Que vaut le plan de relance d’Obama ?

Un plan de 787 milliards de dollars. Obama n’y va pas de main morte pour relancer l’économie américaine. Cela contribuera-t-il à relancer l’économie mondiale ? Quelles conséquences pour les travailleurs américains ? Pour notre premier ministre la sortie de crise en Belgique dépendra du succès d’Obama. Réponses avec l’économiste marxiste Henri Houben.
Interview : Ruben Ramboer et Julien Versteegh


« Le danger aujourd’hui est un monde où les États-Unis n’ont pas assez de pouvoir. Ni la Russie ni la Chine n’ont le pouvoir de fournir ce monde en biens comme les États-Unis l’ont toujours fait ». Comme Van Rompuy, l’éditorialiste du New York Times, Thomas Friedman, voit une solution à la crise dans une Amérique performante. Qu’en est-il ?
Henri Houben. C’est partiellement vrai dans la mesure où l’économie capitaliste actuelle est fortement intégrée et l’économie américaine est la première du monde. Les États-Unis ont les cartes en main depuis le début des années 1980. C’est en fonction de cela que les autres économies se sont adaptées.
La consommation des ménages américains a représenté 28 % à 30 % de la croissance de l’économie mondiale entre 1980 et 2006. Cela donne l’ampleur de cette consommation.
Maintenant, cette dépendance n’est pas une fatalité. On pourrait impulser une politique tout à fait différente au niveau européen, plus autonome. La politique européenne est basée sur la compétitivité dans le but de pouvoir vendre à l’étranger et notamment aux États-Unis. On pourrait avoir une politique basée sur des éléments de croissance interne sans avoir besoin de la relance américaine.

Quelle est l’importance de la crise américaine ?
Henri Houben. Au quatrième trimestre 2008, les États-Unis avaient une baisse de croissance de 6,2 % si les pertes du quatrième trimestre sont étalées sur une année. C’est énorme. Les profits des 457 entreprises dans le S&P 500 ont chuté de 37 %. Certains secteurs, dont les trois grands de l’automobile (General Motors, Chrysler et Ford), sont en quasi faillite. GM était, il n’y a pas si longtemps encore la première multinationale du monde avec 850 000 travailleurs et elle ne passera probablement pas l’année. Il est possible qu’Opel Europe coupe la branche mais des restructurations importantes s’imposeraient. On ne voit pas comment Chrysler pourra s’en sortir et Ford n’est pas mieux lotie. Le chômage a augmenté de manière exponentielle. Depuis août 2007, 4,5 millions de jobs ont été perdu. Il y a aussi déjà eu 3 millions de saisies immobilières.
Une telle chute du PIB s’est-elle déjà produite dans des crises antériereurs ?
Henri Houben. Le recul du PIB est momentanément comparable à celui de 1980 où il y avait aussi un arrêt de la production phénoménal. Mais si cela continue – et cela continuera – on est parti pour quelque chose de très profond comme dans la crises des années 1930. La Banque centrale européenne ne prévoit pas de redémarrage avant 2011 alors qu’auparavant elle parlait naïvement encore de croissance positive en 2009. Le problème fondamental est que l’économie est basée depuis 25 ans sur la consommation américaine, une consommation qui a été financée par un endettement massif et par la spéculation. Et ça c’est bloqué.

Obama a préparé un budget présenté partout comme très ambitieux. Quelles en sont les caractéristiques principales ?
Henri Houben. Par rapport à Bush et à l’ancienne administration, il y a deux choses. Il y a un plan de relance en tant que tel. Il ne se limite pas à soutenir le secteur financier. Par exemple, des investissements dans les infrastructures publiques. Le budget prévoit également des baisses d’impôts pour les bas revenus alors que sous Bush les baisses d’impôts étaient surtout prévues pour les riches dans l’espoir d’améliorer la consommation. Finalement, un plan de réaménagement de dettes hypothécaires est prévu à raison de 275 milliards de dollars.

Le prix Nobel d’économie, Paul Krugman, estime que ce plan de relance est largement insuffisant.
Henri Houben. En effet. Roubini, l’ancien conseiller de Clinton, estime aussi qu’il faut allez plus loin, et au moins provisoirement nationaliser le secteur bancaire. Ce qui manque complètement dans le plan Obama. En ce qui concerne les banques, c’est le plan Bush qui continue avec entretemps déjà plus que 1 400 milliards de dollars d’aide prévue. Rien ne change à ce niveau-là. En fait, ce plan avait été concocté par Geithner sous Bush et Geithner est aujourd’hui le ministre des finances d’Obama. Récemment ils sont encore venus au secours de l’assureur AIG avec 30 milliards de dollars, ce qui met le compteur à 180 milliard de dollars.
En plus, il y a un effet non négligeable en terme de déficit public. On parle de 1 745 milliards, ce qui est de l’ordre de grandeur de quatre fois l’économie Belge.

Que faudrait-il faire ? Avec un déficit pareil, il y a peu de marge.
Henri Houben. Si tu veux relancer l’économie, il faut investir massivement dans le secteur public pour compenser la perte de consommation des ménages. Ce déficit doit être financé par ceux qui ont profité de la croissance pendant des années en augmentant l’imposition des tranches supérieures de revenus. Obama a maintenant après toutes les baisses d’impôts pour les riches, imposer une taxe sur les 5 % les plus riches. Mais c’est largement insuffisant. Le problème aussi est que cette taxe n’aura d’effet qu’en 2011. Il faut inverser le rapport des inégalités de richesse aux États-Unis. Aussi une nationalisation du secteur bancaire s’impose.

Quelles sont les conséquences de ce plan de relance pour les travailleurs américains ?
Henri Houben. On parle de la création de 3 millions d’emplois sur deux ans Mais actuellement 23,2 millions de personnes sont sans emplois ou ont un boulot à durée très limitée (underemployed). Mais certains aspects de ce plan sont positifs, telles que les augmentations des allocations de chômage et des services sociaux, ainsi qu’une injection de capital dans les services publics tels que Medicaid. Mais la situation est grave. À côté du chômage, il y a les 3 millions de personnes expulsées de leur maison, il y a un tiers des citoyens américains en dessous de 65 ans qui n’ont pas d’assurance santé.

Que peut-on attendre du futur ?
Henri Houben. Pour l’instant c’est l’étranger qui finance le déficit public américain pour empêcher l’effondrement du système. Les États-Unis ont besoin de 600 milliards de capitaux par an de l’étranger. Un des scénarios le plus plausible est qu’avec des taux d’intérêts très bas (tenu bas pour essayer de relancer les investissements), l’étranger ne finance plus le déficit et la dette publique. S’il n’y a pas cela, le dollar chute. Si le dollar chute, il n’y a plus de système financier international puisqu’il est basé sur le dollar. On verrait alors la formation de blocs commerciaux à unité monétaire propre. Cela implique une position de faiblesse totale des États-Unis. Avec le développement du protectionnisme, la fin du libre échange et peut-être l’augmentation de l’agressivité des États-Unis.

Ce plan prévoit également une augmentation de 4 % des dépenses militaires.
Henri Houben. Cela indique que si les États-Unis se sentent en position de faiblesse économique, ils ne renonceront certainement pas à leur force militaire. Cela montre également que les différences entre Démocrates et Républicains ne sont pas si fortes que cela.

Que faire dès lors au niveau européen face à toute cette situation ?
Henri Houben. Au lieu d’attendre des États-Unis la solution avec le grand danger de sombrer dans une plus grande crise, il faut mener une autre politique. Développer les services publics, les investissements publics et redistribuer la richesse au profit des travailleurs. C’est une orientation radicalement différente de la politique européenne aujourd’hui. Il faut rompre avec la politique néolibérale.