Pourquoi la France choisit la défaite

"Le choix de la défaite". C'est le titre d'un livre qu'Annie Lacroix-Riz, professeur d'Histoire contemporaine à l'Université Paris VII a publié au printemps 2006 chez Armand Colin.

Ce n'est pas à proprement parler un brûlot, comme on a pu le dire, tant il désigne clairement les responsables de la défaite de 1940. C'est une œuvre capitale qui non seulement éclaire les prémisses de la Deuxième Guerre mondiale mais ouvre le champ de la compréhension de l'Histoire et des événements contemporains en mettant en lumière le rôle déterminant des classes bourgeoises, toujours prêtes à brader l'intérêt de la nation et son existence même, pour l'optimisation du profit. "Selon elle, explique la quatrième de couverture, le patronat a sacrifié les Français à son plan de réforme de l'État copié sur les voisins fascistes et à son obsession d'accord avec le Reich".

On ne peut manquer d'observer la constance de cette posture des possédants et de leurs séides que l'on a retrouvés une fois encore, au printemps 2005, et de génération en génération en quelque sorte, nous vanter les mérites d'une Europe libérale qu'ils ont façonnée dès l'après-guerre pour reprendre la main après leur échec momentané.

Le sous-titre "Les élites françaises dans les années 1930" confirme ce sentiment : ne nous a-t-on pas rabâché, lors de la campagne pour le référendum, que ces mêmes élites, politiciens, hommes d'affaires, journalistes savaient, contrairement au peuple, où se trouve l'intérêt national et le bon devenir de la France.

"C'est bien la France des grands intérêts économiques et financiers, lit-on, qui dicta le choix de l'Allemagne". C'est bien la même France qui dicte aujourd'hui celui de l'Europe.

Ce livre d'historien, dense et quelque peu ardu pour le profane, s'appuie sur une masse considérable d'archives qui vont de celles du ministère des Affaires étrangères à celles des Archives nationales et de la Préfecture de police en passant par la Banque de France et le Service historique de l'armée de terre ou encore certaines archives étrangères, notamment anglaises et étasuniennes sans oublier les archives allemandes, les plus riches. Elles permettent enfin de voir sous un autre jour ces années 30 et 40 dont ce que nous savons pour l'avoir appris en classe ou le tenir de nos lectures courantes est une pâle version non pas seulement édulcorée mais manipulée de l'Histoire.

Pétain, brave pépé chenu, le bon petit père Pétain échu presque malgré lui au pouvoir en 1940 après avoir, avec tant de bonhomie et d'abnégation, "fait don de sa personne à la France" ( on en était quand même un peu revenu, c'est vrai !) préparait depuis une décennie au moins avec ses amis synarques et cagoulards l'instauration, contrecarrée par la classe ouvrière, d'un État fasciste en France que les amis hitlériens offrirent enfin au vieux maréchal pour servir le grand patronat et les milieux de la finance. Pétain et la droite française recollaient ainsi au peloton fasciste.

La gauche au pouvoir aurait tout fait pour soutenir la République espagnole en sous main afin que le "Frente popular", frère de lutte du Front populaire, triomphe du fascisme sauf que Blum courut à Londres chercher le soutien de la City pour ne pas abandonner l'Espagne… aux Rouges, aidé en cela par les "intellectuels de la droite unifiée" sous la houlette du vénéré Paul Claudel, admirateur de l'ordre franquiste, revendiquant –cela rappelle quelque chose !- "le monopole de l'intelligence et de la civilisation". Ainsi s'effondre "le mythe d'un Blum dans l'angoisse et les déchirements". Daladier, coincé paraît-il dans les mêmes affres et le souci de préserver à tout prix la Paix si chère à cette gauche socialiste et radicale, acheva le processus engagé par idéologie anti-bolchevique… et chrétienne.

N'avait-elle pas raison, en effet, cette gauche et la droite française de se méfier des "soviets partout" ! Après tout les bolcheviques n'avaient-ils pas révélé leur vraie nature en se découvrant enfin pour s'allier à leurs alter ego nazis, signant le fameux pacte germano-soviétique, véritable coup de poignard dans le dos des nations démocratiques, lesquelles avaient pourtant tendu la main aux Russes afin de leur éviter le danger hitlérien. Certes, on n'ignorait pas tout de la mascarade des "plénipotentiaires sans mandat" envoyés en urgence –par bateau, "un lent navire marchand" ! – à Moscou pour sauver la Paix, encore et toujours. Un voyage de "cinq jours gagnés pour concocter les feintes destinées aux Russes". Ce ne sont pas là les mots de l'auteur que d'aucuns estiment "peu encline à la nuance" !, ce sont les archives qui parlent, tout simplement. De même, on ne mesurait pas à leur juste niveau les efforts faits jusqu'aux derniers moments (août 39) par le Soviétique Vorochilov pour trouver un accord avec ses interlocuteurs qui, conditionnés par l'antisoviétisme de l'état major, n'avaient en tête et pour mission que de soutirer des renseignements militaires au "Russe", l'ennemi désigné, en bavardant pour gagner du temps et mentant sur leurs propres forces, esquivant les vraies questions.

"Les hommes d'affaires [eux aussi, bien entendu] haïssaient l'URSS autant ou plus que les ennemis intérieurs du profit" note Annie Lacroix-Riz en soulignant que la croisade qu'ils alimentèrent pour préserver les chances de l'ordre fasciste si fortement appelé de leurs vœux exclut la fameuse 'alliance de revers' –entente militaire avec l'Union soviétique envisagée par certains pour contrer la menace de l'Allemagne nazie- qui seule, comme ce fut le cas en 1914, pouvait sauver la France d'une défaite assurée. Ce sera réalité si l'on observe objectivement l'issue de la Seconde Guerre mondiale gagnée à Stalingrad. Cependant, la perspective de cette indispensable stratégie "laissa les élites de glace", ajoute l'auteur, car "dans les années 1920, ayant échoué à se débarrasser des bolcheviques, elles comptaient sur le Reich".

C'était bel et bien le choix de la défaite et, preuves à l'appui, on sait aujourd'hui pourquoi !

Une telle démonstration ne peut évidemment que déranger. Les élites, d'hier et d'aujourd'hui, seraient-elles plus noires qu'il n'y paraît. Diable ! mais alors faudrait-il reprendre sérieusement la lutte des classes, s'intéresser à nos véritables ennemis et détourner nos regards du "terrorisme" dont nos médias complices nous assurent qu'il serait la source de tous nos maux ? Réagir et agir, comme l'ont fait les anti-fascistes des années 30 contre les forces qui voulaient habituer l'opinion "à imputer à Moscou les misères du monde".

Le livre d'Annie Lacroix-Riz fouille au plus profond de l'Histoire et on ne peut le cerner ainsi en quelques paragraphes. Bien d'autres mensonges historiques sont démontés, pièce par pièce.

Le lire absolument, car il donne les éléments indispensables pour répondre aux questions de notre temps et de toujours.

EDITIONS ARMAND COLIN

– juillet/août 2006