Quand Israël apporte son savoir-faire aux paramilitaires colombiens

A l’instar d’Israël au Moyen-Orient, la Colombie joue le rôle de gendarme pour les Etats-Unis en Amérique latine. L’Etat colonial a d’ailleurs apporté son savoir-faire en matière de répression aux paramilitaires colombiens.

 

Selon sa récente biographie dont le titre espagnol est « Mi confesion » (Ma confession), l'actuel chef des paramilitaires colombiens, Carlos Castano, avait à peine 18 ans quand, en 1983, il débarquait en Israël pour y suivre le cours « 562 ».

Derrière ce numéro, se cachait une formation d'un an sur la conduite de la guerre et Castano fut certainement un excellent élève comme en fait foi son œuvre: une force unifiée de plus de 9000 hommes lourdement armés qui, aujourd'hui, tue une moyenne de 13 civils par jour et terrorise le pays à un point tel qu'elle a déplacé vers les villes plus d'un million de paysans entre 1990 et 2000.

À cette époque la situation des paramilitaires était désespérée. Pauvrement équipés et entraînés, dispersés en petites unités souvent en proie à de sanglants conflits internes, les paramilitaires se bornaient à protéger de riches propriétaires et ne faisaient surtout pas peur aux guérillas colombiennes!

Dans son livre, Castano ne tarit pas d'éloges sur l'effet qu'à eu sur lui le cours « 562 »: « Quelque chose m'a marqué substantiellement là-bas, j'ai appris à me comporter de manière différente… Ma perception de cette guerre (le conflit colombien) a changé radicalement après mon séjour en Israël ».

Les entraîneurs israéliens ont surtout appris au futur chef des Brigades d'autodéfense unies de Colombie (AUC) à « dominer et contrôler la peur » et à « comprendre comment fonctionne le monde légal et illégal ».

Le cours enseignait plusieurs « arts » : se vêtir et parler en public; entrer et s'inscrire dans un hôtel, se mouvoir avec naturel, bien se comporter face aux agents de l'immigration dans les aéroports. Il comportait aussi « plusieurs causeries sur le commerce des armes dans le monde, comment se procurer des fusils ».

Son volet militaire traitait de « stratégie urbaine, protection et assassinat de personnalités, immobilisation de chars blindés, maniement de grenades à fragmentation et de lance-grenade multiple pour défendre une position, introduction d'un canon d'obus par une fenêtre… »

« J'ai suivi aussi des cours complémentaires, poursuit Castano, sur le terrorisme et l'anti-terrorisme, la vision de nuit, le parachutisme et même la fabrication d'explosifs manuels. » Notre paramilitaire se serait même exercé à des « manœuvres aériennes » et à des « parachutages de nuit sur des îles de la Méditerranée ».

L'excellent journaliste américain Jeremy Bigwood, dans un texte commentant la biographie de Carlos Castano, se demande comment de telles manœuvres pouvaient passer inaperçues des plus hautes autorités militaires et politiques d'Israël, alors en pleine guerre au Liban.

Dans ses temps libres, Castano ajoute qu'il se divertissait en compagnie de compatriotes militaires du bataillon Colombia entraînés dans le désert du Sinaï par l'armée israélienne.

Son séjour en Israël ayant fait de lui « une autre personne », Castano rentre en Colombie et ne met pas de temps à découvrir que « la crise économique que vivaient les brigades d'autodéfense en 1985 ne pouvait être résolue qu'en s'alliant avec les narcotrafiquants ».

L'assassin raconte qu'un jour, ayant intercepté et ensuite laissé filer un « camper » bourré de cocaïne, son unité s'était vue remerciée au moyen d'une camionnette Toyota quatre portes flambant neuve. À partir de là, les paramilitaires du groupe de Castano commencèrent à protéger les opérations des célèbres cartels de Medellin et de Cali… et à s'enrichir !

Si bien qu'ils purent fonder leurs propres écoles d'entraînement militaire dès les années 1987-88. Et, comme ils manquaient de bons professeurs, ils se tournèrent vers les Israéliens qui dépêchèrent un groupe d'au moins 16 instructeurs en Colombie. Castano déclare s'être chargé lui-même (aidé par le célèbre narcotrafiquant Gonzalo Rodriguez Gacha !) du logement de cinq de ces instructeurs à leur arrivée à l'aéroport colombien de Carthagène.

Après 45 jours d'entraînement, les instructeurs choisirent les trente meilleurs élèves colombiens et les emmenèrent se perfectionner en Israël. « Difficile d'imaginer encore une fois, écrit Jeremy Bigwood, que les autorités israéliennes n'aient pas accordé d'autorisation d'entrée à trente paramilitaires débarquant sur leur territoire en période de guerre. »

Il y avait aussi une connexion avec la Contra nicaraguayenne. Castano raconte: « Teddy, l'interprète israélien, nous annonça que la formation devait être accélérée et le cours abrégé à cause d'un engagement que les instructeurs avaient contracté au Honduras et au Costa-Rica pour dispenser leur entraînement aux Contras nicaraguayens ».

« Quiconque croit que ces formateurs étaient de simples mercenaires ferait bien d'analyser cette phrase de Castano », insiste Jeremy Bigwood. « À cette époque-là, personne ne pouvait s'introduire dans les campements de la Contra au Honduras et au Costa-Rica sans l'approbation expresse du gouvernement américain, plus particulièrement du Département d'État et de la CIA, à plus forte raison un groupe d'hommes armés ! » « Ces Israéliens bénéficiaient de toute évidence de la confiance des plus hauts niveaux de gouvernement en Israël et aux États-Unis ».

Bigwood est journaliste à Washington, spécialiste de l'Amérique latine et expert pour utiliser la Loi sur la liberté d'information en vue de libérer des documents censurés par le gouvernement américain.

« En Colombie, dit Jeremy Bigwood, on trouve partout ce fusil d'assaut noir qui ressemble au M-16 américain mais qui, en réalité, s'appelle Galil et est de fabrication israélienne. Les Israéliens fabriquent ce type d'arme depuis 1972 et en exportent la totalité, car ils reçoivent gratuitement des M-16 des États-Unis ». « Les gouvernements colombiens et guatémaltèques importent principalement des fusils Galil parce que les États-Unis ne veulent pas laisser paraître qu'ils fournissent des armes aux militaires de ces deux pays coupables d'innombrables massacres ».

Israël non seulement vend les armes mais y implante des usines pour les produire telle l'usine de munitions de Coban, au Guatemala. En Colombie, Israël a fait mieux encore, installant une usine de fabrication de fusils Galil à Bogota. Toutes les pièces y sont produites à l'exception du canon qui, lui, est importé d'Israël. « Tout cela, dit le journaliste américain, est payé à même l'aide militaire américaine fournie à Israël et à la Colombie ».

En mai 2002, la police colombienne découvrait que la compagnie israélienne Gisra (dont le siège social est au Guatemala) était parvenue sous différents prête-noms à acquérir 3000 fusils AK-47 et 2,5 millions de boîtes de munitions et à les acheminer aux paramilitaires via un port colombien « appartenant » à une compagnie de bananes américaine.

Personne n'a été accusé dans cette affaire. L'Organisation des États américains (OEA), dirigée par l'ex-président colombien Cesar Gaviria (quelle coïncidence!), ne trouva rien de mieux que de blâmer la police nicaraguayenne qui avait vendu les armes croyant recevoir en échange des mini-mitraillettes Uzi et des pistolets Jericho.

 

Article paru en 2003

Source: L'Aut' Journal