Quand les colonisés libérèrent l’Europe

Des milliers de Marocains, de Sénégalais, d’Algériens… ont joué un rôle essentiel dans la libération de l’Europe du nazisme. Le cinéaste bruxellois Mourad Boucif leur a consacré son dernier film. Rencontre.

Luc Vancauwenberge

08-11-2006

Mourad Boucif vit à Molenbeek depuis l’âge de 6 ans. Educateur de formation et de profession, son travail de terrain l’amène au métier de cinéaste. Déjà plusieurs films à son actif : Kamel , Au-delà de Gibraltar…

D’où vous est venu l’idée de ce film?

Mourad Boucif. Il y a à peine 6 ans, j’ai appris qu’il y avait de nombreux Africains et Maghrébins ayant combattu en Europe pendant les deux guerres mondiales. J’ai voulu en savoir plus. Mais je me suis vite rendu compte qu’il était difficile de trouver des informations. L’apport de ces hommes est tout simplement occulté! Mais j’ai poursuivi mes recherches et cela m’a bouleversé!

Mais pourquoi a-t-on caché cette réalité?

Mourad Boucif. Parce ce que la France n’en est pas très fière, cela fait partie de sa période sombre. Elle a enrôlé des jeunes, parfois très jeunes. Certains n’avaient que 13 ans, mais ils ont augmenté leur âge jusqu’à 18 ans pour pouvoir les enrôler ! Des gamins qui vivaient dans la brousse avec des températures de 40°, ils les ont envoyé se battre dans les montagnes où il faisait parfois moins 20° ! On ne connaît pas exactement leur nombre, mais on estime qu’ils étaient un million pendant la Seconde guerre mondiale et 900 000 pendant la Première. Quelque 40% se sont enrôlé volontairement, en fait pour des raisons économiques parce que c’était la misère. Plus de la moitié « des hommes » a pratiquement été enrôlée de force. En fait, aujourd’hui, les schémas ont très peu changé. En Irak, beaucoup de gens à la recherche de leur carte de résidence aux Etats-Unis se sont enrôlés. Ou des pauvres à qui l’on promet une bourse d’étude après leur passage en Irak. Il n’y a plus d’enrôlement forcé, mais l’on retrouve les mêmes types de personnes en première lignes…

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Comment cela s’est-il passé, puisque la France était très vite occupée par les Nazis?

Mourad Boucif. Après l’occupation de la France, le général Charles De Gaulle lance un appel à la résistance à partir de Londres. Tout le monde le prend pour un fou, sauf dans les colonies (françaises). Pour pouvoir se constituer une armée pour libérer la France, De Gaulle n’avait d’autre choix que de faire appel aux peuples colonisés par la France en leur promettant l’indépendance après la guerre. 4 Ainsi s’est constituée une armée de 400 000 hommes. C’est un élément crucial dans la lutte pour la libération. C’est un moment très important dans le film.

Cette armée a ensuite été envoyée en Europe?

Mourad Boucif. Les premières batailles qu’elle a menées se sont déroulées en Afrique du Nord. Ensuite, ils sont montés vers l’Europe via l’Italie. Les goumiers marocains, qui venaient des montagnes, étaient massivement engagés dans la terrible bataille de Monte Cassino en Italie. La bataille s’est déroulée dans les montagnes où les chars américains n’étaient pas très efficaces. Et surtout des Africains ont été utilisés comme chair à canon. La bataille était très dure, les pertes humaines énormes.

Et les promesses d’indépendance n’ont pas été tenues…

Mourad Boucif. En 1945, à Sétif en Algérie, et dans d’autres villes du pays, les troupes françaises tirent sur des manifestations où, à côté des drapeaux français, flottaient des drapeaux algériens: 30 à 45 000 morts, surtout des civils. Ainsi, les excombattants reviennent et voient leurs familles décimées. Certains ne se remettent pas de cette tragédie. Nous avons pu retrouver des images du massacre. Elles sont terribles…. Dorénavant, malgré la dure répression, les colonisateurs ne parviendront plus à étouffer le rêve d’indépendance. Des mouvements de résistance s’organisent, rejoints massivement par… les ex-combattants qui avaient appris le maniement des armes.

Des troupes des peuples colonisés ont encore été utilisées au Vietnam ?

Mourad Boucif. Oui, contre le mouvement d’indépendance mené par Ho Chi Minh. Lorsque les Vietnamiens capturaient ces soldats indigènes, ils leur disaient: « Qu’est-ce que vous faites ici pendant que les colonialistes exploitent et massacrent votre peuple? ». Beaucoup ont alors rejoint la résistance vietnamienne. Ou ils abandonnaient des armes et munitions, récupérées ensuite par les combattants Vietnamiens. A la demande de Ho Chi Minh, le leader nationaliste marocain Abdelkrim a lancé un appel à la désertion des soldats marocains. Il y a eu un déclic très puissant. Les Français ont perdu leurs Indigènes et… la guerre au Vietnam. La guerre d’Indochine est un moment crucial pour la lutte pour l’indépendance des peuples colonisés

Vous organisez des commémorations à Gembloux?

Mourad Boucif. A Gembloux, en Belgique, des milliers de soldats marocains sont enterrés. Le 13 août 1940, une grande bataille y a eu lieu. Un bataillon marocain y anéantit une division blindée de l’armée allemande. Pour la première fois, l’armée allemande subissait une défaite et son avancée a été retardée de plusieurs jours. L’armée française était alors constituée essentiellement de soldats marocains. 2 250 des 2 300 soldats marocains succomberont sur ce champ de bataille et sont enterrés à Chastre, près de Gembloux.

Pourquoi estimez-vous important de rétablir la vérité historique?

Mourad Boucif. C’est important pour les futures générations et notamment pour les jeunes d’origines étrangères. Nous avons tous une histoire, il est important de la respecter et de la valoriser. Des hommes ont construit le métro, des bâtiments, des usines. D’autres sont venus se battre pour libérer le pays. L’histoire de l’Europe est commune. Un des personnages dans mon film, Larbi Ben Merber, a combattu durant toutes les campagnes de la seconde guerre mondiale, notamment lors de la terrible bataille de Monte Cassino. Ensuite, il a aidé à construire comme ouvrier de nombreux bâtiments institutionnel à Bruxelles. Actuellement très âgé et très malade, cet homme n’a aucune reconnaissance! Comme ex-combattant, il perçoit une pension de 50€ par 6 mois.

Le film est distribué en salle en Belgique. Pour contacter le réalisateur ou organiser des projections :

Affiche + photo du film:

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