Pays basque : le dossier 18/98 viole les droits civils

Le procès 18/98, touchant de près la vie de centaines de personnes, est à l'origine de la fermeture d'entreprises et de la mise hors la loi d'associations et organisations. Mais le dossier 18/98 représente beaucoup plus qu'une attaque aux droits civils et politiques, il s'agit d'une attaque en règle contre de multiples aspects de la construction du pays. Un puzzle, un travail collectif dont les associations Ekin et Xaki, la Fondation Zumalabe ou le quotidien Egin ne constituent que quelques morceaux…

Le tribunal especial espagnol, le Tribunal National, ayant lancé , le vandredi 30 novembre, un mandat d'arret contre 46 personnes dans le macro-dossier 18/98, les interpellations se poursuivent. La majorité des inculpés sont en prison depuis samedi. Le nombre d'arrestations s'elèverait pour l'heure à 37.

Le procés s'est developpè à Madrid pendant plus d'un an et demi. Cet article explique de quoi s'agit il ce proces contre l'“auzolan”, le travial colletif au Pays Basque

Procès contre l'Auzolan d'Euskal Herria

Publié dans Gara, le 2 décembre 2007

Les personnes mises en examen dans le dossier 18/98 ont dénoncé à de nombreuses reprises la violation des droits civils et politiques causée par ce procès en particulier, et par d'autres qui y sont liés. Toutefois, au-delà du déni aux droits fondamentaux d'une partie de la société basque, il est clair que les rafles et inculpations dirigées par le juge d'instruction Baltasar Garzón, et le parcours ultérieur de ces procédures au sein des tribunaux, représentent une attaque au travail de construction nationale de l'Euskal Herria, dans des domaines variés.

Le procès 18/98 a non seulement rogné le droit d'association, de réunion, de manifestation et d'expression de centaines de personnes, mais représente aussi un halte-là au travail mené par les organisations et acteurs mis en cause en faveur de la construction nationale du Pays Basque. Les inculpés l'ont ainsi fait savoir au tribunal qui les jugeait, et la société basque l'a ainsi compris en accompagnant les inculpés dès le début.

L'un des espaces de travail visé par l'État espagnol avec ce macro-procès sont les relations internationales, dont s'occupait en particulier l'organisation Xaki, mais qui concernent également de nombreuses personnes extérieures à cette association. L'Association Européenne Xaki est née dans le but de faire connaître la réalité de l'Euskal Herria à la communauté internationale, d'exprimer la solidarité des basques envers d'autres peuples du monde et de recevoir la solidarité internationale s'exprimant en faveur du peuple basque. Parmi les objectifs de Xaki, comme l'a précisé Mikel Egibar lors du procès, se trouvait la dynamisation des rapports entre les communautés basques vivant hors du territoire d'Euskal Herria, et la contre-information visant à contrer l'intoxication diffusée hors des frontières vis-à-vis de la lutte basque.

Egibar, membre fondateur de cette association, a parlé en détail du travail mené dans le domaine culturel, avec la participation à des forums et institutions internationales, et avec le soutien apporté à des secteurs confrontés à des problèmes particuliers, comme dans le cas de la pêche où l'association a joué le rôle de médiateur dans le conflit entre pêcheurs basques et bretons.

Informer le monde

C'est dans ce contexte que le juge Garzón a lancé, en 2000, une opération policière basée sur l'argument selon lequel Xaki était un outil créé par l'ETA, dans l'objectif, entre autres, de maintenir le contrôle sur les déportés et les réfugiés, de quitter toute légitimité à l'édifice juridique espagnol, et de créer une infrastructure pour héberger des terroristes. Accusations réfutées une à une par Egibar lui-même, et par d'autres membres de Xaki cités en tant que témoins au procès.

En effet, le seul membre de l'association mis en examen dans ce dossier est Mikel Egibar, même si d'autres membres ont été arrêtés par la Police espagnole. Les autres, qui avaient développé un travail politique important au niveau international, n'avaient pour autant rien à voir avec Xaki. La majorité d'entre eux étaient en effet liés à l'aire des relations internationales d'Herri Batasuna, d'Euskal Herritarrok ou de Batasuna.

Car, pour le juge espagnol, grâce à cette opération, au-delà de la neutralisation de l'action de l'association européenne, il s'agissait de pénaliser l'important travail mené au niveau international par la gauche basque, et visant à expliquer au plus grand nombre possible d'organisations politiques, sociales et syndicales du monde la situation politique d'Euskal Herria, habituellement déformée par le filtre des médias, de transmettre le choix de la gauche indépendantiste basque en faveur d'une solution politique et démocratique au conflit opposant le peuple basque aux États espagnol et français, et de faire connaître les propositions dans ce sens. C'est ainsi que l'ont narré au cours du procès les personnes mises en examen, ainsi que les témoins qui ont été leurs interlocuteurs pendant des années, et qui ont relaté le travail politique mené au sein de forums de toutes sortes. Des témoins venus dans la salle d'audience en provenance de plusieurs pays, et en représentation de forces politiques d'idéologies très variées.

"Nous avons expliqué au monde qu'une solution démocratique était nécessaire", ont expliqué Mikel Korta et Miriam Campos, le 19 avril 2006. "Nous voulions mettre en évidence le caractère politique et historique du conflit basque, et la nécessité d'une solution démocratique basée sur le respect du droit à l'autodétermination du peuple basque."

La construction nationale de l'Euskal Herria peut être écrite en majuscules, mais doit l'être en minuscules, par un travail, au sein des quartiers et des villes, en faveur de la langue basque, de la culture, de l'éducation et d'un sysytème économique et social répondant aux désirs et aux nécessités des secteurs populaires. L'organisme Ekin a été créé pour travailler dans un tel objectif. Il ne s'agissait nullement de remplacer quoi que ce soit ni de jouer le rôle de commissaire de personne, comme l'ont pourtant présenté à de multiples reprises le juge d'instruction, la police ainsi que certains médias.

Les signes d'identité d'un peuple

Les inculpés pour le sous-dossier Ekin, qu'ils aient reconnu ou non leur participation à l'association, qu'ils connaissaient dès le processus ayant débouché sur sa constitution, ont fait remarquer que l'organisation avait été créée en réponse au déficit constaté au sein de la gauche basque en matière de stratégie de construction nationale, et à la suite d'un travail approfondi de diagnostic ayant révélé que "la réforme ayant mis un terme au franquisme avait contribué à affaiblir la réalité d'Euskal Herria et ses signes d'identité en tant que peuple". C'est en partant de cette constatation, et dans l'objectif d'activer des dynamiques sociales dans les domaines de la langue basque, de la culture, de l'éducation et de la situation économique et sociale, qu'Ekin a fait ses premiers pas, après une présentation publique ayant fait salle comble, à Iruñea (Navarre), à l'automne 1999.

En Euskal Herria, des milliers de personnes reprennent le projet d'Ekin à leur compte, a affirmé Olatz Egiguren au cours du procès. L'ex-élue de la gauche basque pour la Bizkaia a ainsi expliqué qu'elle avait décidé de rejoindre le projet Ekin parce qu'elle se sentait nationaliste de gauche et bascophone. Et, comme elle, dont le travail a été centré dans le domaine éducatif, de nombreux inculpés pour Ekin, ont consacré une grande partie de leur vie au travail en faveur de la langue basque, tel que Juan Mari Mendizabal, ayant été professeur d'AEK (coordination d'enseignement du basque aux adultes), militant d'EHE (association en faveur de la normalisation de l'emploi du basque), et membre du conseil d'administration d'EITB (RTV basque). Des personnes occupant une place de référence dans la défense de la langue, ont d'ailleurs déclaré comme témoins pour rendre compte du travail accompli. D'autres accusés se sont attachés à l'aspect économique et social, contre la précarité sociale et de l'emploi, ou à l'aspect culturel, toujours depuis une perspective de reconstruction d'un pays affaibli par des siècles d'occupation. Comme l'a entendu le tribunal lors d'une audience : "Nous nous sommes organisés pour répondre aux nécessités du peuple basque, nous avons le droit de le faire".

Garzón a tenté de lier la Fondation Joxemi Zumalabe au cas Ekin. Selon le schéma élaboré par le juge, Ekin aurait pris la succession de KAS tandis que la Fondation Joxemi Zumalabe aurait pris la relève de ASK (Comité Socialiste Abertzale). Plus concrètement, le juge espagnol a accusé les membres du patronnat de la fondation, et plusieurs des salariés de celui-ci, d'impulser et de développer une stratégie de désobéissance civile conçue par l'ETA. Schéma très éloigné de la réalité, comme n'ont pas manqué de le préciser inculpés et témoins.

La Fondation Joxemi Zumalabe est née à l'initiative de l'économiste Fernando Olalde qui, recevant un héritage millionnaire, a décidé qu'il n'utiliserait pas cet argent pour son bénéfice personnel. Pour décider quelle serait la destination de ces fonds, il a pris contact avec des personnes de confiance. C'est la mise en oeuvre d'un projet autonome destiné à travailler dans la sphère du mouvement populaire d'Euskal Herria qui l'a remporté. "Avec cet argent, je voulais rendre ce monde que je critiquais moins injuste", a précisé Olalde lui-même devant les juges.

C'est ainsi que la Fondation Joxemi Zumalabe est née, et que le patronnat a accueilli une vingtaine de personnes au long de son parcours, personnes dont le travail en faveur du mouvement populaire de ce pays est hors de tout soupçon. Ces personnes ont d'ailleurs fait l'objet de louanges de la part des témoins du procès. Comme ils l'ont eux-mêmes relaté, ils avaient pour fonction de travailler dans le domaine de la formation, du conseil technique auprès des mouvements sociaux, avec pour mission de susciter le débat et d'aider à la connaissance mutuelle des différents organismes composant le riche paysage social basque. C'est ainsi qu'a été rédigé un guide des mouvements sociaux d'Euskal Herria, en plaçant les moyens techniques et humains à disposition de toutes sortes d'acteurs, sans oublier la rédaction de la revue "Fite", de lecture obligée par tous les organismes de ce pays.

Garzón signe l'arrêt de mort d'un journal depuis longtemps dans la ligne de mire

"Egin était le seul journal qui donnait le point de vue des travailleurs." Les paroles de Karlos Trenor ont été corroborées par les inculpés, des travailleurs, des collaborateurs, des experts en communication, et des membres d'organismes sociaux et syndicaux, dont le travail trouvait un écho dans le journal fermé par des centaines de policiers sur mandat de Garzón. C'était la voix des travailleurs, mais aussi des écologistes, du mouvement féministe, des jeunes, des exclus, des partisans de la langue basque. C'était la voix des sans-voix, et il a rempli cette fonction plus de 20 années durant, en dépit du boycott et des attaques lancées contre lui par les institutions et les pouvoirs publics.

Les inculpés ont raconté le travail effectué pour que, village à village et ville à ville, des milliers de personnes apportent le soutien économique nécessaire au journal pour voir le jour. Un travail qu'il a fallu répéter au fil des années, et qui a été complété par des fêtes comme l'Egin Eguna et d'autres manifestations de solidarité envers un journal qui s'est toujours trouvé dans la ligne de mire du pouvoir. Et l'Opération persienne est venue mettre un terme définitif à ce beau projet, en même temps qu'elle blessait au coeur de nombreux travailleurs, lecteurs et sympathisants. Parmi ces personnes, Javier Salutregi, le dernier directeur d'Egin, a rappelé au tribunal que la salle de rédaction d'Egin ne contenait que du papier et de l'encre, mais que 200 hommes en armes étaient venus fermer le journal. "La liberté de la presse est un principe vieux de plusieurs siècles ; la fermeture du journal a signifié la fin d'une partie de ma vie, de celle des travailleurs qui m'accompagnaient, et des lecteurs qui nous lisaient", a-t-il déclaré lors d'une déposition chargée d'émotion.

L'indignation provoquée par la fermeture d'Egin n'a d'égale que la colère palpable dans la salle d'audience le jour où l'administrateur judiciaire nommé par Garzón a reconnu qu'on avait laissé mourir le journal en toute connaissance de cause. Les images de la vidéo tournée par les avocats quelques cinq années après la fermeture du journal sont à cet égard consternantes. Ce document, gardé par l'administrateur, avait été caché au tribunal qui l'a obligé à le lui remettre.