Monsieur le journaliste, pensez-vous que la Turquie soit démocratique ?

LORSQUE LE JOURNALISME DEVIENT DU TERRORISME INTELLECTUEL

Etant au centre de la polémique que vous avez entamée à travers votre article paru dans De Standaard (Belgique) le 28 mars dernier sous le titre «Wanneer idealisme terrorisme wordt» (Quand l’idéalisme devient terrorisme), je souhaiterais naturellement réagir en apportant quelques éclaircissements concernant votre jugement pour le moins expéditif et unilatéral à propos de mes opinions.

Je me trouve actuellement à la prison de Nivelles pour avoir traduit un communiqué et pris la parole lors d’une interview dans laquelle j’ai justifié le recours du DHKP-C à la violence en tant que forme de légitime défense dans le contexte ultra-répressif de la Turquie. Pour les juges gantois d’appel, ces deux faits anodins ont suffi pour faire de moi non seulement un terroriste mais en plus un dirigeant (!) du DHKP-C ce que je conteste énergiquement car je n’en ai ni l’ambition, ni les aptitudes, ni le courage requis. A l’inverse, je voudrais vous donner raison lorsque vous affirmez que je ne suis pas un «idéaliste innocent».

En effet, en tant que collaborateur au Bureau d’information du DHKP-C, une officine [terme impropre car péjoratif qui suggère un endroit où se trament et se préparent des choses pas nettes… Il vaudrait mieux mettre association] légale située en plein quartier européen à Bruxelles, j’ai agi en âme et conscience non pas pour la promotion de la rébellion armée mais pour l’abrogation de la torture en Turquie, pour contribuer à la résolution du conflit dramatique dans les prisons turques qui a emporté la vie de 122 militants victimes des pires sévices et pour dénoncer les persécutions qui visent les minorités nationales. Ainsi, je ne suis ni un dirigeant, ni un idéaliste innocent mais juste un antifasciste, avec ses convictions et ses doutes.

Mais indépendamment de l’appréciation que l’on peut se faire du DHKP-C ou de mon activité militante, je suis interpellé par votre absence d’esprit critique à l’égard d’une nouvelle législation (la loi sur les infractions terroristes du 19 décembre 2003) qui criminalise et condamne toute expression politique même la plus pacifique et la plus humanitaire sous prétexte que celle-ci rendrait service à l’une ou l’autre organisation figurant dans la «black list» européenne taillée sur mesure par Washington. Avec cette loi qui introduit le principe de délit d’opinion dans le code pénal belge, on assiste à l’émergence dangeureuse d’un ordre moral, d’un intégrisme voire d’un terrorisme intellectuel qui justifie la violence des puissants sur les plus faibles et diabolise toutes celles et ceux qui pensent différemment.

Vous évoquez, avec une certaine arrogance et un certain paternalisme, le principe selon lequel «celui qui dénie le droit à la vie à un autre ne peut faire aussi recours à la liberté d’expression». Votre intention est certes bonne et louable mais vous semblez trop vite oublier que l’Etat turc a commencé à éliminer ses opposants bien avant la naissance du DHKP-C; que l’armée est dépositaire du pouvoir depuis le coup d’Etat du 12 septembre 1980; que la Constitution en vigueur a été écrite par la junte; que, contrairement à certains pays d’Amerique latine ou d’Europe méridionale (Portugal de Caetano , Espagne de Franco et Grèce des colonels), il n’y a jamais eu de transition démocratique profonde si ce n’est quelques réformes cosmétiques; que l’Etat turc recourt à des réseaux clandestins maffieux et d’extrême droite pour torturer et assassiner des écrivains, des journalistes, des députés pro-kurdes, des étudiants ou des syndicalistes; qu’à l’instar de l’Italie mussolinienne, l’Etat a une valeur quasi divine et qu’il est donc très dangereux de le critiquer (vous parliez du fanatisme du DHKP-C?); que les intellectuels sont quotidiennement menacés de mort (le lauréat du prix Nobel de littérature 2006 Orhan Pamuk a été contraint à l’exil); que les syndicats et la presse sont régulièrement réprimés; que les tortionnaires et les assassins à la solde de l’Etat bénéficient d’une impunité absolue (ce que confirment les innombrables condamnations de la Turquie par Strasbourg); que le négationnisme du génocide arménien est une véritable politique d’Etat…, et j’en passe. Vous vous érigez contre une «image na?ve et partiale du DHKP-C turc» prétendument véhiculée par les signataires de la Plate-forme pour la liberté d’opinion mais votre vision ne me semble guère plus neutre.

Vous ignorez sans doute qu’en 37 ans d’existence et de résistance, plusieurs centaines de militants du DHKP-C pacifistes, non armés, ont été assassinés par la police, l’armée, les Loups Gris ou les escadrons de la mort pour avoir lutté contre la destruction des habitations des pauvres en périphérie des métropoles, contre la torture dans les commissariats et dans les prisons, pour le droit de manifester le 1er mai, pour la démocratisation des universités qui demeurent sous tutelle militaire ou pour les droits des minorités nationales (les Kurdes) ou religieuses (les Alévis).

Ces sept dernières années, près de 100 grévistes de la faim du DHKP-C ont perdu la vie, non pas lors d’échanges de tirs mais des suites de leur jeûne pour briser le mur du silence derrière lequel ils étaient torturés dans les Guantanamo turcs: les prisons de type F.

Vous affirmez avec certitude que le DHKP-C n’a pas choisi la voie démocratique alors que, d’une part, ce mouvement est doté d’un réseau d’associations et de comités qui agissent sur le terrain syndical, académique et culturel et qu’en dépit de toutes ses réserves concernant la démocratisation des organes du pouvoir, le DHKP-C a lancé une consigne de vote en faveur du parti progressiste pro-kurde (le DEHAP) lors des élections générales de 2002 (communiqué n° 23). Par ailleurs, dans les quartiers déshérités où le mouvement est influent, le DHKP-C a appuyé de nombreux maires indépendants lors d’élections municipales.

Les juges brugeois et gantois se sont arrangés pour focaliser l’attention sur l’activité la plus marginale du DHKP-C, à savoir la lutte armée et je constate que vous êtes tombé dans ce piège.

J’admets que certains actions du DHKP-C puissent faire l’objet de controverses. Et puisque vous évoquez l’attentat contre Sabanci perpétré le 9 janvier 1996, je vous confierai que je considère tout meurtre comme un fait dramatique et regrettable, y compris celui de Sabanci et de ses deux collaborateurs.

Mais je trouve encore plus regrettable que vous parliez des «camarades tombés» comme s’il s’agissait d’êtres sans valeur, de bétail, d’« untermenschen ». Vous n’avez certainement jamais entendu parler de Abdulmecit Seckin, Riza Baybas, Orhan Ozen et Gultekin Beyhan. Ces quatre personnes étaient détenues à la prison d’Umraniye à Istanbul pour leur appartenance au DHKP-C. Le 3 janvier 1996, l’armée a envahi leur dortoir. Ils ont été battus à mort, réduits en bouillie, à coups de crosses de fusil, de barres de fer et de chaînes par les militaires et ce, pour faire durer leur plaisir sadique.

Plusieurs dizaines de membres du DHKP-C ont également subi les tortures des militaires mais ils ont miraculeusement survécu en gardant cependant de graves séquelles.

Avant vous, les magistrats qui ont traité notre affaire ont eu la même réaction d’indifférence que la vôtre face à cet acte de barbarie.

Pour les autorités turques, la mort atroce de ces quatre militants n’a pas suffi: le 8 janvier 1996, lors de leurs funérailles, organisées dans le quartier stanbouliote d’Alibeykoy, la police a arrêté plus de 1.500 personnes qu’elle a parquées dans une salle de sport. Là, tous les coups étaient permis. Cet événement n’était pas sans rappeler le stade de Santiago en 1973. Et là, l’un de vos confrères, Metin Goktepe, a été tabassé à mort par la police. Metin Goktepe a succombé sur place à ses tortures. Ses tortionnaires ont été jusqu’à ironiser sur son décès en prétendant qu’il était tombé d’un mur… d’un mètre de haut!

C’est précisément dans ce contexte paroxystique de terrorisme d’Etat que le lendemain, des combattants du DHKP-C ont investi l’une des deux tours du Sabanci Holding et ont tué trois personnes dont l’industriel Özdemir Sabanci. Vous me direz qu’un crime ne justifie pas l’autre et j’aurais bien voulu vous donner raison. Personnellement, quand bien même la dynastie Sabanci est l’un des piliers économiques du fascisme en Turquie, j’aurais préféré que le DHKP-C déclenche des grèves ouvrières pour venger ses militants massacrés à la prison d’Umraniye (comme ce fut le cas au lendemain de l’attentat terroriste perpétré par la contre-guérilla et les Loups Gris le 16 mars 1978 sur le campus universitaire de Beyazit à Istanbul, attentat dans lequel sept étudiants de gauche furent assassinés). Mais je ne suis qu’un sympathisant, pas un stratège.

Il est vrai qu’en décembre 2000 j’avais tenu, devant une caméra de la RTBF, des propos apologétiques concernant l’attentat contre Sabanci mais j’étais sous l’effet de la colère. Je venais, en effet, d’apprendre l’assassinat de plusieurs amis personnels au cours d’un assaut militaire qui se déroulait simultanément à mon interview dans pas moins de 20 prisons turques. Ainsi à nouveau, des prisonniers du DHKP-C ont été massivement torturés et tués. En tout cas, si je fais une rétrospective de ces journées tragiques de janvier 1996 qui ont ensanglanté Istanbul, ce n’est nullement pour justifier quoi que ce soit. C’est pour vous démontrer que le dogme antiterroriste ambiant cultive la raison du plus fort, formate les esprits et les émotions et contribue à disqualifier voire à exterminer les opinions dissidentes.

Admettons que je soutienne la branche armée du DHKP-C. Pourquoi trouveriez-vous cela si choquant? En Turquie, des dizaines de milliers de personnes sympathisent avec la guérilla du DHKP-C et ne se gênent pas de le clamer dans la rue durant les manifestations. La guérilla du PKK, elle, compte en Turquie des millions de sympathisants! Tout électeur qui vote pour le parti DTP pro-kurdes (ex-DEHAP) soutient potentiellement la lutte armée, du moins sur le plan théorique. Si défendre la lutte armée est un crime, il faudrait enfermer tout individu qui légitime l’occupation de l’Irak par les troupes US ou de la Palestine par l’armée israélienne puisque l’occupation est une forme de lutte armée.

Ce contre-exemple prouve bien que la nouvelle loi anti-terrorisme condamne exclusivement la défense des armées des pauvres et des opprimés. A l’inverse, le chanteur français Patrick Bruel peut organiser des concerts de solidarité avec Tsahal sans courir le moindre danger légal, les Etats-Unis et l’OTAN peuvent bombarder et tuer au nom de la démocratie, un révérend américain peut appeler publiquement à assassiner Hugo Chavez, etc…

«Celui qui dénie le droit à la vie ne peut faire aussi recours à la liberté d’opinion», disiez-vous… Contrairement à vos affirmations, je ne prends pas part à un «jeu», Monsieur Verhoest. La lutte pour le démocratisation de la Turquie n’est pas un jeu, c’est une affaire sérieuse et même très dangereuse. En Turquie, cela peut vous coûter la vie. En Belgique, avec la loi anti-terroriste, cela vous coûte désormais la liberté.

Bahar Kimyongur