Nos enfants sont-ils des cancres ou des crétins ?

La rentrée est l'occasion, comme depuis plusieurs années, d'une vaste offensive médiatique martelant la nullité des élèves belges dans tous les domaines scolaires…

Ce genre de propos revient en boucle chaque année depuis le lancement d’une campagne très médiatique en 1983 basée sur un rapport (NATION AT RISK, la nation en danger) aux USA qui devait frapper les consciences et commotionner l'Amérique, avec l’aide des médias et des multinationales. Ce rapport étalait les échecs du système éducatif américain, non pas pour améliorer l’éducation des enfants mais bien pour souligner les dangers pour la compétitivité future du pays d’une telle dérive. Le ton était donné. On connaît la suite : une compétition acharnée s’ensuivit au sein de l’OCDE pour plus de compétitivité entre écoles, entre profs et entre élèves.

Le management et les évaluations multiformes visant à mesurer à la loupe le QI de nos enfants ont depuis lors été introduits dans le modèle éducatif et ceci pour augmenter un niveau considéré comme le plus bas dans l’histoire de l’éducation. Dans pratiquement tous les pays de l’OCDE cette tendance à vouloir transformer l’école en compétition au service de l’économie a pris de l’ampleur avec l’aide de fonctionnaires, de techniciens du monde des entreprises et de spécialistes du QI, tous unanimement d’accord pour nous crier haut et fort que nos enfants sont des cancres. Pas un jour ne passe sans que nous n’entendions la même litanie : le niveau de nos enfants est perpétuellement en baisse. Le tiers monde nous rejoint, nuls en écriture, nuls en culture, nuls en math. Bref nos bambins sont-ils bon quelque part ? Plus personne ne le croit au sein des professionnels du QI et des spécialistes du rendement .

A qui sert cette campagne de dénigrement ? A quelle vision de l’école ?

Et pourtant jamais nos enfants n’auront été si jeunes à l’école ni aussi longtemps : trois ans de plus que leurs propres parents d’après les sociologues. Tous les temps sociaux de l’enfant sont cannibalisés par l’école et pour l’école. Bien plus que ce que l’on demande aux ouvriers. Le marché de l’après-scolaire n'a jamais été aussi florissant ni les cartables aussi lourds, d’après le pédagogue et sociologue Emanuelle Davidenkof. Les manuels scolaires persistent dans l’enflure comme s’il fallait que les élèves apprennent tout ce qu'il est possible de savoir et d’absorber, tout ce qu’il n’est pas concevable d’ignorer.

Mais tout cela n’est visiblement pas suffisant : compétition mondiale oblige, nos enfants doivent également produire plus vite et mieux. "L’école doit être rentable", nous dit Viviane Reding, commissaire européenne chargée de l’éducation. Du côté de la FEB et de l’OCDE, même son de cloche : il faut un retour sur investissement, la cadence et la production éducative doivent augmenter chez nos ados. Tout ce beau monde s’accorde à dire que la clé de la compétitivité internationale est l’éducation, donc plus de temps à perdre, nous devons rehausser le niveau de nos apprenants le plus tôt possible et le plus longtemps possible depuis la maternelle si possible et tout au long de leur vie. Gestion, management, ressource humaine, capital éducatif, compétence sont les nouveau crédos du modèle de production éducatif, le rendement et la compétition sont les clés du succès futur de l’école. Bref, le modèle industriel est devenu la référence pour l’enseignement.

Ce modèle a fait des ravages sur la santé des ouvriers (360 millions de dépressifs dans l’industrie selon l'OCDE) : il s’apprête à faire les mêmes ravages sur la santé de nos ados, les conséquences sont déjà visibles. Le suicide est la deuxième cause de mortalité chez nos jeunes, les cabinets de pédopsychiatres font le plein avec six mois d’attente pour une consultation, la psychiatrie infantile est en plein expansion (20% des enfants ont un problème psychiatrique, le double d'il y a dix ans) et la vente de rilatine ( médicament utilisé dans le cadre scolaire pour les enfants dits hyperactifs) a explosé, passant de 1 200 000 doses à 2 700 000 doses en un an ( une croissance de 34 % de 2005 à 2006 ). Des enquêtes au Canada ET en Europe prouvent que l’école devient le moteur de la médicalisation des enfants, enfants de plus en plus troublés et ne s’adaptant plus suffisamment vite aux normes établies et au formatage scolaire.

La pression subie par enfants est élevée : comme le montre le taux d'abandon scolaire dans la tranche des 15-17 ans (redoublement 16%; réorientation : 8,6 % – ce qui représente dans certaines classes près de 40% des élèves en situation d'échec – ; 25% de situation d'échec en général et 30% d'abandons scolaires des 15-17 ans). En d'autres termes, la seule chose qui est prise en compte aujourd’hui dans les analyses de l’école, et cela même chez les progressistes, est la question de la productivité, de la rentabilité des élèves, de leur niveau et de la médiocrité de ce niveau qu’il faut sans cesse augmenter. Jamais la santé et le bien-être de ces enfants n'entrent en considération. In fine, dans le modèle scolaire actuel, ce qui empêche la production, ce n’est pas la surcharge de travail mais l’individu lui-même. Il peut produire toujours plus, si l'on parvient à le formater de façon précoce et féroce, en l’obligeant insidieusement, pour son bien, quitte à détruire sa santé. Dans le cadre scolaire actuel, la santé d’un enfant n'est prise en compte qu’au seul regard de sa production, l’être social est entièrement occulté. Et cela a des conséquences dont malheureusement nous n'ignorons rien.

Carlos Perez est le co-fondateur de l'asbl « Parents luttant contre l’échec et le décrochage scolaires » visant à améliorer le contact entre parents, professeurs et élèves et de promouvoir le bien-être des enfants dans le cadre scolaire. Il est l'auteur du livre "L'enfance sous pression. Quand l'école rend malade" aux éditions Aden