de la durée de cotisation se niche une autre réalité : le but est bien de réduire les rentes pour tous. Le combat est donc tout sauf sectoriel ou corporatiste, comme le fait croire l’armada des faiseurs d’opinion. Les gens savent compter et se rendent compte que leur pouvoir d’achat est dans le collimateur.

On ne peut s’empêcher de penser aux grèves de 1995. Là aussi, dans une touchante unanimité, les médias avaient vilipendé ces « privilégiés ». Il avait fallu deux semaines de blocages pour que, enfin, un autre son de cloche puisse se faire entendre. Ceux qui aujourd’hui affirment que, « contrairement à 1995 », les grévistes n’ont pas le soutien de la population ont aussi la mémoire courte et sélective.

Ce qui est d’autant plus déplorable qu’un décryptage des errements de la presse avait été opéré. Le collectif animé par Pierre Bourdieu y avait même consacré un ouvrage dévastateur [3] . Mais le poids des idéologies est fort. Suffisamment pour faire bégayer le concert médiatique.

Résultat : une méfiance accrue par rapport au rôle des médias. Le journal Le Monde a publié dans son édition de samedi un éditorial pour se disculper. Visiblement, certains journalistes se sont fait houspiller par les grévistes qui leur reprochent leur parti pris. Argument balayé du revers de la main par le journal : les Français-es ont choisi un Nicolas Sarkozy qui n’avait rien caché de ses options en la matière, circulez, il n’y a rien à voir.

Ce genre de dérive est une illustration que les médias ne sont pas seulement le lieu où se confrontent les opinions ; ils sont aussi un puissant vecteur permettant à l’idéologie dominante de s’imposer.

Philippe Bach

Source : Le Courrier www.lecourrier.ch