Négation d’Holocauste, ou le silence de ceux qui savent

« Quand la vérité est remplacée par le silence » disait le dissident soviétique Yevgeny Yevtushenko, « le silence est un mensonge ». On pourrait croire ce silence rompu sur Gaza. Les cocons alignés d’enfants assassinés, drapés de vert, auprès des cercueils où gisent leurs parents disloqués. Les hurlements de douleur et de rage de tous les habitants de ce camp de la mort en bord de mer, on peut les voir sur Al-Jazeera, sur YouTube, ou même les entrevoir sur la BBC.
8 janvier 2009.

Source : http://www.antiwar.com/pilger/?articleid=14015

Mais ce n’est pas à ces clichés furtifs qu’on appelle « les nouvelles » que l’incorrigible poète de la Russie faisait référence. Il demandait pourquoi ceux qui savent les raisons ne les donnent jamais et par là même les nient. C’est particulièrement frappant chez les intellectuels anglo-saxons. Ils sont ceux qui détiennent les clés des vastes entrepôts de la connaissance : les historiographies et les archives, où le pourquoi des choses se trouve.

Eux n’ignorent nullement que toute l’horreur qui s’abat aujourd’hui sur Gaza n’a pas grand-chose à voir avec le Hamas ou, absurdement, avec le « droit à l’existence d’Israël ». Ils savent que c’est tout le contraire : que le droit à l’existence de la Palestine a été annulé il y a soixante et un ans, et que l’expulsion voire au besoin l’extinction des populations indigènes fut planifiée et mise en oeuvre par les fondateurs même d’Israël. Ils savent, par exemple, que pour l’infâme « Plan D », la Haganah (l’armée juive) vida de leur population 369 villes et villages palestiniens, et que les massacres successifs de civils palestiniens en des hauts lieux tels que Deir Yassin, al-Dawayima, Eilaboun, Jish, Ramle ou Lydda sont officiellement appelés « nettoyage ethnique » dans les documents administratifs. Arrivant sur les lieux de l’un de ces carnages, David Ben-Gourion, Premier ministre d’Israël, se vit interpeller par l’un de ses généraux, Yigal Allon : « Qu’est ce qu’on fait des Arabes ? » L’historien israélien, Benny Morris relate que Ben Gourion, « fit de la main un geste sec et dédaigneux en lâchant : Virez-les ! » L’ordre d’expulser toute une population « sans considération d’âge », fut signé par Yitzhak Rabin, un futur premier ministre que la plus efficace des propagandes au monde donna pour un « artisan de la paix ». On se garda bien d’insister sur ce que cela pouvait avoir d’abjectement cynique. L’un des leaders du parti Mapan dénonça un jour la désinvolture avec laquelle les dirigeants d’Israël expliquaient combien il était « envisageable et admissible de jeter à la rue femmes, enfants et vieillards, d’en provoquer l’exode, dès lors que tel était l’impératif de la stratégie… Pour qui se rappelle qui avait eu recours à ces méthodes contre notre peuple pendant la guerre (de 39-45)… On en reste atterré ! »

Toutes les campagnes que mena Israël par la suite poursuivirent le même objectif : l’expulsion des populations indigènes et l’accaparement de toujours plus de terres. Le mensonge de David et Goliath, de l’éternelle victime, atteignit son apogée en 1967, quand la propagande se répandit en invectives outrées, accusant les Etats arabes d’avoir frappé les premiers. Depuis, ceux qui rappellent les faits, des juifs pour la plupart à l’instar de Avi Schlaim, Noam Chomsky, la regrettée Tanya Reinhart, Neve Gordon, Tom Segev, Yuri Avnery, Ilan Pappe ou Norman Finklestein, ont sévèrement écorné tous ces mythes et bien d’autres, et révélé l’humanité dénuée d’Etat des traditions du judaïsme, dont l’inexorable militarisme résume seulement cette idéologie expansionniste, raciste et sans foi ni loi qu’est le sionisme. Ilan Pappé, historien israélien, écrivait le 2 janvier : « Il semble que même les crimes les plus abominables, comme le génocide perpétré à Gaza, sont présentés comme des cas de force majeure, sans aucun lien avec ce qui aurait pu se passer avant, et moins encore avec une quelconque idéologie ou un système. De même que l’explication des politiques oppressives du gouvernement Sud-africain se trouvait dans l’idéologie de l’apartheid, cette même idéologie – dans son expression la plus consensuelle et la plus simpliste – a permis à tous les gouvernements israéliens passés et présents de déshumaniser les Palestiniens, où qu’ils soient, et de s’acharner à les détruire. Les méthodes pouvaient varier d’une période à l’autre, d’un endroit à l’autre, la couverture médiatique de ces atrocités aussi. Mais la constante [génocidaire] reste évidente ».

A Gaza, la volonté d’affamer la population et le déni d’aide humanitaire, la rapacité de pirate du détournement de ressources vitales telles que le carburant ou l’eau, la privation délibérée de médicaments et de soins médicaux, la destruction systématique des infrastructures, non moins que le fait de tuer et mutiler les populations civiles – 50 % des victimes sont des enfants – entrent dans les critères qui définissent la notion de génocide dans les conventions internationales. « Est-ce une exagération irresponsable… » demandait récemment Richard Falk – Rapporteur Spécial aux Nations Unies sur la situation des droits de l’Homme dans les Territoires Occupés et professeur de renommée internationale à l’université de Princeton – « … que de voir comme du même ordre ce que subissent Palestiniens et ce qu’ont pu faire les nazis, que tout le monde condamne, en matière d’atrocités collectives ? Je pense que non ! »

En parlant d’un « holocauste en cours », Falk faisait référence à la création des ghettos juifs en Pologne. Pendant un mois, en 1943, les Juifs polonais, conduits par Mordechaj Anielewiz, purent tenir tête à l’armée allemande et aux SS [ndt : les SS étaient des paramilitaires], mais leur résistance fut bientôt écrasée et la vengeance des nazis fut implacable. Falk est juif lui aussi. L’holocauste aujourd’hui en cours, et qui a commencé avec le plan D de Ben Gourion, est dans sa phase finale. La différence c’est qu’à présent c’est un projet israélo-américain. Les F-16, les bombes « intelligentes » GBU-39 de 125 kilos, livrés à la veille du raid sur Gaza, avec l’accord d’un Congrès américain à majorité Démocrate, s’ajoutant aux deux milliards et demi « d’aide » annuelle à l’effort de guerre, donnent à Washington un contrôle de fait. Oserait-on prétendre qu’Obama, président élu, n’était pas au courant ? Le silence d’Obama, si loquace contre l’intervention de la Russie en Géorgie ou le terrorisme à Bombay, au sujet de la Palestine montre qu’il est d’accord. Et ça n’a rien de surprenant vu l’obséquiosité dont il a su faire preuve pendant la campagne présidentielle à l’égard du régime de Tel Aviv et des lobbyistes qui le soutiennent, et vu son choix de nommer des sionistes aux postes de Secrétaire d’Etat, de Chef de Cabinet et Premier Conseiller sur le Proche-Orient. Si à l’investiture d’Obama le 21 janvier Aretha Franklin entonne « Think », son splendide hymne à la liberté des années soixante, j’espère que quelqu’un de la trempe de Muntadar al-Zaidi, le journaliste lanceur de chaussures, aura le cran d’hurler : « Gaza ! »

L’asymétrie entre conquête et terrorisme est évidente. Le plan D, aujourd’hui « Opération Plomb Durci », n’est que la poursuite de « l’Opération Vengeance Justifiée », toujours en cours. Cette opération fut lancée par le Premier ministre Ariel Sharon en 2001, avec l’aval de Bush. C’est la première fois qu’on utilisait des F-16 contre des villes et des villages palestiniens. La même année, le « Rapport Jane » sur la politique étrangère, qui fait désormais autorité, révélait que le gouvernement Blair avait donné son « feu vert » à Israël pour attaquer la Cisjordanie, bien que le projet secret d’y faire un bain de sang ait été préalablement démontré. C’est typiquement l’expression de la complicité servile et indéfectible du New Labour (le Nouveau Parti Travailliste) dans le martyre de la Palestine. Le Rapport Jane précisait néanmoins que l’opération israélienne de 2001 nécessitait, comme « élément déclencheur », un attentat suicide qui fasse « un bon nombre de morts et de blessés » [parce que] le facteur « vengeance » est crucial ». Ce facteur « motiverait les soldats israéliens à écraser les Palestiniens ». Ce qui inquiétait Sharon et l’initiateur de l’opération, le général Shaul Mofaz, chef de l’état-major israélien, c’était un accord secret entre Yasser Arafat et le Hamas, interdisant les attentats suicides. Le 23 novembre 2001, des agents israéliens assassinèrent donc le leader du Hamas, Mahmud Abu Hunud… Ils le tenaient leur déclencheur… Les attentats suicides reprirent aussitôt, en réponse à son assassinat.

Quelque chose d’étonnamment similaire s’est produit le 5 novembre dernier, lorsque les forces spéciales israéliennes ont attaqué Gaza, tuant six personnes. Une fois de plus, la propagande avait son « déclencheur ». Le cessez-le-feu, que le gouvernement du Hamas avait initié et tenu – ceux qui l’avaient violé étaient sous les verrous – était définitivement rompu par cette attaque israélienne et des roquettes artisanales tombèrent à nouveau sur ce qui fut et demeura la Palestine jusqu’à l’épuration de ses habitants arabes. Le 23 décembre, le Hamas proposa bien de rétablir le cessez-le-feu, mais Israël avait déjà tous les atouts en main. D’après le quotidien israélien Haaretz, l’attaque intégrale sur Gaza avait été planifiée six mois à l’avance.

Derrière ce jeu sordide on trouve le « plan Dagan », du nom d’un général qui avait servi aux côtés de Sharon pendant sa sanglante invasion du Liban en 1982 : le Général Meir Dagan. Aujourd’hui à la tête du Mossad (les services secrets israéliens) Dagan est l’auteur d’une « solution » qui se résume à l’emprisonnement des Palestiniens dans un ghetto dont le mur serpente à travers la Cisjordanie et dans Gaza : un authentique camp de concentration… L’installation d’un gouvernement fantoche à Ramallah dirigé par Mahmud Abbas est la grande réussite de Dagan, de même que la campagne de « hasbara » (de propagande) servilement relayée par des médias occidentaux majoritairement veules ou soumis. Cette campagne impose l’idée que le Hamas est une organisation terroriste dédiée à la destruction d’Israël et seule « responsable » des massacres et du siège de son propre peuple depuis deux générations, soit bien avant sa création. « Ça n’a jamais si bien marché » déclarait le porte-parole du ministre israélien des affaires étrangères en 2006. « La hasbara est une machine bien huilée ! » En réalité, la véritable menace du Hamas c’est l’exemple qu’il constitue, étant le seul gouvernement démocratiquement élu dans tout le monde arabe, et tirant sa popularité de sa résistance à l’oppresseur tortionnaire israélien. On en a eu la démonstration en 2007, quand le Hamas a déjoué un coup d’état dirigé par la CIA. Les médias occidentaux dénoncèrent « La prise de pouvoir du Hamas ». De même qu’on ne parle jamais du Hamas comme d’un gouvernement – et démocratiquement élu encore moins – sa proposition d’une trêve de dix ans comme reconnaissance historique de la « réalité » d’Israël passe systématiquement à la trappe, tout comme le fait qu’il soit en réalité favorable à une solution à deux états, à la seule condition qu’Israël respecte le droit international et mette un terme à son occupation illégale en revenant aux frontières de 1967. Comme le montre chaque vote annuel de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 99% des populations de la planète y seraient d’ailleurs favorables. Le 4 janvier, le président de l’Assemblée Générale de l’ONU, Miguel d’Escoto, appelait l’attaque israélienne une « monstruosité ».

Cette monstruosité accomplie, quand la population de Gaza sera plus anéantie que jamais, le Plan Dagan prévoit ce que Sharon appelait une « solution genre 1948 » – à savoir la destruction de toute forme d’autorité palestinienne, puis des déportations massives vers des « cantonnements » de plus en plus petits, voire finalement en Jordanie. Cette démolition des structures institutionnelles et éducatives de Gaza vise à créer, comme l’écrit Karma Nabulsi – exilée palestinienne en Grande Bretagne – « la vision « Hobbesienne » d’une société anarchique : amputée, violente, impuissante, détruite, qu’on peut mener comme du bétail… Regardez l’Irak d’aujourd’hui : C’est ça le sort que nous réservait [Sharon], et il y est pratiquement arrivé ».

Le professeur Dahlia Wasfi est une américaine qui écrit beaucoup sur la Palestine. Sa mère est juive et son père musulman irakien. « La négation de l’holocauste est antisémite » écrivait-elle le 31 décembre. « Mais je ne parle pas de la Seconde Guerre mondiale, ni de Mahmoud Ahmaddinejad (le président iranien), ni des juifs ashkénazes. Je parle de l’holocauste dont nous sommes tous témoins et responsables, à Gaza aujourd’hui et en Palestine depuis les 60 dernières années […] Parce que les Arabes sont sémites, les politiques israélo-américaines sont on ne peut plus antisémites ». Elle citait notamment Rachel Corrie, cette jeune Américaine partie en Palestine pour défendre les Palestiniens et qui fut écrasée par un bulldozer israélien. « Je suis au milieu d’un génocide », écrivait-elle, « que je cautionne moi-même indirectement et dont mon gouvernement est largement responsable ».

En lisant leurs propos, je suis frappé par l’utilisation du terme de « responsabilité ». Briser le mensonge du silence n’est pas une abstraction ésotérique mais une responsabilité urgente qui incombe à ceux qui ont le privilège d’avoir une trubune. La BBC elle-même hurlant avec les loups, trop de médias se bornent à faire de même, n’osant risquer de polémique qu’engoncée dans l’étroit périmètre d’invisibles et inamovibles frontières, tremblants de se voir accusés d’antisémitisme. En attendant, ce qui passe à la trappe aux infos, c’est que la proportion de morts à Gaza est l’équivalent de 18 000 morts en Grande Bretagne. Imaginez pour voir ! Si vous y arrivez…

Et puis il y a les universitaires, les doyens, les enseignants, les chercheurs… Pourquoi leur mutisme quand ils voient qu’on bombarde une université et qu’ils entendent l’Association des Professeurs de l’Université de Gaza supplier qu’on leur vienne en aide ? Les universités britanniques ne sont-elles plus, comme le pense Terry Eagleton, que « des sites de production intellectuelle, qui produisent du diplômé comme on fait des fruits et légumes ? »

Et puis il y a les écrivains… En la sombre année 1939, se tint au Carnegie Hall de New York le troisième Congrès des Ecrivains. Des hommes tels que Thomas Mann et Albert Einstein y lancèrent des appels et parlèrent sans détour pour briser le mensonge du silence. On raconte que plus de 2 500 personnes se pressaient dans l’auditorium et que des milliers d’autres furent priés de rentrer chez eux. Aujourd’hui, cette puissante expression de réalisme et de moralité serait parait-il obsolète. Les pages de critique littéraire affichent une suffisance hautaine et dédaigneuse, tout est empreint de symbolisme factice. Quant aux lecteurs, leur imagination morale et politique voudrait dit-on être apaisée, non stimulée. C’est ce que l’islamophobe Martin Amis souligne dans « Visiting Mrs Nabokov » : « La prévalence de l’ego n’est nullement un défaut, c’est une caractéristique évolutive ; c’est ainsi, voilà tout ».

Si c’est effectivement ainsi, alors nous ne valons plus grand-chose comme société civilisée. Car ce qui se déroule à Gaza est le tournant de notre époque qui, soit garantira aux criminels de guerre l’immunité de notre silence, vouant notre intelligence et notre moralité aux pires contorsions, soit nous donnera la force de réagir à pleine voix. Pour l’instant, je préfère garder le souvenir que j’ai de Gaza, du courage et de l’endurance de ce peuple, et de sa « lumineuse humanité », comme disait Karma Nabulsi. A mon dernier séjour en Palestine, je fus gratifié du spectacle de ces drapeaux palestiniens flottant aux endroits les plus improbables. Le soir tombait et c’était l’œuvre de gamins. On ne le leur avait pas demandé. Ils avaient attaché quelques bâtons ensemble pour les faire tenir droit. Quelques-uns, juchés sur un mur, tenaient leur drapeau entre eux, certains en silence, d’autres en pleurs… Ils font ça tous les jours, quand ils savent que des étrangers s’en vont, en pensant que le monde ne les oubliera pas…

Traduit de l’anglais par Dominique Arias

(Les notes entre [ndt : …] sont du traducteur et n’engagent que lui)