Para-Etat colombien

Alvaro Uribe est-il prêt à tout pour desserrer l'étau des scandales? Jeudi, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) annonçaient la mort de onze de leurs otages, tués dans un «feu croisé» avec un «groupe armé non identifié». Le président aurait-il ordonné une opération clandestine (paramilitaire?) qui a mal tourné?

Paru le Mardi 03 Juillet 2007

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Le démenti de M.Uribe, qui accuse les FARC d'avoir assassiné de sang froid leurs prisonniers, est difficile à avaler. Difficile de croire, en effet, que les insurgés se privent volontairement d'une précieuse monnaie d'échange, à l'heure où ils proposent un échange de prisonniers… Il est moins absurde d'imaginer que M.Uribe ait usé de la bonne vieille stratégie de l'opération secrète –qu'on espère gagnante à tous les coups: si elle réussit, on se gargarise; si elle rate, on nie, et on accuse les preneurs d'otage… Et tant pis pour les victimes.

Bien entendu, nous laisserons le doute profiter à l'accusé. Il ne s'agit pas non plus ici de dédouaner les FARC. En retenant des civils –les onze victimes étaient des parlementaires– la guérilla viole le droit humanitaire le plus élémentaire.

Mais on relèvera tout de même que ce drame intervient à point nommé pour Alvaro Uribe. Le jour de l'annonce des onze «assassinats», son ministre du Commerce ne bataillait-il pas à Washington pour défendre la stratégie de Bogota contre le «terrorisme» et arracher la ratification d'un traité de libre-échange (TLC)?

Le veto du Congrès étasunien au TLC montre toutefois que les écrans de fumée ne parviennent plus à masquer l'état de putréfaction du régime. Depuis l'an dernier, le scandale dit de la «parapolitique» a exhibé aux yeux de la communauté internationale ce que les ONG criaient jusque-là dans le désert: l'interpénétration de l'Etat et des groupes paramilitaires. Quelque vingt élus de la majorité présidentielle ont déjà rejoint la prison de la Picota, près de Bogota, rebaptisée par les Colombiens le «Petit Congrès»… Ces politiciens sont accusés d'avoir oeuvré pour le compte des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), une organisation responsable de dizaines de milliers d'assassinats. Autorités locales, justice, armée, services secrets, aucune institution n'a été épargnée par le grand déballage. Où l'on a appris, par exemple, qu'une quarantaine de politiciens importants avaient signé en 2001 à Santa Fe de Ralito un pacte avec les AUC, visant à «refonder» le pays. De quoi éclairer, a posteriori, les exclamations de joie des paramilitaires lors de l'élection de M.Uribe en 2002, ainsi que le fameux accord de «démobilisation» des AUC signé en 2003 à… Santa Fe de Ralito! Et dire que certains s'interrogeaient sur le refus inflexible de M.Uribe à négocier avec les «terroristes» (les FARC) alors qu'il avait tricoté une loi sur mesure pour «réintégrer» les coupables des trois quarts des exactions commises par les belligérants…

Après le drame des otages, la Suisse, la France et l'Espagne, médiateurs dans le conflit, ont lancé un «appel solennel» à la négociation et à une enquête indépendante sur le massacre. Le niet de M.Uribe est symptomatique: «Ces trois messieurs oublient que nous ne sommes pas en état de guerre mais un peuple démocratique victime du terrorisme.» Un déni de réalité qui n'autorise aucun espoir de paix en Colombie tant que la communauté internationale se refusera à sortir son bâton. Il est temps de mettre sous pression ce para-Etat en habits démocratiques.