Quand, pourquoi et comment l’Otan a commencé à s’intéresser à la Géorgie…

Dans le livre Monopoly – l’Otan à la conquête du monde, publié en janvier 2000, au lendemain de la guerre contre la Yougoslavie, nous avions analysé pourquoi les Etats-Unis, à travers l’Otan étaient si intéressés au Caucase et spécialement à la Géorgie…

Caucase: l’autre guerre du pétrole se prépare

Janvier 2000

Qui veut diriger le monde doit contrôler le pétrole. Tout le pétrole. Où qu’il soit. Ce

principe, souligné dans notre livre Poker menteur (1998) n’a fait que se confirmer

depuis. Prendre le contrôle absolu du pétrole — et du gaz — du Caucase et d’Asie

centrale est devenu une priorité fondamentale dans la stratégie des Etats-Unis et de

l’OTAN.

La preuve? Un secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires étrangères ne s’occupe que

du Caucase. Et le gouvernement américain a instauré un groupe de travail interdépartemental

uniquement consacré à l’énergie de la Mer Caspienne. Ce groupe est

présidé par le National Security Council (organe suprême de la politique étrangère

US). Il se réunit chaque mois, voire chaque semaine. Commentaire de Glen

Howard, spécialiste de l’Eurasie et consultant des principales firmes pétrolières US

aussi bien que d’organismes gouvernementaux: «Ces dernières années, aucune

région pétrolière du monde n’a bénéficié d’autant d’attention à ce haut niveau.»11

Et comment le même Howard s’y prend-il pour faire comprendre l’importance

stratégique de la région? «Deux fois déjà dans ce siècle, les stratèges de l’étatmajor

général allemand ont préparé l’occupation des champs pétroliers de Bakou.

En 1918, l’Allemagne et son allié, l’empire ottoman, ont coordonné une attaque

victorieuse qui leur a permis de les occuper. Vingt-cinq ans plus tard, les stratèges

allemands ont, à la demande d’Hitler, essayé de s’emparer du pétrole de la

Caspienne pour contrôler le coeur pétrolier de l’Union soviétique.»12

Rassurantes références historiques! Et voici qu’en février 1997, une visite solennelle

de Javier Solana démontre que l’OTAN aussi s’intéresse énormément à cette

région stratégique: «C’est ma première visite, mais pas ma dernière», déclare à

Bakou le secrétaire général de l’Alliance.

Des projets planétaires

D’où vient cette passion irrésistible pour le Caucase? De ce que les multinationales

occidentales y voient la source de profits considérables. Les contrats signés

avec le seul Azerbäidjan dépassent déjà 30 milliards de dollars.

Un point intrigue cependant: les réserves de pétrole ne manquent pas dans le

monde. Et celui du Caucase est souvent plus cher à exploiter que celui du Moyen-

Orient. Alors?

«Diversifier l’énergie par rapport au Moyen-Orient est crucial pour la sécurité

d’approvisionnement des alliés de l’OTAN,» explique Howard. «La tension prolongée

avec Saddam Hussein a eu une influence importante (…) Pratiquement tous les

membres de l’OTAN demeurent largement dépendants du Moyen-Orient: pour 55%

actuellement, plus de 60% vers 2010 et 75% vers 2015. L’Union Européenne a

adopté un plan incorporant le Caucase dans sa stratégie énergétique.»13

Notons en passant que l’Occident craint sérieusement une révolte des peuples

arabes qui mettraient en cause sa domination et réclameraient un juste prix pour

leur pétrole.

L’administration Clinton a fait sien le projet dit «Eurasian Transport Corridor».

Celui-ci comprendrait tout un système de pipelines depuis l’Asie centrale jusqu’à

la Méditerranée (au port turc de Ceyhan). En passant par le Caucase ou plus exactement

par l’Azerbaïdjan.

Mais l’enjeu est même planétaire. De ces gisements de Tengiz et de la Mer

Caspienne, peuvent partir trois routes. 1. Vers l’Ouest, c’est-à-dire vers l’Europe.

2. Vers le Sud, c’est-à-dire vers le Golfe Persique (via l’Iran) ou vers l’Océan Indien

(via l’Afghanistan et le Pakistan). 3. Vers l’Est, c’est-à-dire vers la Chine et le Japon.

Un projet japonais envisage, malgré l’énorme coût: «un pont terrestre eurasien

qui relierait Rotterdam à Tokyo. D’énormes ressources énergétiques gisent sous la

Caspienne et l’Asie centrale. (…) Avec ces pipelines, la structure énergétique de la

Chine (75% de charbon) pourrait changer plus vite. Si le Japon peut importer pétrole

et gaz naturel de la Caspienne, d’Asie centrale et du Xingjiang chinois par des

pipelines traversant la Chine, il pourra réduire sa dépendance vis-à-vis du Moyen-

Orient et des USA. Le pont terrestre comporterait également une route pour

transporter les céréales d’Asie centrale, de Russie et de Chine vers le Japon. Combiné

avec un port (japonais) accueillant les cérales d’Amérique du Nord et du Sud,

l’approvisionnement en céréales provenant des principaux producteurs mondiaux

serait garanti.»14 Le Japon est particulièrement handicapé par son énorme dépendance

pétrolière et céréalière15.

Aujourd’hui, les stratèges américains assurent que leurs intentions sont bien

plus pures que celles d’Hitler. «La visite historique de Solana reconnaît l’émergence

du Caucase comme une composante décisive des plans de sécurité américains

et européens dans un carrefour énergétique crucial de l’Eurasie.», écrit Howard.

On parle seulement de «protéger les intérêts vitaux des Etats-Unis».

«Intérêts vitaux»? «Sécurité d’approvisionnement»? Mais ce sont exactement les

termes invoqués en 1991 par George Bush pour attaquer l’Irak. C’étaient aussi,

d’ailleurs, les termes employés par Hitler, mais il serait malvenu de le signaler…

(…)

L’OTAN veut absolument dominer la région et en chasser Moscou. Quel argument utilisera-

t-elle pour y arriver? Le prétexte des minorités nationales opprimées, par exemple

en Tchétchénie? Ou bien celui de la sécurité d’approvisionnement en pétrole du monde

dit libre? Ou encore le danger de laisser entre des mains hostiles les armes nucléaires

ou l’uranium? Il est trop tôt pour le dire, et ce n’est pas le vrai débat.

Washington prétend s’installer là pour mettre fin aux haines ethniques et nationales.

Pourtant, les grandes puissances n’ont jamais hésité à exciter les pires extrémistes

pour prendre le contrôle de l’ex-Yougoslavie. Et Zbigniew Brzezinski a

reconnu (voir page 126) avoir financé de tels extrémistes pour faire éclater l’URSS.

Bref, les proclamations morales font seulement partie de la propagande à destination

du public.

Rédigé avant la guerre de 99 contre la Yougoslavie, l’ouvrage des stratèges américains

Nato after enlargement se conclut sur ces phrases peu rassurantes: «Caucase

et Asie centrale pourraient devenir le véritable terrain pour inaugurer des opérations

OTAN “out of area” (hors de sa zone). La région pose des problèmes plus

importants que les complications liées aux opérations en ex-Yougoslavie. Un

conflit en Europe orientale ou centrale poserait des problèmes à l’OTAN, mais au

moins il impliquerait des acteurs bien connus: les pays de l’ex-Pacte de Varsovie.

En Asie centrale et dans le Caucase, ce n’est pas le cas. Ici, les acteurs probablement

impliqués seraient la Chine, l’Iran et l’Inde, ainsi que la Russie.»24

Bref, une guerre dont les implications pourraient être extrêmement larges. Nous

voilà avertis.

Outre l’Azerbaïdjan, un autre pays caucasien joue un rôle-clé dans les manoeuvres

de Washington: la Géorgie. Rien qu’en 1998, 130 activités militaires ont été

prévues dans la coopération OTAN-Géorgie. Et le président géorgien Chevarnadze

(en tant que ministre soviétique des Affaires étrangères, il aida Washington à enterrer

l’URSS), réclame tous les quinze jours l’adhésion de son pays à l’OTAN.

Géorgie et Azerbaïdjan sont au coeur d’une alliance économique, mais de plus

en plus militaire, qui regroupe aussi deux autres protégés des USA, l’Ukraine et la

Moldavie. Baptisée GUAM, elle a déjà créé un bataillon commun, dénommé Eurasia,

qui pourra être chargé de missions «de paix’ dans la région.

Deux prétextes d’intervention

Azerbaïdjan et Géorgie disposent tous deux d’un «problème ethnique» qui pourrait

— le jour où ce serait jugé utile par leurs maîtres — permettre de lancer un scénario

à la yougoslave. Certes, nous l’avons vu, Washington estime qu’il est encore

trop tôt pour pousser à fond l’offensive contre Moscou.

Mais déjà on jette de l’huile sur le feu, préparant les prétextes d’une future intervention

de l’OTAN dans la région. Par exemple, l’expert américain Glen Howard:

«Les deux plus importants conflits régionaux non résolus du Caucase — l’Abkha-

zie et le Nagorny-Karabakh — demeurent bloqués car l’Organisation pour la Sécurité

et la Coopération en Europe (OSCE) est incapable d’arranger un accord. Frustrés

par cette absence de progrès des conversations OSCE menées par les Européens,

aussi bien l’Azerbaïdjan que la Géorgie appellent de plus en plus nettement l’OTAN

à s’engager d’une certaine façon dans la région.»21 L’appel vient-il vraiment de Tbilisi

et de Bakou, ou bien de Washington?

C’est à propos de la Yougoslavie qu’on avait commencé à entendre ces couplets

sur l’impuissance de l’ONU ou de l’OSCE et sur la supériorité de l’OTAN. Les voici qui

ressortent à propos du Caucase, et le même Glen Howard écrit en 1997: «Selon les

responsables azerbaïdjanais, l’OTAN a une grande compétence pour résoudre le

conflit des Balkans après le succès de son opération de maintien de la paix en Bosnie.

Face aux deux milliards de dollars du budget OTAN, les 100 millions du budget

OSCE ne font pas le poids.»

Le président géorgien Chevarnadze reprend lui aussi un refrain entendu: «Si nous

ne pouvons obtenir de résultats à la table de négociation, alors nous serons forcés de

songer à l’usage de la force comme cela s’est passé en Bosnie.»22 Depuis la guerre du

Kosovo, ce refrain a été chanté encore un ton plus haut. Le 17 mai 99, en pleine guerre

contre le peuple yougoslave, Chevarnadze, fidèle agent des USA, titrait un article

paru dans la presse occidentale «Pour un monde de paix, l’ONU ne suffit plus».23

En Yougoslavie aussi, il s’est écoulé quelques années de préparation psychologique

de l’opinion et de pressions sur la Yougoslavie avant que l’OTAN écarte l’ONU

et passe à l’action ouverte.

L’OTAN veut absolument dominer la région et en chasser Moscou. Quel argument utilisera-

t-elle pour y arriver? Le prétexte des minorités nationales opprimées, par exemple

en Tchétchénie? Ou bien celui de la sécurité d’approvisionnement en pétrole du monde

dit libre? Ou encore le danger de laisser entre des mains hostiles les armes nucléaires

ou l’uranium? Il est trop tôt pour le dire, et ce n’est pas le vrai débat.

Washington prétend s’installer là pour mettre fin aux haines ethniques et nationales.

Pourtant, les grandes puissances n’ont jamais hésité à exciter les pires extrémistes

pour prendre le contrôle de l’ex-Yougoslavie. Et Zbigniew Brzezinski a

reconnu (voir page 126) avoir financé de tels extrémistes pour faire éclater l’URSS.

Bref, les proclamations morales font seulement partie de la propagande à destination

du public.

Rédigé avant la guerre de 99 contre la Yougoslavie, l’ouvrage des stratèges américains

Nato after enlargement se conclut sur ces phrases peu rassurantes: «Caucase

et Asie centrale pourraient devenir le véritable terrain pour inaugurer des opérations

OTAN “out of area” (hors de sa zone). La région pose des problèmes plus

importants que les complications liées aux opérations en ex-Yougoslavie. Un

conflit en Europe orientale ou centrale poserait des problèmes à l’OTAN, mais au

moins il impliquerait des acteurs bien connus: les pays de l’ex-Pacte de Varsovie.

En Asie centrale et dans le Caucase, ce n’est pas le cas. Ici, les acteurs probablement

impliqués seraient la Chine, l’Iran et l’Inde, ainsi que la Russie.»24

Bref, une guerre dont les implications pourraient être extrêmement larges. Nous

voilà avertis.

11 Glen Howard, Nato and the Caucasus, the Caspian Axis, US Army War College, Washington, 1998,

p. 162.

12 Idem, pp. 151-152.

13 Idem, p. 156.

14 Nikkei Weekly, 17 mai 99.

15 Michel Collon, Poker menteur, EPO, Bruxelles, 1998, p. 126.

16 Rosemarie Forsythe, The Politics of Oil in the Caucasus and Central Asia, Adelphi, Oxford, 1997, p. 61.

17 Nato after enlargement, pp. 106-107.

18 Nato after enlargment, p. 174.

19 Washington Times, 9 janvier 98.

20 Bulletin de la Générale de Banque, juin 99.

21 Nato after enlargement, p. 198.

22 Reuters, 1er février 98.

23 La Repubblica, 17 mai 99.

24 Nato after enlargement, p. 231.

25 Corriere Economia, 14 décembre