Pardon de le dire, mais tout ceci est justifié…

Non, les banlieues ne prennent pas feu. Non, les cités dans lesquelles les gouvernements ont parqué des générations entières ne brûlent pas. Ce n’est pas bien de le dire ou, tout du moins, ce n’est pas à la mode ni dans « l’air du temps », mais c’est une classe sociale qui se révolte et, ô crime des crimes, j’ai la ferme conviction qu’elle a raison de le faire.

On entend, sur les ondes radio et dans les postes de télévision, que ce qui se passe dans les quartiers populaires est né de la mort récente de deux adolescents poursuivis par la police ou, en tout cas, croyant l’être. On entend des représentants politiques se renvoyer la faute et défendant, comme toujours, leur salaire au lieu d’avoir le courage de mettre le doigt sur la réalité. On entend des syndicats de police (toujours les mêmes, soit dit en passant), prétendre que les populations des quartiers en question se trompent lorsqu’elles qualifient de légitime leur peur des contrôles d’identité… « c’est bien connu, la police n’est pas dangereuse, elle est là pour la sécurité de tous ».

Mais la réalité est toute différente de celle que nous dépeignent politiques et médias dans un discours ne permettant plus de savoir si l’orateur est un élu ou un journaliste. Les deux sont maintenant en train d’essayer de nous faire avaler que les affrontements actuels ont changé de nature, passant de la révolte contre la mort de deux gamins à des règlements de compte entre bandes rivales… Comme si, réunies en Assemblée Nationale des Racailles de France, toutes les « bandes rivales » avaient choisi la première semaine de novembre 2005 pour « régler leurs comptes ». Cessons un instant de prendre les gens pour des réceptacles à balivernes !

Les classes sociales existent, Mesdames et Messieurs les ministres, députés, sénateurs, maires, conseillers municipaux ! Elles existent, et ont pour nature intrinsèque de s’affronter, de lutter entre elles, certaines pour garder le pouvoir qu’elles détiennent, et d’autres pour conquérir tout ce qu’elles n’ont pas ou dont elles sont exclues. Car oui, oui, oui et encore oui, une écrasante majorité des citoyens de ce pays est exclue du pouvoir. N’en déplaise à vos prétentions, n’en déplaise à votre conception dévoyée de la représentativité de vos institutions. Et toutes vos élucubrations sémantiques n’y font plus rien, votre modèle républicain est mis à nu dans tout ce qu’il a de plus faux, vicié, vicieux et gentiment dictatorial.

La révolte des quartiers populaires et de ceux qui ne voient d’autre avenir que ce qu’ils vivent déjà, les jeunes qui y habitent, n’est pas, et ne peut pas être, le fruit d’une folie générale et spontanée. Elle n’est pas non plus l’aboutissement d’un noyautage méticuleux et lent par des extrémistes religieux qui ont désormais bon dos. Ceux-là, on nous les sert à toutes les sauces maintenant. Contrairement à la lutte des classes, ils sont à la mode. Bientôt, l’Islam intégriste permettra d’expliquer le trou de la Sécu, la grippe aviaire et l’augmentation du coût de la vie. On nous dira même qu’une mosquée s’est jetée d’elle-même sur une grenade lacrymogène pour pouvoir se poser en victime.

Mais alors, d’où vient cette réaction presque unanime d’un jeunesse qui se soulève ?

Le pire, je crois, c’est que tout le monde le sait parfaitement. Cette jeunesse ne se voit pas d’avenir, et pour cause ! Elle n’en a pas. Elle n’en a pas, parce qu’aussi longtemps que les entreprises ne lui proposeront pas de travail, aussi longtemps qu’elle sera ignorée par les partis politiques, moquée par les défenseurs de la culture franco-franchouillarde, raillée par le cinéma, insultée par les Ministres de l’Intérieur, abandonnée par l’Éducation Nationale et dénigrée jusque dans sa capacité à créer, à engendrer de réels artistes, de grands écrivains, de grands danseurs, d’incroyables peintres, des chefs d’entreprises éthiques, aussi longtemps que tout cela durera, elle n’aura qu’une seule chose à faire : se révolter, brûler tout ce qui lui passe sous la main et caillasser tout ce qui porte un uniforme, que ce soit des policiers, des gendarmes, des postiers ou des pompiers. Cette jeunesse n’a rien, absolument rien à perdre, pas même la liberté, dont elle est privée dès l’origine. Et on s’étonne que pour ceux parmi elle, nombreux, qui passent par la case prison, la vie soit identique d’un côté comme de l’autre des barreaux ? On est surpris qu’ils soient en cellule comme ils sont dans la rue ? Ils ont grandi en prison, ce ne sont pas deux barreaux aux fenêtres qui vont changer la donne. Ce ne sont pas de zélés matons qui vont véhiculer auprès d’eux la respectabilité d’une République qui, dehors, au quotidien et presque littéralement, leur chie dessus. Rien n’est plus justifié, rien n’est plus compréhensible et plus logique que cette envie de casser, brûler et mépriser le bien individuel ou collectif, quel que soit sa valeur. Cette jeunesse ne possède qu’une seule chose. Cette chose, ses parents l’avait pourtant perdue en travaillant comme des chiens pour reconstruire la France. Ils l’avaient perdue en étant parqués dans des cités qu’on promettait heureuses. Ils l’avaient perdue en étant effacés des livres d’histoire. Et aujourd’hui, aucun parti politique ne défend ce bien précieux qu’elle s’est bâti sur les terrains vagues des zones sinistres que sont devenues, abandonnées, les cités périphériques. Personne ne fait la promotion de ce bien parmi les plus précieux et qu’elle porte en son sein : la dignité.

Aujourd’hui, les « événements terrifiants » dont nous parle le pouvoir ne sont rien d’autre qu’une manifestation violente de la dignité intrinsèque de toute personne qui se révolte.

Sebas Bédouret,

étudiant à Paris, collaborateur de radio pais