Pourquoi je n'irai pas à la manif Birmanie

Je n'irai pas à la manif (de Bruxelles) , même en admettant que la situation en

Birmanie est horrible, que l'opposition a entièrement raison etc.,

parce que:

1. Je pense que les progressistes doivent exiger des gouvernements

occidentaux – dont le nôtre – qu'ils s'ingèrent moins et non plus dans les

affaires intérieures des autres pays. C'est un principe général, qui

est soutenu par tout le mouvement des pays non alignés. Il faut exiger

moins de sanctions, pas plus, et refuser l'usage des droits de l'homme

et de la démocratie comme instrument d'ingérence.

Nous n'avons aucun moyen d'agir directement sur la situation en Birmanie, et tout ce que

l'on fait c'est de demander au gouvernement belge, qui suit en cela les

Etats-Unis, de prendre des sanctions. La priorité des progressistes à mon avis,

devrait être, lors d'une crise comme celle-ci, de connaître et de faire

connaître les points de vue des gouvernements qui s'opposent à

l'hégémonie américaine, la Chine par ex., ou d'autres pays du

tiers-monde.

2. A partir du moment où une "cause" est soutenue par les Etats-Unis, et par

tous les médias des pays occidentaux, comme celle-ci, ou, dans le

temps, les rebelles afghans (à l'époque soviétique) , Solidarnosc, les

Kurdes en Irak ou les Kosovars, elle n'a pas besoin de l'aide de ma

modeste personne. Je préfère réserver mon temps et mes efforts à des

causes que les grandes puissances ne soutiennent pas: les Palestiniens,

l'opposition libanaise, les Irakiens, et le droit pour l'Iran à

l'énergie nucléaire.

3. Je pense que ce serait une excellente "initiative citoyenne" de

boycotter délibérément les manifestations auxquelles nous invitent nos

médias. Quand on voit la quantité de manipulations auxquels ils se

livrent, jouant sur les bons sentiments pour nous faire adhérer à

l'agenda occidental du moment, la vraie résistance consiste par

commencer en leur disant: Non.

Par "manipulation" je ne veux pas dire

que la situation n'est pas terrible en Birmanie, mais la question des

priorités se pose. Pourquoi focalisent-ils leur attention sur la

Birmanie, dont nous ne sommes pas responsables, et pas sur l'Irak, qui

est la plus grande catastrophe humanitaire de notre temps (d'après les

rappport les plus récents, un million de morts, trois à quatre millions

de réfugiés), et dont nos alliés américains sont directement

responsables? A quand une manif pour demander que les Américians se

retirent du Moyen Orient, cessent leurs menaces contre l'Iran et leur

soutien à Israël? On peut être certain qu'aucun média ne serait

favorable à celle-ci. Et, étant donné les rapports de force, dans

lesquels la soumission intellectuelle des progressistes à l'agenda

médiatique joue un grand rôle, personne ne se risquerait à organiser

une telle manif. Pourtant, en étant dirigée contre nos alliés et pas

contre nos "ennemis" (la Chine), elle aurait au moins le mérite de

l'honnêteté.

Jean Bricmont