Récits de combattants au Liban

La famille Muhammad était de retour chez elle, au Sud Liban, trois jours après le cessez-le-feu. Vingt-cinq personnes – des femmes, des enfants de tous âges, et leur grand-mère – s’étaient serrées dans deux voitures cabossées sur le toit desquelles étaient entassés des matelas, des boîtes de conserve et des casseroles. Des posters du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avaient été scotchés aux lunettes arrières.

( Voir en fin d'article, la présentation de l'auteur )

La maison était intacte. Pourtant, tous les visages étaient sombres. Le père s’assit sur les marches de l’escalier. Il enleva ses chaussures. Ses enfants l’entourèrent dans le calme, tandis que leur mère, assise dans un coin, pleurait en silence. L’aîné de la famille, Cheikh Hassan, un jeune homme très religieux, était resté au village pour combattre. Il appartenait au Hezbollah et cette guerre était sa première bataille. Or, il n’était pas là.

Soudain, on entendit la voix d’un petit garçon qui criait : « Cheikh Hassan ! Cheikh Hassan ! ». Courant dans la rue, il se rapprochait de la maison. Derrière lui arriva un jeune homme à la barbe et aux sourcils fournis, portant une chemise marron impeccable et une casquette de base-ball. Il souriait de toutes ses dents, et il avait cinq gamins pendus à ses basques, qui lui tiraient les mains et les pans de sa chemise.

Les femmes, ses sœurs et ses cousines lui sautèrent au cou, l’embrassèrent sur le front et sur les joues. Sa fiancée le serra dans ses bras, tint sa tête entre ses mains et l’embrassa sur les joues. Pour un homme pieux, en temps de paix, c’est là quelque chose de tabou. Mais là, c’était un jour exceptionnel, où on célébrait la victoire. Le sourire de Cheikh Hassan s’élargit encore :

« Là ! Là ! Voilà, ça suffit, comme ça ! Vous voyez bien : il ne m’est rien arrivé !… J’étais ici, avec les frères ; pourquoi vous êtes-vous fait tellement de souci ? »

Un petit garçon posa son visage sur la poitrine de Cheikh Hassan, et il se mit à pleurer ; les femmes les plus âgées poussèrent des you-yous et se mirent à chanter : « Vous nous avez fait remporter la victoire contre les juifs… »

Assis au salon, à l’étage, Cheikh Hassan commença à raconter ce qu’il avait vécu à ses amis et à sa famille. «Tout le monde voulait combattre – des jeunes adolescents venaient nous voir et ils nous demandaient des armes. Le Hezbollah leur disait de partir, et que nous avions suffisamment de combattants. Mais ils se mettaient à pleurer ; il refusaient de partir – on a été obligés de donner des armes à certains d’entre eux », narra-t-il.

Cheikh Hassan était un, parmi des centaines de combattants – la plupart appartenant au Hezbollah, mais il y en avait aussi qui appartenaient à différentes factions chiites, ainsi que des communistes et des nationalistes – à se battre contre les troupes israéliennes. Dans les jours qui suivirent le cessez-le-feu, ceux qui ont survécu sont sortis des décombres pour raconter leurs faits d’armes.

Dans le village de Maïs Al Jabal, Cheikh Hussein, qui avait été du côté du Hezbollah depuis sa tendre enfance, a quant à lui été recruté dans une cellule de combattants appartenant à une autre formation.

« Nos armes étaient prêtes. On m’a donné un AK 47, et nous nous sommes installés dans une des maisons du village », a-t-il expliqué, tandis qu’un petit garçon, assis à côté de lui, lui tenait le bras et ne perdait pas une miette de son récit. « Les Israéliens parlent de « tunnels » et de « cavernes », mais ça, c’est des sornettes. Ils ont l’habitude d'exagérer notre force. Nous n’avions pas de tunnels, ici, dans cette ville ; nous sommes restés dans des maisons tout à fait ordinaires, comme toutes les maisons, et nous avons attendu.

« Le moment le plus difficile, dans la guerre, est venu quand les Israéliens approchaient des faubourgs de la ville. Notre commandant nous a dit : soyez prêts à mourir. Là, même en ayant la foi, et même si vous avez été éduqué à attendre le martyre, vous passez un sale quart d’heure ! », avoua-t-il.

« Je pensais aux petits, à mes sœurs, à ma fiancée. J’ai rédigé mon testament, et j’ai attendu. Durant toute cette attente, nous nous considérions déjà comme des martyrs. »

Au centre-ville, les traces de la bataille sont omniprésentes : traces de chenilles de tank sur le macadam, éclats d’obus, trous laissés par les bombes. Un cimetière a été pilonné par l’artillerie, et des alignements de drapeaux jaunes du Hezbollah s’étirent, marquant la dernière vallée avant le territoire israélien.

« Les Israéliens avaient tout, dans cette guerre : des drones, des avions de combat, des hélicos, des tanks : les Merkavas. Savez-vous ce que c’est, qu’un tank Merkava ? Un tank Merkava de la quatrième génération ?

« Mais Dieu était avec nous, qui combattait à nos côtés. Oui, Dieu était avec nous… »

La casquette de Cheikh Hussein tombe, laissant apparaître un large bandage blanc sur son front rasé. « Je regarde autour de moi, et je vois mes frères, et je n’arrive pas à y croire : comment avons-nous survécu ? Avec toutes ces bombes… Et nous en sommes sortis vivants… avec seulement quelques égratignures…

« Nous n’avons pas eu recours à des kamikazes, durant cette bataille. Pourtant, dans chaque village, il y avait des volontaires, attendant pour se sacrifier dans des opérations suicides. Mais nous n’en avons pas eu besoin. Si vous avez à votre disposition un missile qui puisse faire l’affaire, pourquoi iriez-vous sacrifier un homme ? »

Mustafa commença à combattre à l’âge de dix-sept ans. Il en a aujourd’hui trente-cinq. C’est un Chiite pauvre, et comme beaucoup d’hommes de sa génération, il s’est battu contre les Palestiniens, les Israéliens, ainsi que contre les chrétiens et d’autres milices chiites engagées dans la guerre civile libanaise. Dans son salon en partie détruit, il m’a commenté les photos accrochées au mur.

« Là, c’est moi, à Beyrouth, en 1987 », me dit-il en me montrant une photo où on le voit vêtu d’un jeans et d’une veste de survêtement, un fusil M 16 en bandoulière. « A l’époque, on se battait contre le Hezbollah ». Il me montra ensuite des photos d’autres hommes jeunes, dont les portraits étaient mélangés à ceux d’imams avec des compositions florales. « Celui-ci, c’est mon frère. Celui-là, c’est un cousin. A côté de lui, c’est mon beau-père. Tous, des martyrs. »

Les temps ont changé, et Mustafa, un combattant du Amal, une milice chiite devenue parti politique et ennemi de longue date du Hezbollah, s’est retrouvé dans un bunker à combattre aux côtés du Hezbollah, contre Israël…

« Je les hais, ces Hezbollahis : ils sont arrogants et ils se croient saints parce qu’ils ont combattu Israël. Regardez-moi leur dégaine, quand ils se pavanent dans nos rues : à croire qu’ils ont libéré Jérusalem ! » me dit-il. Partout, tout autour de lui, dans la ville de Khiam, à quelques kilomètres seulement de la frontière israélienne, les combattants du Hezbollah étaient visibles, à chaque coin de rue…

« Mais si votre ville est attaquée par Israël, alors là, tout le monde va se battre, qu’il s’agisse de gens d’Amal, de communistes ou de nationalistes. Les gens du Hezbollah, tout comme eux, n’ont aucun droit de monopoliser la résistance. »

Tandis que nous traversions les décombres de la ville, en sautant entre d’un bloc de béton à l’autre, il se mit à me faire le récit de ses journées de guerre :

« Ce furent les pires jours de ma vie. Ils ont bombardé non-stop. Si vous entendiez l’avion, alors ça allait : vous aviez une chance de vous en sortir. Mais si vous ne l’entendiez pas, ça voulait dire qu’ils allaient bombarder juste à côté de vous, ou carrément vous bombarder – vous ! »

Dans une maison voisine, la pièce où les combattants dormaient et faisaient le guet n’avait rien qui évoquât l’Islam ou les milices chiites, ni de près, ni de loin. C’était la chambre d’un jeune adolescent. Les murs étaient décorés d’empreintes de paumes de mains, un rideau bleu à étoiles blanches était accroché aux fenêtres et un poster de la rappeuse Nelly était accroché en bonne place.

Mustafa sauta sur le lit. Au-dessus de lui : un drapeau d’Amal et un poster de pin-up à moitié dévêtue.

« Nous avons dormi ici cinq jours d’affilée. Tu ne penses pas au lendemain, tu vis au jour le jour, et quand c’est fini, tu te dis : « j’ai survécu ». J’avais un étau autour du crâne, comme si quelqu’un était en train de le serrer. Tout le monde finit par penser la même chose que tous les autres. Par exemple, si tu as mal au crâne, tous diront qu’ils ont mal au crâne ! » Au bout de cinq jours, ils nous ont repérés et une frappe aérienne a écrabouillé les étages supérieurs de l’immeuble. « Il y a eu un grand silence. Je voulais crier, mais je ne pouvais pas. Je n’avais plus de voix et les hommes commençaient à crier : « Allâhou ‘akbar ! Allâhou ‘akbar ! ». La pièce était pleine de fumée et de poussière. Je ne pouvais plus respirer. On est sortis en courant, on est allés se cacher sous un arbre, et puis on est allés dans une autre maison. »

Nous ressortîmes dans la rue. Il ramassa quelques balles, et il me montra une voiture soufflée par une explosion : « Cette voiture était bourrée de munitions au moment où elle a été touchée – nous stockions des munitions absolument partout. »

« Après avoir entendu tous ces tirs d’artillerie et toutes ces bombes, tu prends peur. Parfois, tu as les nerfs qui lâchent », me dit-il. « Mais rien n’est plus précieux que ton pays. Tu peux changer de famille, une fois tous les cinq ou dix ans, tu peux te remarier, et avoir à nouveau des enfants, mais ton pays, c’est définitif : il est à toi une bonne fois pour toute, et il est là tant que tu es là. »

Lundi, premier jour du cessez-le-feu, à un autre carrefour, assez éloigné du centre-ville de Khiam, se tenait un jeune combattant du Hezbollah à la barbe épaisse, vêtu d’un uniforme militaire sombre couvert de poussière et portant une paire de rangers. « Je n’ai rien mangé depuis vendredi dernier », me dit-il. « Nous avions quelques tablettes de chocolat – on en mangeait un morceau le matin, et un autre le soir… »

« Tu sais comme on peut être impatient de revoir un être aimé que tu n’as pas vu depuis deux ou trois ans ? Voilà dans quel état d’esprit nous étions, en attendant les juifs », me dit-il. « J’espérais pouvoir me battre en face-à-face avec eux, mais ils étaient planqués dans leurs tanks. Ils ont essayé d’entrer à Khiam après avoir pénétré à Marjayoun. Nous les attendions, et nous les avons dégommés. Non… pas avec des RPG [ce sont des grenades propulsées par des roquettes], parce qu’un tank Merkava hyper-blindé…, un RPG peut tout au plus lui faire une éraflure… Non : avec de véritables armes anti-chars. J’ai raté mon premier tir, mais ils m’ont donné une nouvelle position et j’ai réussi le deuxième. Mais ça n’a pas été une victoire bon marché : mon meilleur ami – pour moi, il était comme ma mère – a été tué, il y a deux jours… »

Il semblait épuisé et abattu, en dépit de la fierté qu’il tirait de la part qu’il avait prise dans les combats.

« Je suis venu ici pour voir des amis. Après, je retournerai sur ma position : avec ces juifs, on ne peut pas avoir confiance… » me dit-il, en enjambant les décombres. « Peut-être vont-ils essayer de revenir, ce soir même… va savoir ? »

Abou Ali, commandant d’ Amal, est grand et chauve. Il lui manque deux doigts à la main gauche. Il était en train de parcourir Khiam, pour inspecter les dégâts et s’enquérir de ses hommes. « Nous n’avons pas les mêmes capacités que le Hezbollah, alors on a dû recourir à leurs services, pour ce qui est des explosifs improvisés et des roquettes. Mais nous avons combattu ensemble, et c’est ça qui est important. Ils ne nous ont pas consultés, quand ils ont commencé la guerre… Mais, quand vous avez les Israéliens en face de vous : ça n’a vraiment plus aucune importance…

« Le jeudi, au matin, une colonne de tanks israéliens a tenté d’approcher de la ville. Nous les attendions, dans la plaine qui s’étend entre Khiam et Marjayoun. Nous étions quatre groupes, du Hezbollah et d’Amal : nous leur avons tiré dessus de partout, et nous avons touché quelques tanks, qu’ils n’ont pu récupérer que samedi soir… »

Abou Ali est un combattant professionnel : la guerre civile libanaise ayant pris fin, il est allé en Afrique, se battre dans la jungle, entre la Sierra Leone et le Libéria. Il a gagné un peu d’argent, et il est revenu chez lui, après le retrait israélien de 2000, son pécule lui ayant amplement suffi pour se faire construire une grande maison. Mais il n’a jamais cessé de penser au combat :

« C’est exactement comme un flirt avec une fille. Frapper un tank, c’est pareil : tu t’approches, plus près, encore plus près, et puis tu tires. C’est exactement comme à la chasse aux oiseaux. »

En tant que commandant, il devait faire le tour des maisons fortifiées, pour dire à ses combattants de se tenir prêts. Parfois, il leur livrait des vivres. « Une voiture roulait à toute allure à travers la ville, laissait tomber des sacs de conserves et de pain aux carrefours – mais pas devant les maisons fortifiées elles-mêmes, bien sûr – et puis nous sortions pour aller les ramasser. Le tout, sous la menace des drones israéliens… »

Dans un immeuble voisin, des combattants, assis autour de deux tables en plastique rouge. L’un d’entre eux débite des tomates en rondelles, tandis que deux autres ouvrent et vident sur un plat des boîtes de thon et de sardines.

« C’est ce que nous avions l’habitude de faire, avant la guerre. Là, c’est notre repas de fête, pour fêter la victoire… Nous avons remporté cette bataille, mais la guerre n’est pas finie – tant que les Israéliens seront là-bas, et que nous, nous serons ici, nous nous battrons ! », m’explique Abou Ali en finissant de garnir son sandwich au thon…

Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et de mentionner ses sources et auteurs.

The Guardian, 19 août 2006

Original : http://www.guardian.co.uk/israel/Story/0,,1853779,00.html

[Rubrique quibla : L’article du jour 23/08/06

Rubrique tlaxcala : Oumma]

URL : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=984&lg=fr

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PRESENTATION DE L'AUTEUR

Par Fausto Giudice

Né à Bagdad en 1975, Ghaith a étudié l’architecture à l’Université de la capitale irakienne et n’avait jamais quitté son pays avant 2003. Déserteur de l’armée de Saddam Hussein, il avait vécu pendant les six dernières années du régime dans la clandestinité, changeant de résidence fréquement pour éviter d’être repéré et arrêté par les moukhabarat de Saddam.

Il a commencé à faire des photographies de scènes de rues en 2001, décidé à documenter les conditions de vie durant la guerre. Arrêté trois jours avant l’invasion usaméricaine, il parvient à s’échapper en soudoyant ses gardiens, mais perd dans l’aventure ses appareils photos et tous ses films. Le jour après la chute de Bagdad, il satisfait sa curiosité naturelle et pénètre dans un des palaces du Raïs, prétendant être un journaliste étranger face aux gardes usaméricains du palais.

Peu après, il commence à écrire pour le Guardian de Londres et le Washington Post. Ses photos commencent à être publiées par le New York Times, le Washington Post, le Los Angeles Times, The Guardian, The Times (Londres) et autres. Il parvient à combiner adroitement le reportage photographique et le reportage écrit en couvrant aussi bien les mouvements d’insurgés sunnites que chiites. Il était l’un des derniers journalistes à travailler à Falloujah avant l’offensive usaméricaine d’avril 2004. Il a aussi fait des reportages sur l’Armée du Mahdi de Moqtada Sadr Durant l’assaut usaaméricain contre Najaf en août 2004.

Ghaith a été blessé par des éclats de roquettes tirées depuis un hélicoptère usaméricain sur une foule de civils sur la rue de Haïfa à Bagdad en septembre 2004. Il faisait partie d’un groupe de six personnes qui cherchaient à s’abriter de l’attaque derrière un petit kiosque de la rue. Il fut le seul survivant.

Tout cela ne l’a pas empêché de continuer son travail de photo et d’écriture, en documentant la violence quotidienne dans les rues de Bagdad, en racontant de l’intérieur la crise qui agite en profondeur la société iraquienne et couvrant aussi les élections de mars 2006. Pour ma part, le reportage le plus étonnant de lui qu’il m’ait été donné de lire date du 27 octobre 2005. Paru dans The Guardian et intitulé « We don’t need Al Qaida » (Nous n’avons pas besoin d’Al Qaïda), il décrit les activités et les aspirations d’un groupe de guérilleros sunnites au nord de Bagdad, dirigé par Abou Dib (le Père du loup). Ces hommes qui combattent les occupants usaméricains et leurs fantoches iraquiens n’en ont pas moins décidé de participer au référendum et ils assurent donc, eux qui sont censés être des « terroristes » pourchassés par les « autorités », la sécurité des bureaux de vote dans les villages où ils opèrent. C’est le genre de plongées dans la réalité dont sont incapables les journalistes occidentaux toujours menacé d’être enlevés, dépendants de leurs chauffeurs-interprète-espionss et généralement ignorants de la société sur laquellle ils sont censés enquêter.

Ghaith Abdul-Ahad est le co-auteur du livre Unembedded – Four Independent Photojournalists on the War in Iraq (Non-embarqués – Quatre journalistes photo indépendants sur la guerre en Iraq), paru chez Chelsea Garden Publishing en octobre 2005

Source : http://www.chelseagreen.com/2005/items/unembeddedcloth

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