Qui veut une guerre civile ?

Après l'escalade de violence en Irak

Le 22 février, la coupole de la mosquée chiite de Samarra a été détruite à coups d'explosifs. Chiites et sunnites irakiens vont-ils se battre entre eux au lieu de lutter contre les Américains?

08-03-2006

Chiites et sunnites sont deux courants religieux au sein de l'islam, avec certaines différences, tout comme les catholiques et les protestants chez les chrétiens.

Au contraire de ce que nous racontent les médias, les protestations de centaines de milliers d'Irakiens ne s'adressaient pas avant tout aux symboles sunnites. Le slogan commun était celui-ci: «Non à l'Amérique, non au terrorisme!» Souvent, chiites et sunnites ont passé ensemble leur colère sur les drapeaux américains.

D'après la BBC ­ et l'information a été reprise ensuite par d'autres médias­ le religieux radical Moqtada al-Sadr aurait appelé à la vengeance contre les sunnites. C'est le contraire qui est vrai. «Pas un sunnite ne ferait une chose pareille», a-t-il déclaré. Et il a appelé à se venger contre l'occupation américaine. Tous les dirigeants chiites ­ en Irak, au Liban et en Iran ­ ont immédiatement accusé les occupants de l'attentat à la bombe. Ils ont également expliqué que ce serait un «péché grave» que de s'en prendre aux sunnites. Pas une seule des manifestations avant tout spontanées n'a été dirigée contre une mosquée sunnite. À Sadr City, la quartier chiite défavorisé de Bagdad, la manifestation était dirigée massivement et exclusivement contre l'occupation.1

Il y a bien eu une série d'attaques armées contre des mosquées sunnites. Et dans les deux premiers jours qui ont suivi l'attaque de la mosquée, deux cents Irakiens ont été tués. Mais un certain nombre de ces attentats avaient déjà eu lieu avant celui de Samarra. Et plusieurs ont même eu lieu, de toute évidence, sous les yeux de la police. Le quotidien britannique The Times (23-2) a annoncé qu'à l'issue d'une attaque armée contre la mosquée sunnite d'al-Quds, à Bagdad, des hommes armés étaient montés dans six véhicules et s'en étaient allés sous escorte de militaires de la garde nationale irakienne.2

Qui a intérêt à commettre ces attentats?

«La principale question à propos de cet attentat est la suivante: qui y a intérêt?» écrit le journaliste américain Dahr Jamail. Le Premier ministre britannique Tony Blair a expliqué que ceux qui avaient commis l'attentat contre la Mosquée dorée «n'avaient qu'une motivation: susciter la violence entre deux communautés religieuses afin de faire dérailler la démocratie irakienne» Quel cynisme! Il y a moins d'un an, deux agents secrets britanniques ont été arrêtés par des soldats irakiens qui ne se doutaient de rien. Ils avaient avec eux des bombes et des détonateurs. Ils ont été accusés d'avoir voulu déclencher des conflits religieux en plaçant des bombes dans des mosquées. Mais l'armée britannique a détruit la prison et libéré les deux hommes.3

Il n'est pas interdit de penser que de telles provocations sont l'uvre des occupants américains et britanniques: les Etats-Unis n'ont-ils pas imposé à l'Irak une Constitution qui divise le pays selon la religion et la culture? La domination américaine dans la région ne tirerait-elle pas parti d'une stratégie du «diviser pour régner», grâce à laquelle les contradictions seraient exacerbées, au point même de dégénérer en guerre civile? Le prétendu «danger de guerre civile» doit servir à justifier l'occupation. La seule façon de faire cesser les provocations tout en empêchant une escalade vers la guerre civile serait de mettre un terme pour de bon à l'occupation.

1 Sami Ramadani, The Guardian, 24 février. · 2 Ibidem. · 3 Who Benefits? Dahr Jamail's Iraq Dispatches. http://dahrjamailiraq.com/weblog/archives/dispatches/000365.php

Un attentat qui sent le roussi

A Samarra sévit un couvre-feu, de 20 h à 6 h. D'après un témoin oculaire, durant la soirée précédant l'attentat, il y avait foule autour de la mosquée. Des gens en uniforme de la police sont restés sur place jusqu'au lendemain.

Le propriétaire d'un cybercafé déclare que des policiers irakiens et des Américains lui ont donné l'ordre ce soir-là de ne pas sortir. L'homme a vu comment ils avaient gardé les environs de la mosquée durant toute la nuit. À 6 h 30, ils sont partis. Dix minutes plus tard, la coupole explosait.1

L'attentat était l'oeuvre de spécialistes, a déclaré le ministre irakien de la Reconstruction, Jassem Mohammed Jaafar. On a percé des trous dans les quatre piliers principaux du mausolée et on les a soigneusement remplis d'explosifs qu'on a fait sauter à distance. Jaafar ajoute que les auteurs ont eu besoin d'au moins douze heures de préparatifs.2 Comment expliquer que les Américains et les policiers irakiens ne soient pas intervenus?

1 Mike Whitney, The Smoking Gun, 26/2, www.uruknet.info?p=21034 · 2 http://news.yahoo.com/s/afp/20060224/wl_mideast_afp/iraqunrestsamarrabombing, 24/2

Des attentats par des commandos en uniforme

Les attentats en Irak sont étiquetés «al-Qaïda». Mais quel rôle les services secrets américains et britanniques jouent-ils?

Pol De Vos1

Des bombes font sauter des mosquées chiites. Les chiites sont massivement victimes d'exécutions extrajudiciaires. Un groupe doit croire que ce sont les radicaux de l'autre groupe qui assassinent les siens. Nombre d'attentats sont ­ sans aucun doute ­ l'uvre de groupements extrémistes. Mais bien des exécutions et des attentats sont en fait l'uvre de commandos en uniforme de la police.

S'agit-il de groupes radicaux incontrôlés qui sévissent au sein même de la police? Non, il s'avère qu'ils ont été formés par l'armée américaine et la CIA. C'est ce qu'écrit le journaliste Max Fuller. En janvier 2005, six unités de commandos spéciaux étaient actives. Leur formation avait été assurée par des vétérans américains. Par exemple, par ce personnage clé qu'est James Steele. L'homme a débuté sa carrière au sein des Forces spéciales américaines au Vietnam. Ensuite, il a été le chef des opérations secrètes américaines durant la guerre civile au Salvador.

Autre personnage, son collègue Steven Casteel, qui a acquis son expérience en Colombie et a organisé l'escadron de la mort surnommé «Los Pepes». Ce groupe formait le noyau de plusieurs milliers de mercenaires d'extrême droite en Colombie. Les tueurs de «Los Pepes» se faisaient remettre leurs listes de personnes à éliminer par l'ambassade américaine, centre névralgique de leurs interventions. Ce genre de «soutien» est typique des programmes de la CIA. Des listes de plusieurs milliers de noms ont abouti à une interminable série d'assassinats «n'ayant rien à voir les uns avec les autres2.»

Une grande partie de ce qu'on appelle la violence ethnique en Irak fait partie de ce genre d'opérations patronnées par la CIA. Un ensemble sophistiqué consistant en un centre d'opérations avec commandement central, le tout à partir du QG des Unités spéciales d'intervention de la police irakienne.

1 Pol De Vos s'appuie sur l'article très bien documenté de Max Fuller: Crying Wolf: Media Disinformation and Death Squads in Occupied Iraq, novembre 2005. · 2 Voir la banque de données compilée par Ralph McGehee (http://www.serendipity.li/cia/death_squads.htm).