Note à l’attention des chefs d’Etat de l’UE : immigrer n’est pas un crime

Envie d’un nouveau job? Frontex, l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures, a annoncé qu’elle souhaitait recruter un officier aux droits fondamentaux. J’espère que le candidat retenu sera grassement rétribué. En effet, je ne connais pas d’organisme qui ait plus besoin que celui-ci de conseils sur comment se comporter avec des êtres humains en détresse.

 
Une étude annuelle sur “l'analyse des risques” publiée par Frontex révèle que celle-ci peine à faire la différence entre les humains et les objets inanimés. L'étude traite d'abord de la question des migrations puis passe à “d'autres questions illégales” comme les voitures volées ou la contrebande de cigarettes. Or, qualifier tous ces actes “d'illégaux” est absurde. Alors que la contrebande de tabac est illégale, fuir la pauvreté ou les persécutions ne l'est pas. Les migrants et les demandeurs d'asile se voient souvent contraints de voyager avec de faux documents d'identité mais cela ne constitue rien de plus qu'une infraction administrative.

C'est très éclairant de comparer cette étude avec les résultats d'une enquête récente menée par les 47 pays du Conseil de l'Europe.

Frontex nous informe qu'entre janvier et mars 2011 quelque 20'000 Tunisiens ont “débarqué” sur l'île de Lampedusa au large de la Sicile. Bien que l'agence ait reconnu l'existence de troubles civils au Maghreb à ce moment-là avec, “comme conséquence”, l'exil de bon nombre de Tunisiens, elle se contredit elle-même quelques lignes plus loin. “Le flux de migrants tunisiens qui a traversé la frontière illégalement et dont le motif principal était de nature économique avait comme destination finale la France”. C'est ce que dit l'étude et ajoute que le taux “d'identification” de Tunisiens “en situation irrégulière” était plus élevé en 2011 qu'en 2010.

A l'opposé, le rapport du Conseil de l'Europe explique comment certains des Tunisiens interviewés par son équipe étaient des conjoints de ressortissants de pays de l'UE notamment du Danemark et des Pays-Bas. Malgré cela ils n'étaient pas parvenus à franchir les frontières de manière légale. Cette information en dit long sur les allégations de Tunisiens en situation irrégulière en Europe. Les autorités de l'UE interdiraient-elles aux migrants de rejoindre leurs conjoints en Europe ?

Une fois encore, la question de Lampedusa est à l'agenda du Parlement européen cette semaine. Une délégation de MEP doit rendre compte d'une visite qu'elle a effectuée en novembre 2011 dans un centre de rétention de migrants à Lampedusa. Depuis cette visite, des corps sans vie de migrants ont été retrouvés dans des embarcations à destination de Lampedusa. Dans un autre cas, 74 Somaliens ont été détenus trois jours dans un bateau de pêche tunisien au large de Lampedusa avant d'être refoulés vers la Tunisie.


Chaque année depuis deux ans environ 2000 personnes perdent la vie dans l'espoir d'atteindre les côtes européennes. Au lieu de tenter de trouver une solution à cette tragédie humaine, les politiques jouent à se surpasser les uns les autres pour voir qui prendra les mesures les plus inhumaines envers les plus faibles. Marine Le Pen s'est rendue à Lampedusa en 2011 et cette visite était l'occasion rêvée de déclarer que “les responsables européens détournent les yeux en tentant de minimiser le risque de flux migratoires”. Cela nous montre à quel point Nicolas Sarkozy a tenté, ces derniers temps, de se forger une image d’extrémiste aussi forte que celle de sa rivale d'extrême-droite.

Les propos de Marine Le Pen ne sont pas cohérents. Loin de “détourner leur yeux” les dirigeants européens usent de méthodes brutales pour empêcher les migrants d'atteindre le sol européen. En février 2012, la Cour Européenne des Droits de l'Homme a rendu un jugement contre l'Italie sur une affaire dans laquelle 200 migrants avaient été interceptés en 2009 au large des côtes de Lampedusa et refoulés vers la Libye. La CEDH à Strasbourg a jugé que cette opération militaire violait une disposition sur les expulsions collectives ainsi qu'un article de la Convention Européenne des Droits de l'Homme qui interdit le renvoi de migrants dans leur pays d'origine s'il y a risque de mauvais traitement ou d'oppression.

Ces expulsions ont eu lieu alors que Mouhammar Kadhafi était encore au pouvoir. Aussi bien l'Italie que l'Union européenne étaient pleinement satisfaites de son rôle de sous-traitant de l'UE dans les affaires de migration et de droit d'asile. Le fait que le concept même d'asile ne soit pas reconnu dans le droit libyen et que M. Kadhafi n'ait jamais signé la convention de 1951, qui constitue la pierre angulaire du droit international sur les réfugiés, ne semble déranger ni Bruxelles ni Rome qui considèrent cela comme un problème mineur.

Maintenant que Kadhafi n'est plus, l'Italie souhaite que les “affaires habituelles” avec les autorités de Tripoli reprennent. Deux mois à peine après sa nomination (non élu) au poste de premier ministre, Mario Monti s'est précipité en Libye. Son souci principal était de s'assurer que les contrats passés entre les entreprises italiennes et le régime Kadhafi étaient toujours en vigueur. Mais il y a fort à parier que la question des migrations a également été soulevée. Le ministre italien de l'Intérieur était en déplacement en Libye le mois dernier.

Sauver des vies humaines n'est pas la priorité ce certains hauts dignitaires italiens. En mars 2011, on a laissé périr en Méditerranée 61 migrants qui tentaient de passer de la Libye à Lampedusa. Le député néerlandais Tineke Strik a mené sa propre enquête sur cet incident. Il déclare avoir été surpris par les gardes-côtes italiens qui ne se sentent en aucun cas concernés par ce qui est arrivé au bateau.

L’Italie n'est pas la seule à abuser du droit d'asile. En mars 2012, la Belgique a refoulé trois demandeurs d'asile vers la Syrie après avoir rejeté leur demande. (un groupe constitué d'un Irakien et de deux Syriens). Ces expulsions sont un pied-de-nez à l'Agence des Nations-Unies pour les réfugiés (l'UNHCR) qui exhorte à un arrêt des expulsions vers la Syrie tant que la situation ne s'améliore pas.

En négligeant les lois internationales, ce sont nos pays qui agissent de manière illégale et non pas les personnes qui tentent d'atteindre les côtes européennes.
 
 
 
Source originale: News Europa
Traduit de l'anglais par Carolina Badii pour Investig'Action
 
Source: Investig'Action