Pourquoi 80% des Irakiens soutiennent la résistance

EXTRAITS :

– “80% de la population soutient la résistance. Seuls ceux qui profitent de l’occupation (5%) soutiennent la coalition.”

– “Les militaires US utilisent les Irakiens comme boucliers.”

– “Ils ne disposent pas des traducteurs nécessaires pour communiquer avec l’armée ou la police.”

– “Sunnites et chiites ne combattent pas ensemble, mais, en cas de besoin, se soutiennent mutuellement.”

– “La résistance mène une guerre de guérilla et s’en prend à des objectifs militaires. Les terroristes, par contre, font beaucoup de victimes avec leurs voitures piégées. Les horribles décapitations et enlèvements se situent dans la même ligne.”

– “Il est bien possible qu’Al-Zarquaoui n’existe même pas.”

– “Les Américains tiennent à ce que l’instabilité perdure.”

«Chaque Irakien connaît quelqu'un

qui a été tué ou emprisonné par les Américains»

Interview du journaliste US indépendant Dahr Jamail

Dahr Jamail séjourne déjà pour la quatrième fois en Irak. Il est l'un des rares journalistes occidentaux à rédiger des rapports en toute indépendance sur la vie sous l'occupation. «Les Etats-Unis ont perdu tout crédit», dit-il. Solidaire a rencontré l'homme au cours de la conférence de la paix à Amman, en Jordanie.

Inge Van de Merlen

19-01-2005

Alors que le gros des journalistes occidentaux est inféodé aux troupes d'occupation, Dahr Jamail n'en poursuit pas moins son travail de journaliste indépendant en Irak. Il a grandi à Houston, au Texas, où il a étudié la communication orale. Ses voyages dans divers pays du tiers-monde et ses entretiens avec un ami paralysé qu'il a assisté tout un temps ont éveillé sa conscience politique. Le vol de la présidence des Etats-Unis, en 2000, et la réponse militaire aux attentats du 11 septembre, un an plus tard, l'ont décidé à passer à l'action. Il a commencé à travailler comme journaliste free-lance pour plusieurs journaux. Ainsi, il a collaboré à l'hebdomadaire alternatif The New Standard à Anchorage, en Alaska. Quand la rédaction de ce journal a été confrontée aux limitations imposées à la presse par les autorités américaines, Dahr Jamail décidait, en novembre 2003, de se rendre une première fois en Irak occupé. Son but était d'informer sur ce que vit réellement le peuple irakien aujourd'hui.1

Durant l'occupation américaine, vous êtes resté environ sept mois en Irak. Dans quelles périodes exactement ?

Dahr Jamail. J'ai séjourné la première fois en Irak du 24 novembre 2003 au 28 janvier 2004. Ensuite, j'y ai séjourné du 4 avril au 27 juin. Mon dernier séjour, durant le second siège de Fallujah, a eu lieu du 4 novembre au 12 décembre.

Quand Bagdad est tombée au printemps 2003, les médias occidentaux n'ont cessé de montrer des images d'Irakiens fêtant avec exubérance la victoire des forces américaines sur le régime de Saddam. Quelle a été votre impression, la première fois que vous avez débarqué en Irak ?

Dahr Jamail. Vous pouvez dire qu'en novembre 2003 déjà, les gens étaient très déçus, parce qu'ils ne voyaient pas grand-chose de la reconstruction. La plupart des citoyens, déjà à cette époque, ne croyaient plus que les troupes américaines étaient venues les aider. La majorité des sunnites était extrêmement en colère contre l'occupation. Les Kurdes, qui avaient une meilleure relation avec les USA, ont continué à croire de façon plutôt apathique en leur indépendance. Seuls les gens qui ont profité d'une façon ou d'une autre de l'occupation ­ tout au plus 5% de la population ­ ont soutenu les troupes de la coalition.

Et comment a évolué l'attitude des Irakiens vis-à-vis de l'occupation ?

Dahr Jamail. Au début de l'invasion, les troupes de la coalition avaient encore le soutien des gens qui avaient été opprimés durant la période Saddam. Beaucoup ont été soulagés également après l'arrestation de Saddam. Mais les troupes d'occupation avaient déjà commis de trop graves erreurs pour pouvoir encore compter sur un soutien réel du peuple. En avril 2004, j'ai interviewé un combattant moudjahidin qui, en première instance, s'était réjoui de l'éviction de Saddam. Il avait même accueilli l'armée américaine à bras ouverts. Mais, au bout de quelques mois, quand il s'est avéré qu'un très grand nombre d'Irakiens se faisaient tuer ou attaquer chez eux et que nombre d'arrestations inutiles avaient lieu, son enthousiasme s'était déjà considérablement refroidi. En outre, on ne voyait pas grand-chose venir de la reconstruction et la majorité des Irakiens n'avaient plus de travail. L'homme constatait que le gouvernement américain n'avait pas tenu parole. C'est ce qui l'a décidé à prendre les armes contre l'occupant.

Aujourd'hui, après plus de 100.000 victimes irakiennes, après le scandale d'Abou Ghraïb (la prison de Bagdad où les Américains se sont livrés à des tortures et humiliations sur des prisonniers irakiens, NdlR) et deux assauts particulièrement sanglants contre la ville de Fallujah, la résistance à l'occupation est devenue une généralité. Presque chaque Irakien a un parent ou un ami qui a été tué ou emprisonné par l'armée américaine. Les Etats-Unis ont déjà perdu tout crédit. C'est pourquoi quelque 80% des Irakiens ne tolèrent plus l'occupation.

Comment se déroule la communication entre les troupes d'occupation, leurs collaborateurs irakiens et le peuple ?

Dahr Jamail. L'armée américaine commande aussi bien la Garde nationale irakienne (GNI) que la police irakienne. Parfois, l'armée entre dans un bureau de police et dit : «Nous reprenons le commandement.» La police ne peut rien faire, contre cela. Attendre que les Américains disparaissent, tel est le seul message. Les militaires américains utilisent également les Irakiens comme boucliers humains. La plupart du temps, ce sont les Irakiens qui doivent faire le sale boulot. Les unités américaines ne disposent pas des traducteurs nécessaires, ce qui fait qu'il est difficile de communiquer avec la GNI et la police.

Ce problème linguistique se fait naturellement sentir aussi dans les contacts avec la population. Les Américains qui attaquent une habitation d'Irakiens ne comprennent évidemment pas les civils irakiens et inversement. Du fait de cet obstacle de la langue, si les Irakiens ne suivent pas directement les ordres, les soldats interprètent souvent la chose comme de la désobéissance, ce qui rend les gens suspects. C'est ainsi qu'un très grand nombre de civils innocents ont déjà été tués ou arrêtés.

Entre la population et la plupart des soldats américains, il n'existe aucun contact. L'armée américaine a tous les pouvoirs en main et il faut chercher loin pour trouver la moindre justice. Mais la population hait les membres de la GNI et la police encore plus, en fait, que les troupes américaines elles-mêmes. Cela vient du fait que ce sont des collabos. Parce qu'ils trahissent leur propre peuple, ils ne peuvent guère s'attendre à être respectés. La plupart des Irakiens les appellent les «voleurs».

Comment décririez-vous la catastrophe humanitaire qui se produit en Irak ?

Dahr Jamail. A l'exception du Kurdistan, la majeure partie du pays n'est que ruines et décombres. Le degré de destruction diffère toutefois d'un endroit à l'autre. Il y a 70% de chômeurs. Les approvisionnements en vivres ne sont pas efficaces. Si ces approvisionnements, qui ont débuté, à l'époque des sanctions, par le programme «nourriture contre pétrole», n'existaient pas, un cinquième de la population crèverait tout simplement de faim. La plupart du temps, les gens sont sans électricité, sans chauffage Des maladies comme la grippe ou la pneumonie connaissent une grande recrudescence. La firme américaine Bechtel2, qui, au début de la guerre, a empoché les contrats de rétablissement de l'infrastructure de l'eau, respecte à peine son contrat. Ce qui fait que bien des Irakiens souffrent du choléra, du typhus, de la diarrhée et de calculs rénaux. Les fugitifs de Fallujah ne possèdent absolument rien. Il n'y a pour ainsi dire plus d'ONG actives, en Irak. Partout, on voit des réfugiés et leur nombre augmente encore à chaque opération de l'armée.

Quelle image avez-vous de la résistance ?

Dahr Jamail. Comme je l'ai déjà dit, environ 80% de la population soutient la résistance. Ce peut être du soutien moral ou pratique, comme de l'argent, de la nourriture ou l'hébergement. Le noyau de la résistance a d'abord été composé de membres de l'ancienne armée irakienne, dissoute par Bremer. Mais, aujourd'hui, de plus en plus, la résistance se compose de gens qui veulent se venger parce que les Américains ont tué des membres de leur famille. Au sein de la résistance, on peut également reconnaître divers groupes. La majorité des résistants sont des sunnites. Mais les chiites, eux aussi, se sont déjà révoltés violemment plusieurs fois, comme à Najaf, Sadr City et Kerbala. Sunnites et chiites ne combattent pas ensemble, mais, en cas de besoin, ils se soutiennent mutuellement. Durant le siège de Fallujah, en avril 2004, certains groupes chiites ont approvisionné les combattants sunnites. Et quand les occupants ont assiégé Najaf, les combattants sunnites ont donné des armes et entraîné la résistance chiite. En outre, les troupes américaines ont renoncé à sécuriser les frontières et, de ce fait, nombre de combattants venus de l'étranger ont pu entrer en Irak. Je n'ai encore pu parler à personne se prétendant membre du groupe al-Zarqawi (le groupe lié à al-Qaïda, tenu pour responsable des attentats et des enlèvements, NdlR). Il est bien possible qu'al-Zarqawi n'existe même pas. Il n'y a aucune preuve en faveur des accusations à son adresse et les informations à son sujet sont très contradictoires.

Parmi les résistants que j'ai interviewés jusqu'à présent, personne ne m'a déclaré avoir quoi que ce soit à voir avec ces attentats sanglants à la voiture piégée. L'un d'eux m'a dit que s'il leur arrive de faire sauter une voiture, ils le font par exemple très tôt le matin afin de limiter au maximum le risque de victimes civiles. Les attentats violents rapportés si souvent par les médias sont plutôt l'uvre de groupes terroristes.

On confond trop vite ces terroristes avec la résistance, parce qu'ils visent les mêmes buts, les USA. Ils utilisent toutefois d'autres tactiques. La résistance mène une guerre de guérilla et s'en prend à des objectifs militaires. Les terroristes, par contre, font beaucoup de victimes civiles avec leurs voitures piégées. Les horribles décapitations et enlèvements se situent dans la même ligne. Dans ces histoires d'enlèvements, il faut toujours se poser la question de savoir qui en profite. En enlevant des personnes qui aident les Irakiens, la résistance perdrait un important soutien parmi le peuple. Il n'y a que les occupants qui tirent profit de ces enlèvements et cela leur fournit l'occasion de justifier leur présence en Irak.

(…)

Comment pensez-vous que va évoluer la vie quotidienne des gens en Irak?

Dahr Jamail. Ça s'annonce très mal. Tant que l'armée américaine poursuivra l'occupation, toute amélioration me semble impossible. Les conditions de vie empirent de jour en jour. La violence augmente en permanence. Le chômage continue à grimper, l'infrastructure est détruite. La vie est faite de souffrance, d'insécurité et de chaos. Je ne vois pas comment cela pourrait changer tant que les troupes américaines seront présentes dans le pays.

Y a-t-il quelque chose que la population belge puisse faire pour aider les Irakiens ?

Dahr Jamail. Bien sûr! En premier lieu, toute aide financière et médicale via des ONG est la bienvenue. Il est important que les rares ONG encore présentes en Irak restent actives. Mais on peut aider tout aussi directement les Irakiens en ne soutenant pas l'empire américain. Ainsi, on peut boycotter les produits américains et, ce qui est sans doute plus important encore, on peut chercher des façons de forcer son propre gouvernement à adopter un point de vue ferme et clair contre la politique américaine en Irak.

1. www.dahrjamailiraq.com · 2. Public Citizen & Jamail D., Bechtel's dry run. Iraqis suffer water crisis. Avril 2004. (http://www.citizen.org/documents/bechteliniraq.pdf).

www.solidaire.org mardi, 18 janvier 2005, 12h26

Plus d'infos:

• Voir le website de Dahr Jamail: www.dahrjamailiraq.com