Non, Monsieur De Gucht, le terme « néocolonial » n’a rien de flatteur

Vous prétendez que, puisque la Belgique donne de l’argent au Congo, cela vous confère en échange « le droit moral d’émettre des critiques sur ce qui ne va pas au Congo ». Vous vous posez, vous et le gouvernement belge, en défenseurs désintéressés des intérêts du peuple congolais et censés protéger ce peuple contre ses propres dirigeants, mais ne pensez-vous pas que ce soit un peu tiré par les cheveux ? » Vous savez bien, en effet, que, pour chaque euro qui ira au Congo, on espère qu’il en reviendra au moins trois à l’économie belge.

Vous avez cité vous-même l’exemple du port de Matadi où, selon vous, malgré plusieurs années de collaboration avec le port, d’obscurs contrats en sous-main auraient été signés avec une entreprise des Émirats arabes unis. Vous ne vous êtes pas excusé quand, par la suite, il a été clairement établi que le terme de « contrats en sous-main » n’était pas conforme à la vérité. En effet, un appel public d’offres avait été annoncé pour la gestion du port. Une entreprise espagnole l’avait remporté et des négociations sont en cours, concernant de grands travaux de remise en service (pour un montant de 2 milliards de dollars), avec une entreprise des Émirats, mais cet accord n’a toujours pas été signé. Les Belges n’avaient pas participé à l’élaboration de ces accords parce qu’ils ne cadraient pas avec leurs possibilités et que les Belges mêmes étaient partisans d’une gestion dans laquelle le gouvernement congolais aurait hérité des postes déficitaires et l’entreprise belge des bénéfices.

Mais, avec vos protestations, vous avez en fait admis que l’argent belge du développement, avec lequel un des dix quais du port de Matadi avait pu être remis en état, devait servir en fin de compte à confier la totalité de la gestion et de la remise en état du port de Matadi aux mains d’entreprises belges et ce, aux conditions de ces dernières. Au rythme auquel les Belges voulaient retaper le port de Matadi, il aurait fallu quarante ans pour y arriver alors que, très bientôt, de grandes quantités de conteneurs sont attendus de la Chine et que les Congolais ont besoin de leur port le plus vite possible. Sur 1,2 million d’euros de l’argent du développement consacrés à ce projet, 500.000 ont d’ailleurs servi à payer les salaires et frais de fonctionnement belges.

D’ores et déjà, vous faites de la lutte contre la corruption au Congo le thème de votre prochaine campagne électorale. Mais nous aurions de loin préféré vous voir combattre la corruption congolaise là où, durant des années, vous avez eu la compétence pour le faire : en tant que membre du gouvernement belge, c’est-à-dire en Belgique. Pourquoi les nombreux mobutistes qui possèdent des villas et des propriétés à Rhode-Saint-Genèse, Waterloo, etc. n’ont-ils jamais été interrogés sur l’origine de leurs fortunes ? Durant des années, tous ces Kengo Wa Dondo, Bemba et autres Kinkey Mulumba ont pu profiter de permis de séjour et de visas et ils ont pu dépenser en Belgique, sans la moindre difficulté, leurs « bas de laine » amassés via la corruption et la guerre. Cela aurait-il quelque rapport avec les excellents liens que, des décennies durant, votre parti a entretenus avec le dictateur Mobutu et sa cour ?

Vous vous dites préoccupé par le sort des enfants congolais dans l’Est du Congo, où des seigneurs de guerre continuent à se livrer à des atrocités innommables. Mais Jean-Pierre Bemba, le plus grand seigneur de guerre qui ait été protégé et utilisé par l’Ouganda au cours des cinq années de la guerre d’agression, a été admis dans le gouvernement congolais de transition sur l’insistance, entre autres, de votre propre parti. Après qu’il eut perdu les élections, à chaque provocation qu’il a organisée à Kinshasa, il a toujours été pris sous votre aile protectrice. Vous avez en effet estimé que la démocratie, en République démocratique du Congo, ne pouvait être réellement démocratique s’il n’y avait pas une opposition « forte » et vous avez condamné le président Kabila parce qu’il ne tolérait pas que Bemba entretînt une armée privée en plein centre de la capitale Kinshasa. Vous avez exigé une attitude plus conciliante de la part de Kabila. Aujourd’hui, il s’avère que Bemba est un criminel de guerre de la pire espèce. Kabila n’avait-il donc pas raison de mater la rébellion de Bemba à Kinshasa, après des mois de négociations infructueuses ?

Il semble aujourd’hui que le Premier ministre Leterme veuille prendre contact avec son homologue à Kinshasa. Vous savez que le Premier ministre Antoine Gizenga et son parti constituent une importante exception au sein de la classe politique congolaise. Gizenga a été vice-Premier ministre du Premier ministre Patrice Lumumba. Il n’a jamais été un révolutionnaire comme Pierre Mulele ou Laurent-Désiré Kabila mais, en tant que démocrate convaincu, il n’a jamais oublié l’assassinat de Lumumba et est demeuré des décennies durant un opposant au dictateur Mobutu, dans le même temps que celui-ci était pleinement soutenu par votre parti, entre autres. Gizenga et son parti n’ont jamais été impliqués dans la corruption. En dehors de la fonction de Premier ministre, le parti de Gizenga s’est également vu confier les ministères des Finances, des Mines et de la Justice. Il s’agit de postes importants pour combattre la corruption. La semaine dernière encore, Martin Kabwelulu, ministre des Mines et compagnon de parti de Gizenga, a fait fermer l’entreprise chinoise Congo Dong Sang International Mining pour des raisons de fraude et de mauvais traitements infligés aux travailleurs. Ce même ministre a également supervisé l’audit des 60 plus gros contrats miniers conclus au Congo : tous ont été jugés frauduleux ou non légaux. Vous savez que cela fait des mois que Kabila est mis sous pression pour rompre son alliance avec Gizenga et éloigner le parti de ce dernier du gouvernement, de sorte que des poids lourds corrompus du type Kengo Wa Dondo puissent venir occuper les places désormais vacantes. Pourtant, vous n’hésitez pas à attaquer ce gouvernement et de qualifier toute la classe politique sans la moindre distinction de « kleptocratie ».

Personne ne prétend qu’à propos de la situation problématique grave du Congo, il ne puisse y avoir de remarques critiques mutuelles entre Belges et Congolais. Ces derniers pourraient par exemple se plaindre de l’attitude passive de la Belgique lors de la guerre d’agression ou des nombreuses promesses que la Belgique n’a pas respectées. Mais qui peut contester que le président congolais et son gouvernement soient confrontés à une tâche infiniment lourde ? Après que Joseph Kabila fut parvenu à faire cesser la guerre d’agression et se fut arrangé pour que les armées étrangères quittent en grande partie le pays, il a dû lutter contre les multinationales occidentales qui spéculent sur les matières premières congolaises et qui soutiennent discrètement toutes sortes de seigneurs de guerre. En outre, il lui faut combattre la situation de délabrement total dans laquelle l’État congolais a été ramené depuis nombre de décennies, ainsi que l’immense corruption qui va de pair avec ce genre de situation. Vous demandez que « les dirigeants congolais fassent des efforts »… Oseriez-vous comparer la situation actuelle avec celle de la période 1998-2003 ? Pourtant, c’est durant cette période que l’écrasante majorité des cinq millions de Congolais victimes de la guerre ont perdu la vie.

Il s’avère que le « droit moral de formuler des critiques » dont vous avez la bouche pleine n’est autre que le droit réclamé par le maître de donner des ordres à son valet sans la moindre possibilité pour celui de le contredire.

Au cours de l’entretien que vous avez eu avec le président Kabila au nom de la délégation ministérielle, on a pu noter des phrases comme « vous devez réformer votre gouvernement et me tenir au courant de la chose » ou « je vous dis que les accords que vous avez conclus avec la Chine ne seront pas entérinés par le parlement (congolais) ».

À propos de la décision du président Kabila d’engager, en automne 2007, des moyens militaires pour arrêter le seigneur de guerre Nkunda, il a été dit, dans les milieux diplomatiques belges : « Nous le lui avions pourtant interdit. » Votre consul à Bukavu va en outre négocier avec le chef rebelle Nkunda. Et, si le gouvernement congolais proteste, vous balayez tout simplement ces protestations de la table. Ce sont des formes d’ingérence directe qui compromettent gravement la souveraineté de la République démocratique du Congo.

Si on vous reproche d'être néo-colonial, vous répondez « si on considère ainsi le fait de dire que les dirigeants congolais doivent faire des efforts, alors je suis effectivement un néo-colonialiste convaincu, ce sera tout à mon honneur ». Mais vous vous trompez, monsieur De Gucht, « néocolonialiste » est un terme qui n'a jamais été et ne sera jamais un terme dont on peut être fier. La Belgique n'a jamais eu le droit moral de son côté, ni à l'époque du colonialisme ni à celle du néocolonialisme. De plus, elle n'a plus, depuis bien longtemps, le poids nécessaire pour revendiquer un tel rôle.