Peut-on tout faire à des "terroristes" ?

Est ce pour notre sécurité que des détenus, n'ayant commis d'autre crime que d'être engagés dans une opposition radicale à un régime politique liberticide,doivent être détruits intérieurement dans des conditions d'isolement qui relèvent de la torture?

Des prisonniers politiques condamnés et incarcérés dans des conditions qui relèvent de la torture, cela n'existe pas uniquement dans des pays reconnus pour leur violation systématique des droits de l'homme, mais aussi chez nous en Belgique.

Il y a un lien étroit entre une condamnation politique et le fait de subir des conditions de détention exceptionnelles. La condamnation politique punit un comportement, une parole, une empathie, c'est à dire une forme de conscience réprouvée par le pouvoir. La torture a pour objet de supprimer cette conscience, de casser l'individu afin qu'il s'abandonne et reconnaisse la nécessité de la destruction de son humanité.

Ainsi, depuis leur condamnation, le 28 février 2006, par le tribunal de Bruges, trois détenus, Musa Asoglu, Sukriye Akar et Kaya Saz, membres ou sympathisants d'une organisation politique turque d'opposition, le DHKPC, respectivement condamnés à des peines de quatre, six et quatre ans de prison comme membres d'une organisation terroriste, ont été soumis à des conditions sévères d'isolement. Ces procès, généralement connus sous le nom « d'affaire Bahar Kimyongür », ont déjà fait l'objet d'articles et d'éditoriaux dans le Journal du Mardi.

La labellisation de ces personnes comme « terroristes » leur donne automatiquement un caractère « dangereux ». Ce qui justifie, à priori, toutes les conditions de détention « exceptionnelles ». Ces personnes n'ont commis aucun délit matériel. Elles sont condamnées pour appartenance à une organisation terroriste, c'est dire, selon le jugement d'appel, pour avoir participé à des activités légale d'une organisation qui lutte violemment contre un régime démocratique, à savoir le gouvernement de la Turquie. C'est l'attribution par le tribunal d'un caractère « démocratique » à un régime bien connu pour la guerre qu'il mène contre ses populations et qui définit comme terroriste toute action, même pacifique, liée à une organisation d'opposition qui a mené des actions armées, même si elles sont marginales dans l'action de cette organisation.

Ces prisonniers ont été soumis à un régime particulier d'isolement. Ils ne pouvaient participer à aucune activité de la prison et devaient rester confinés dans leur cellule 23 heures sur 24. Ils n'en sortaient que pour se rendre individuellement au préau. Les contacts avec l’extérieur étaient limités au cercle familial. Seules les visites des avocats étaient admises et les appels téléphoniques étaient strictement limités. En outre, la confidentialité des entretiens avec les avocats n’était pas toujours assurée.

Ils étaient soumis à une surveillance constante. Ils devaient en permanence pouvoir être vus par les gardiens. Ainsi, soit durant la nuit, les gardiens allumaient la lumière toutes les demi-heures, soit une lumière aveuglante de 80 watts restait allumée toute la nuit juste au-dessus de leur tête, les empêchant de dormir et provoquant des troubles du sommeil. Ils ont dû également subir des fouilles anales systématiques lors des transferts, ainsi que avant et après les visites. A l’occasion de chaque comparution, ils étaient déshabillés et mis à nu à trois reprises.

Leurs avocats ont immédiatement contesté ces conditions exceptionnelles. Ils ont obtenu plusieurs jugements en référé leur donnant partiellement ou entièrement raison. Aucun n'a été exécuté. Les jugements ont été interprétés par l'administration de telle façon que toute amélioration obtenue par un prisonnier se retourne contre lui. Par exemple, le juge interdit d'appliquer une mesure d'exception qui autorise d'allumer la lumière toutes les 30 minutes durant la nuit. En réponse, l'administration pénitentiaire généralise la mesure à tous les prisonniers. Quand, dans l'arrêt suivant, le juge interdit d'allumer la lumière toutes les 30 minutes pour les prisonniers du procès DHKPC ainsi que pour tous les prisonniers, l'administration laisse la lumière allumée toute la nuit. Quand le juge interdit de laisser la lumière allumée toute la nuit, les gardiens contrôlent de nouveau toutes les 30 minutes.

Suite au refus de l'administration d'appliquer les arrêts favorables aux détenus, obtenus à cinq reprises devant le président du tribunal de première instance de Bruxelles, la Cour d’Appel de Bruxelles, a rendu le 12 décembre 2006, un arrêt qui a mis fin à l’éclairage de nuit et aux fouilles corporelles. Il autorise également les contacts téléphoniques et les visites aux amis et aux connaissances. Cependant, la Cour accepte l’application d’une certaine forme d’isolement : pas de contacts avec les autres détenus, promenade séparée….

Partout, des deux côtés de l'Atlantique, le pouvoir met en place des mécanismes d'isolement de plus en plus sophistiqués. Cet isolement caractérise la modernité. Il se retrouve à la fois dans la société et dans la prison. Cette violence immédiate s'applique d'abord sur des personnes isolées, loin de leur environnement, de leur langue, de leur famille. Ainsi, le détenu peut-être livré à la volonté du pouvoir.

Ces conditions de détention sont la pratique d'une violence immédiate qui touche d'abord l'intégrité du détenu avant de porter sur la société, avant de "nous" atteindre. Entre le détenu et le "nous", plus rien ne doit exister. Ce qui doit être réel c'est la mort du lien avec l'extérieur, la collectivité.

L'invisibilité de la souffrance, son immatérialité produite par le mode moderne d'incarcération, consiste en une confiscation de la parole, de la possibilité de dire, de nommer la souffrance. N'étant pas extériorisée, celle-ci est perçue comme inexistante et continue son oeuvre de destruction interne. Ceux qui en sont les premières victimes sont les militants, pour qui le lien avec l'autre existe et est porteur de sens. Il s'agit d'un mécanisme que les prisons modernes instaurent et qui consiste à une privation absolue de ce qui fait de nous des êtres humains. Le lien social du détenu est rompu .

Dans l'immédiat, les blessures qu'induisent l'isolement prolongé sont le fait même de ne pas pouvoir se dire. Seule existe la permanence de l'absence. C'est contre cela que le détenu tente de se défendre. Car les prisonniers politiques ont conscience que cette absence permanente a pour objectif de les briser et les conduire à une forme de mort. Pouvoir dire à l'autre, c'est déjà parvenir à se libérer.

La grève de la faim comme réponse à ces conditions de détention recouvre une double tentative. D'une part, il s'agit de reprendre le contrôle de son propre corps, de rendre visible, l'invisible et d'autre part, rétablir le lien social.

La grève de la faim s'est imposée à Musa afin de résister au processus de déshumanisation de l'isolement, aux conditions spéciales d'incarcération qui produisent l'absence. Ainsi, le corps, exclu de tout rapport matériel, tend à se dire et devenir le lieu du langage, le lieu qui s'offre à l'autre et qui peut être saisi par l'autre. La grève est une tentative de réappropriation de son propre corps, de l'unique lieu qui peut encore lui appartenir. Il s'agit de le marquer de la violence psychique subie et ainsi de la rendre visible. Il s'agit de montrer, à travers les traces laissées par la grève de la faim, la violence immatérielle que constitue l'isolement.

"Ce n'est pas pour mon cas à moi que j'ai pris la décision de faire la grève de la faim, c'est très important pour moi que vous sachiez que ma volonté est de pouvoir participer à ce mouvement qui a commencé depuis 2000 en Turquie contre les méthodes d'isolement ». Ainsi Musa, pour survivre à l'isolement, veut participer à ce mouvement de solidarité. Il éprouve le besoin de renouveler sa capacité d'être avec les autres. Pour lui, la solidarité est un moment de création d'une énergie qui lui est vitale: Ce n'est pas son isolement qui le fait parler mais "la lutte de ses camarades dans les prisons de Turquie". Il ne veut pas être dépossédé de son humanité. Ainsi, il peut être un « captif libre », être sujet de son corps, de ce corps que l'isolement veut assujettir.

Un jour Sükriye a remonté sa couverture. Elle n'a plus que celle-ci pour tracer la frontière de son espace privé. Il faut la punir parce qu'elle a voulu échapper à surveillance des caméras. En effet, il faut qu'elle soit visible en permanence. Les caméras, depuis neuf mois, transpercent sa vie. Sükriye a besoin de répit, elle a besoin de cette espace privé pour préserver sa subjectivité, pour ne pas se confondre avec les geôliers, pour ne pas se confondre avec la violence. Ne pas vouloir s'abandonner au pouvoir, vouloir rétablir un espace privé, c'est du terrorisme, une guerre asymétrique dirait l'ancien commandant du camp de Guantanamo. En essayant de se reconstruire un espace privé, Sükriye tente de reconstruire ce à quoi, ceux qui sont « libres »,hors des murs de la prison, ont renoncé. Les populations ont accepté la multiplication des caméras de surveillance, le contrôle permanent du Net, les cartes d'identité électroniques,…. bientôt la puce sous-cutanée. C'est son isolement, dans la résistance à l'abandon de soi exigé par le pouvoir, qui fait que celui-ci peut la nommer comme une terroriste.

Lettre de Sükriye Akar datant du 4 octobre 2006

« Hier, j’ai été menacé d’une peine disciplinaire. Je m’en suis sorti in extremis avec un avertissement. Mon crime impardonnable ?

En fait, comme tu le sais, depuis le 25 septembre dernier, ils allument la lampe de ma cellule de l’extérieur. Dans la lettre motivée rédigée par la ministre de la justice, il est stipulé que : « selon la décision du juge, la lumière de la cellule devra rester allumée durant la nuit. » Or, aucun juge n’a pris une telle décision. (…)

Avec la lumière allumée la nuit, je n’arrive pas à dormir. J’ai donc essayé de trouver une solution avec les moyens du bord.

La cellule que j’occupe toute seule est en fait une cellule double avec un lit superposé. Lorsque je me couche, ma tête doit obligatoirement être orientée vers la fenêtre. Or la lampe se situe juste au-dessus de la fenêtre, ce qui veut dire, au-dessus de nos têtes. Les lampes allumées la nuit sont deux ampoules au moins de 40 ou 50 watts. Une lumière d’une telle intensité, on n’en trouve même pas dans les livings. Lorsque le maton nous observe par le guichet de la porte située juste en face de la fenêtre, il ne voit pas la partie supérieure de notre corps, qui baigne sous la lumière. Pour me protéger de la lumière, j’ai tendu une couverture entre la lampe et ma tête. J’ai coincé une partie de cette couverture sur la partie latérale, là où se trouve l’escalier du lit superposé. Or, le 30 septembre, il y a eu un incident Vers 6 heures du matin, le regard d’un gardien m’a réveillé. Il m’a fixé longuement. Son regard faisait des va-et-vient incessants entre mes yeux et la couverture. Je l’ai alors longuement fixé du regard en faisant un signe de la tête pour qu’il s’en aille, mais il n’avait pas l’air d’avoir l’intention de le faire. Finalement, j’ai trouvé sa présence tellement agaçante que je me suis levée pour lui demander : « Est-ce que je peux vous aider ? ». C’est là qu’il est parti.

Plus tard, j’apprendrai que le chef de section a envoyé à la direction une lettre dans laquelle il explique : « Sükriye Akar ne porte pas son cache-yeux. J’ai eu du mal à l’observer en raison de la couverture qu’elle a suspendue de biais. »

Madame Akar a mésusé sa couverture. Il lui est défendu de se protéger. Cela lui a été signalé.

Cette décision est une véritable mise en scène. Car en réalité, en me donnant un avertissement alors que, d’après lui, j’ai commis un « faute impardonnable méritant un châtiment sévère », le directeur fait mine d’être magnanime et débonnaire.

Aujourd'hui, Sükriye n'est plus soumise à ce régime strict, les lumière ne sont plus allumées en permanence, elle n'est plus réveillée toute les demi-heures. Elle attend d'autres améliorations de ses conditions de détentions. Elle ne peut pas encore avoir accès à des livres , car cela « porterait atteinte à sa sécurité ». Seuls les dictionnaires sont autorisés. Elle peut participer à des activités de groupe (manger ensemble). Cependant, elle ne se reconnaît pas dans le vécu de ce groupe. Ce sont, pour elle, de nouvelles difficultés. "Je me retrouve avec des psychopathes, des cas de meurtres ou de toxicomanie… ». La voici dans une autre forme d'isolement et, cette fois, c'est l'autre, les autres qui sont le miroir d'un réel qui lui est étranger. L'identité du prisonnier politique est ainsi confondue avec des faits de criminalité . Il n'a pas plus de possibilité matérielle de se relier avec sa propre histoire. On lui substitue un autre réel. Depuis un an, elle vivait dans l'isolement, dans la suppression de toute sensation, dans l'effacement d'elle-même. Maintenant, sur ce vide supposé, on tente de greffer une autre image de soi. Sükriye aujourd'hui tente de dépasser l'étrangeté de l'identité criminelle qu'on lui présente.