Parler avec le Hamas

Après douze jours d’incessantes allées et venues, la frontière de Rafah s’est donc refermée, lundi, derrière les derniers Palestiniens de retour à Gaza. Ce long désordre maîtrisé a fait sa première victime, alors que deux mille personnes protestaient contre la fermeture du mur. Jets de pierres, échanges de tirs : un Palestinien a été tué, plusieurs autres, ainsi que des policiers égyptiens, ont été blessés. La veille, c’est la police du Hamas qui avait sorti les bâtons contre les Gazaouites récalcitrants. La coopération, pour le meilleur et pour le pire, du Hamas avec les forces de l’ordre égyptiennes aura d’ailleurs été l’un des faits marquants de cet épisode. À l’heure d’un premier bilan, une évidence s’impose : l’opération constitue une victoire politique du Hamas. Le mouvement, qui contrôle le territoire depuis le mois de juin dernier, a été à l’origine de l’ouverture de cette frontière entre la bande de Gaza et l’Égypte, comme il a finalement imposé sa fermeture. Partenaire obligé de l’Égypte, il n’a pas seulement forcé le blocus israélien qui asphyxie Gaza, il a aussi provisoirement battu en brèche la stratégie du déni organisée par la communauté internationale à son encontre, et plongé dans l’embarras le grand voisin égyptien. Car, pour celui-ci, le bilan est nettement plus contrasté. Après avoir hésité sur l’attitude à adopter et manié les lances à eau durant les premières heures, l’Égypte s’est finalement résignée à accueillir ces centaines de milliers de Palestiniens, privés de tout.

Le régime du président Hosni Moubarak a été confronté à la contradiction historique d’un pays totalement dépendant des États-Unis, et qui reçoit à ce titre d’importants subsides, mais dont l’opinion publique est hypersensible au problème palestinien. Il lui a fallu éviter de donner à voir le moindre signe de complaisance à l’égard du Hamas et des Palestiniens, cela pour ne pas mécontenter les États-Unis et Israël, devenus depuis 1978 ses alliés stratégiques. Mais il lui a fallu aussi éviter de tomber dans le piège de la répression violente, qui aurait mobilisé l’opinion publique égyptienne. Une jonction politique entre le Hamas et une opposition intérieure dominée par les Frères musulmans serait pour le régime le plus mortel des poisons. Dans cette affaire, l’Égypte a manié, presque au sens propre, la carotte et le bâton, imposant finalement aux Palestiniens de rentrer chez eux, moins par la répression que par l’assèchement des zones d’approvisionnement. Letroisième grand acteur n’a guère été visible. Et le coup politique du Hamas ne lui facilite pas la tâche. Il s’agit évidemment de Mahmoud Abbas. Leprésident de l’Autorité palestinienne réapparaît au moment où se pose le problème du contrôle durable de la frontière. Le Hamas exige d’y être associé. Ce qui semble au minimum logique. Mais il se heurte pour l’instant au refus de l’Autorité palestinienne et de l’Union européenne, encore que le représentant européen, Javier Solana, ait fait à ce sujet une déclaration emberlificotée. La solution à ce problème comme à beaucoup d’autres réside sans aucun doute dans le retour à un dialogue entre le Hamas et le président palestinien, Mahmoud Abbas.

La réalité du Hamas pourra-t-elle être niée longtemps encore ? Ce n’est pas seulement la réalité de Rafah, c’est aussi l’évidence du scrutin démocratique qu’il avait remporté en janvier 2006. Toute proportion gardée, Mahmoud Abbas est pris dans la même contradiction que l’Égyptien Hosni Moubarak, entre le soutien américain et son opinion publique. Mais il existe tout de même une différence de taille : si l’Égypte reçoit, en échange de sa docilité diplomatique, une aide américaine substantielle, le président de l’Autorité palestinienne, lui, ne reçoit rien. Rien en tout cas de ce qui lui serait utile pour regagner la confiance de son peuple. Son intransigeance à l’encontre du Hamas, et son alignement sur l’attitude d’Israël et des États-Unis, pourrait au moins se concevoir s’il recevait en retour ne serait-ce que l’assurance d’un gel des colonies en Cisjordanie, ou une perspective de négociation sur le statut final des territoires palestiniens. C’est tout le contraire qui se produit. Plus il s’engage, moins il reçoit. C’est dans ces conditions qu’est survenu lundi le premier attentat suicide depuis un an sur le sol israélien. Mais les deux activistes qui se sont fait exploser dans un centre commercial de Dimona, tuant une Israélienne, en blessant plusieurs autres, n’étaient pas membres du Hamas, mais des Brigades d’Al-Aqsa, liées au Fatah. Ce qui devrait faire réfléchir ceux qui, de bonne foi, croient encore à l’étiquetage « terroriste ». Cette classification d’inspiration américaine sert surtout à poser des interdits politiques. Elle ne correspond pas à une réalité infiniment plus complexe. Le désespoir n’est pas une invention du Hamas. C’est l’état devenu naturel d’un peuple sans perspective politique et que le blocus israélien tue à petit feu, quand ce n’est pas sous les bombes.

Politis, 07/02/2008

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