Pourquoi la France est pro-Israël en 1948

1947/ 1948 La France et la fin de la Palestine arabe.

ll y a 60 ans, le 29 novembre 1947, l’assemblée générale de l’Onu à New York, « recommande », le partage de la Palestine encore sous mandat britannique, en deux Etats indépendants et hétérogènes. En fait il s'agit d'abord de la mise à mort parfaitement cynique de la Palestine historique. La majorité des délégués a ignoré le refus, pourtant légitime et parfaitement fondé en droit, du peuple palestinien de se résigner à la perte de sa patrie. Rappelons ses principaux arguments.

1) l'ONU n'a jamais eu dans ces prérogatives le pouvoir de faire ou de défaire un Etat sans un référendum général.

2) L'établissement du Mandat sur la Palestine en 1921 n'effaçait en aucune façon la souveraineté du peuple palestinien sur sa terre, l'indépendance de la Palestine aurait donc dû intervenir dès la fin du Mandat.

3) Il existait un Etat palestinien mandataire tricéphale ( britannique, arabe et juif ) reconnu en droit international ( doté d'une monnaie unique, d'une administration unique, délivrant des passeports identiques, des timbres, ayant même participé aux jeux olympiques), dans l'Entre-deux-guerres, rien ne justifiait en droit international, pas même le terrorisme des organisations sionistes, qu'il soit détruit pour permettre le véritable putsh onusien de novembre 1947 .

Cette décision, comme prévu en coulisses, va ouvrir la voie à la proclamation unilatérale de l’Etat d’Israël par David Ben Gourion, le 15 mai suivant et l’expulsion de 900 000 Palestiniens.

Mais comment à cette période la France a t-elle perçu "la question de Palestine" et quelles ont été les véritables motivations du vote français.

De nombreux Etats, (notamment la Belgique ou certains Pays d’Amérique centrale) de tradition catholique votaient usuellement comme la France, protectrice des chrétiens d’Orient. Aussi les intentions de vote de cette puissance moyenne étaient attendues avec impatience, il s’avéra déterminant pour l’avenir de la Palestine.

Comment interpréter la décision française dans une France encore taraudée en 1945 par plus de 5 années d’un virulent antisémitisme d’Etat et où, y compris pour de nombreux patriotes, les juifs constituaient encore, au mieux, un peuple à part devant « retourner chez lui » en Palestine, au pire, un corps étranger ?

Cette décision est évidemment à chercher hors de tout sentiment de compassion à l’égard des victimes du génocide commis par le nazisme. Si le fait qu’en 1947, 250 000 juifs rescapés des camps de la mort demeurent dans les camps de personnes déplacées, inquiète au plus haut point les gouvernements européens, ce n’est pas en raison des conditions de vie déplorables de ces derniers, mais c’est avant tout par peur des troubles sociaux et politiques qu’ils pourraient engendrer s’ils étaient libres de leurs mouvements. D’autant qu’ils soupçonnent, à juste titre, Joseph Staline d’avoir infiltrer dans ces camps des agents communistes. Aussi, la seule question qui vaille aux yeux de ceux ci est celle de trouver au plus vite une terre d’accueil permettant de vider ces foyers possibles d’agitation et de déliquescence.

Cette préoccupation est d’autant plus obsédante que la volonté des secteurs les plus réactionnaires des Etats Unis de fermer les portes de ce pays à ces réfugiés rencontrant une égale détermination du mouvement sioniste à empêcher que ceux ci ne soient détournés de l’unique destination acceptable à ses yeux : la Palestine juive, contribue à faire de l’Europe en général et de la France en particulier l’espace de transit obligatoire de l’immigration illégale avec tous les risques que cela comporte. C’est dans ce contexte marqué par la persistance de préjugés anti-sémites dans une opinion européenne pour laquelle il existerait encore en 1947 une question juive à régler, qu’il faut interpréter l’attitude française. Mais c’est aussi dans celui d’un esprit colonial largement partagé dans l’opinion et dans l’acharnement français à conserver coûte que coûte, un empire en déclin, seul gage d’un espoir de retour du pays à la grandeur. Préservation de l’Empire pour laquelle, pense t-on, le mouvement sioniste pourrait s’avérer un allié de choix.

A l’ONU, le 25 novembre 1947, lors d’une consultation préliminaire en sous commission de l’UNSCOP, la commission d’enquête destinée à faire des propositions sur l’avenir de la Palestine mandataire, la France, par la voix de son représentant à New York, Alexandre Parodi, et sur instruction expresse du ministre des Affaires étrangères et ministre des colonies, Georges Bidault, s’est prononcée pour l’abstention. Le ministre est alors très inquiet des réactions qu’une décision française favorable au partage de la Palestine pourrait entraîner chez les musulmans d’Afrique du Nord. Il craint surtout la possible relance d’une agitation nationaliste endémique qui, malgré la répression, ne faiblit pas. Une position de la France, « puissance musulmane », « trop en flèche » sur le dossier palestinien, c’est-à-dire en faveur du projet sioniste, ont menacé les dirigeants nationalistes maghrébins réfugiés au Caire, ravivera immanquablement les braises encore rougeoyantes des « événements » de Sétif et Guelma en Algérie (1945) ou alimentera les troubles récurrents au Maroc. Bidault est décidé à tempérer l’ardeur sioniste de la classe politique et de l’opinion française unanimes dans leur soutien à « l’Agence juive pour Israël », pour les uns ou à la « Ligue française pour une Palestine (juive) libre » pour les autres. Face à lui, des personnalités comme le président de la République socialiste et fervent colonial Vincent Auriol lui même, des ministres socialistes Edouard Depreux, Jules Moch, le très influent Daniel Mayer président de la ligue des droits de l’Homme et futur président du conseil mais bien d’autres et surtout Léon Blum, leader socialiste vénéré, ancien président du conseil, ami personnel de longue date des dirigeants sionistes, sont fervents partisans du partage. Afin de calmer l’agitation nationaliste au Maghreb, il faut, pensent-ils, que soit écrasée en Orient la toute nouvelle Ligue des Etats arabes récemment créée sur proposition britannique en 1945. Celle-ci est devenue en France une véritable obsession. On la représente dotée d’une puissance de mobilisation « fanatique », inouïe, elle est réputée se trouver derrière le moindre mouvement de protestation indigène dans les colonies d’Afrique du Nord.

L’Etat d’Israël pour casser la résistance arabe

Les timides remontrances de la Ligue arabe à l’encontre de la violence coloniale en Afrique du Nord lui valent de faire l’unanimité contre elle en France – du PCF à la droite la plus anti communiste – et d’être qualifiée par tous de « machine de guerre anti-française » instrument des mouvements de sécession maghrébins manipulés par la perfide Albion. Contenir et mettre en échec la Ligue arabe en Palestine, afin de faire pièce à son action en Afrique du Nord, c’est là tout le sens de la stratégie que préconise Léon Blum. Dans la période située entre le 25 et le 29 novembre 1947, allant jusqu’à téléphoner en pleine nuit àVincent Auriol ( président de la République) afin qu’il fasse pression sur A.Parodi l’ambassadeur français à l’ONU, il lie objectivement les deux situations, Maghreb et Machrek : « Rien ne serait plus dommageable pour notre domaine d’Afrique du Nord » averti en substance l’humaniste en politique, « qu’une marque de débilité de notre part en Palestine. Il faut briser la résistance arabe ». Il est entendu. Lors de la consultation décisive du 29 novembre en Assemblée générale de l’ONU, La France soucieuse de mettre en échec le nationalisme maghrébin par une attitude de fermeté face au nationalisme arabe en général, vote pour le partage entraînant dans son sillage les suffrages favorables de plusieurs petits pays s’alignant traditionnellement sur la « Fille aînée de l’Eglise » protectrice des chrétiens de Terre sainte. Belgique, Luxembourg, Nicaragua, Equateur, etc. Compte tenu du rapport de force à peu prés égal avant cette décision, le vote français ajouté aux « indécentes pressions » états-uniennes », selon un diplomate présent ce jour là, notamment sur Haïti, le Libéria et les Philippines, firent pencher la balance en faveur du partage.

Le coup de fil de Léon Blum à Vincent Auriol ne fut pas forcément décisif , les positions anti arabes du président comme celles de la SFIO étant notoirement connues, la décision française de contourner Bidault après le 1er vote, avait déjà été prise. Mais cet appel au président n’en apporte pas moins un éclairage remarquable sur l’état d’esprit qui fait alors consensus et sur les motivations de ce revirement : la question coloniale. Donnée fondamentale pour ce pays confronté à l’effondrement de sa puissance d’avant guerre et qui doit au même moment faire face à des révoltes indigènes de plus en plus fréquentes : Indochine, Madagascar, Afrique du Nord, enhardies par la défaite française de juin 40 et par le jeu anglo-saxon. Un autre argument est parfois évoqué, celui de chantage à l’aide économique de la part des Etats Unis pour infléchir le vote français mais il est peu recevable. D’abord parce qu’à l’exception de Bidault tous en France y compris au MRP , la propre formation de celui ci, partageaient les convictions pro sionistes des Etats Unis. D’autre part le plan Marshall, objet du chantage supposé de ces derniers leur était aussi indispensable dans cette guerre froide naissante afin de faire pièce en France à la propagande communiste. En fait, une coalition hétéroclite de partis, de mouvements et d’individus s’est mise en place, dés 1946, apportant un soutien sans faille au mouvement sioniste. Un engouement d’autant plus suspect qu’il rassemble dans une même ferveur vrais résistants et authentiques collaborateurs. Tous réunis contre « les féodaux arabes ». A une exception notable : celle de certains milieux chrétiens, dont le remarquable hebdomadaire Témoignage chrétien. Celui-ci excella dans la défense du peuple palestinien comme il sut dans les années d’occupation combattre avec courage l’antisémitisme de Vichy. De fait les sionistes ont, très tôt, en France reçu une aide politique et matérielle considérable. Faisant de ce pays une base arrière de la résistance juive à l’occupation britannique. Ils ont pu installer leur logistique au su et au vu de la D.S.T. Station de radio émettant en direction de la Palestine, camps d’entraînement à l’émigration et au combat. Bases d’embarquement vers la Palestine (le fameux transport l’Exodus partira en juillet 1947 de Port de Bouc, sur la côte provençale), dépôts d’armes etc. (dont beaucoup proviennent de stocks ayant appartenu à la résistance communiste des FTP ) et convoyage de celles ci vers la Palestine à partir de la plaque tournante que constitue entre autres Ajaccio. Un certain Maurice Papon, préfet de Corse en 1947, à la demande du gouvernement français met tous les moyens de la république à la disposition du mouvement sioniste. Le sud de la France se retrouve rapidement transformé en base arrière de la guerre contre les Arabes de Palestine. En contrepartie, des accords furent conclus avec les sionistes qui s’engageaient à aider la France contre les menées indépendantistes des nationalistes du Maghreb et les… Anglais. Un accord sera même formalisé en 1948 entre les services français et des mouvements sionistes.

Les intellectuels aux côtés d’Israël

La très grande majorité des intellectuels français, Jean Paul Sartre et Simone de Beauvoir en tête ( ils militent tous deux à la Ligue française pour une Palestine Libre, émanation du Comité hébreu de libération nationale installé aux Etats-Unis et vitrine du mouvement Irgoun ) mais aussi Albert Camus, (directeur de Combat), des acteurs comme Louis Jouvet où Sacha Guitry (ayant tous deux quelques « faiblesses » Vichyssoises à se faire pardonner ) s’engagent aux côtés du mouvement sioniste. La fille du ministre socialiste de l’intérieur, E.Depreux, milite à l’Irgoun, un groupe terroriste dirigé par Menahem Begin. Des écrivains comme Jules Romain, Paul Claudel, Arthur Koestler ou Joseph Kessel, prennent partie. Ces deux derniers rejoignant la Palestine pour témoigner sur la Haganah de Ben Gourion. Le 18 mai 1948, quelques jours après la proclamation de l’Etat d’Israël, un meeting « émouvant » réunira au Vel’ d’Hiv’ – terrible ironie de l’Histoire – les partis communiste et socialiste qui malgré la Guerre froide ont fait taire pour l’occasion tous leurs différends. « Deux mille ans après la perte de son indépendance nationale, l’Etat juif est né » titre sans rire l’Humanité l’organe central du parti communiste, convaincu que cet Etat sera assurément un allié de l’URSS. Dans le même temps, l’expulsion qui débute des deux tiers du peuple palestinien de ses villes et villages – selon les prévisions de l’opération Daleth, mais aussi les massacres délibérés de civils palestiniens dont celui le 9 avril 1948 des 100 habitants, hommes femmes et enfants du paisible hameau de Deir Yassin, commis par l’Irgoun chère à J.P. Sartre – ne rencontrent que mépris ou indifférence. L’une des rares consciences françaises à réagir à contre-courant sera le diplomate et éminent islamologue Louis Massignon qui apportera son soutien intellectuel et politique à un éphémère et minimaliste Cercle des amis de la Palestine arabe, ancêtre de nos actuels Comités Palestine.

N’est-il pas temps de revenir sur cette responsabilité française ?

Paru dans le N.7 de mai 2007, spécial Palestine, du mensuel du MIR l'Indigène de la république.

Tiré d'un article de Youssef Boussoumah et d'un ouvrage du même, à paraître Inch'Allah en 2008.