Microcrédit et auto-entreprise : loin du questionnement sur l’injustice globale

La survie des populations les plus pauvres du Sud, en majorité des femmes, passerait-elle par l’auto-entreprise avec le microcrédit comme levier ? La Grameen Bank du Bangladesh est fière d’ouvrir maintenant des succursales à New York et à Paris. Mais n’est-ce pas le signe d’une régression des emplois salariés et de la justice sociale au Nord, après la sévère dégradation des dernières décennies au Sud ? Jacques Attali, président de « Planète Finance », pense que la microfinance est une clé du développement, mais son avis est éminemment discutable. Le marché de la micro-finance, qu’on peut appeler aussi de la micro-dette, est potentiellement gigantesque quand on sait que la moitié des habitants de la planète disposent de moins de 2 dollars par jour pour survivre. De plus en plus de groupes financiers s’y intéressent. Il est vrai qu’en lisant les textes de Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix et père de la Grameen Bank, on peut ressentir beaucoup d’espoir : « L’aide sociale n’est pas une solution. Elle prive les gens de leur dignité. Il faut leur donner l’occasion de sortir d’un système d’assistés… Il faut leur donner une chance de changer de vie, d’aller de l’avant. » |1|. On imagine déjà les lignes de fractures de la grande misère qui s’estompent et les femmes qui peuvent enfin conquérir leur autonomie.

Bien sûr, on sait que certaines entreprises de microcrédit exagèrent en prêtant à des taux très élevés. Mais ils sont tout de même moins élevés que ceux des usuriers qui peuvent prêter en Inde jusqu’à 5% par jour. Parmi les 150.000 paysans indiens qui se sont suicidés ces 10 dernières années, nombre d’entre eux ont été poussés à cette extrémité par ces prêteurs privés et par ces rapaces qui leur vendent engrais, semences brevetées et pesticides, le plus souvent à crédit, en lieu et place des banques agricoles publiques disparues à cause des politiques néolibérales imposées par le trio infernal formé par le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Les femmes des pays soumis et surendettés, trop souvent obligées de vendre leur corps pour nourrir leurs enfants, ne trouvent-elles pas dans le microcrédit une porte de sortie ? Et pour les 30 millions de salariés jetés récemment par la crise financière dans le chômage, le microcrédit n’est-il pas un moyen utile pour se transformer en auto-entrepreneur et ainsi retrouver un moyen d’existence ?

Quand le microcrédit mondial représente en 2009 une somme de 12 milliards de dollars, les rapatriements des bénéfices effectués par les transnationales opérant au Sud dépassent 300 milliards de dollars. Les bénéfices de Total, sixième compagnie mondiale faisant commerce du pétrole extorqué à bas coût dans des pays du Sud, ont été de 14 milliards de dollars en 2008, pour le plus grand profit de quelques centaines de gros actionnaires. La même année, les 8,6 millions de millionnaires en dollars de la planète détenaient un patrimoine cumulé de 32.000 milliards de dollars alors que plus d’un milliard d’humains sont en état de sous-nutrition permanente. Alors quel impact réel pour le microcrédit ?

D’autres mesures très simples pourraient au contraire poser les bases d’un modèle économique plus juste. Si 3% du patrimoine des 8,6 millionnaires étaient prélevés en un impôt à existence unique, les quelque 1.000 milliards de dollars collectés seraient suffisants pour garantir à tous un accès à l’eau potable, à des infrastructures sanitaires, à une éducation primaire et à des soins de santé de base. A l’heure de la dictature actionnariale, une redistribution des richesses à l’échelle planétaire est une nécessité morale urgente.

L’injustice mondiale est le résultat de la compétition capitaliste où le plus fort amasse des profits démentiels et où les faibles ne font que lutter pour leur survie. Afin de ne pas remettre en cause cette loi de la jungle intolérable pour ceux qui sont épris de justice et d’émancipation, les tenants du modèle actuel plébiscitent l’auto-entreprise et la micro-finance. 

« Une des limites du microcrédit est qu’il finance essentiellement des activités à toute petite échelle, de très faible croissance, bien éloignées de l’image d’Epinal d’un Bill Gates démarrant Microsoft dans son garage : dans les rues des villes d’Inde, d’Indonésie ou du Bangladesh, on voit d’innombrables petites épiceries, vendant toutes la même chose, dont les bénéfices suffisent à peine à payer un salaire minimal à leur propriétaire, en dépit des dix à douze heures de travail quotidien » |2|.

Quels que soient les résultats positifs des microcrédits, et ponctuellement il y en a, ces mini prêts ne doivent pas nous faire oublier le système de la colonisation des ressources des pays pauvres et de l’esclavage économique et financier subi par leurs populations. Et ils ne doivent pas atténuer la lutte des peuples pour mettre définitivement fin à cette domination implacable. Tant que nous accepterons que les petits producteurs (paysans, artisans, mineurs, forestiers) du Sud soient en concurrence déloyale avec les multinationales, tant que les produits subventionnés du Nord viendront détruire les économies locales du Sud, tant que les richesses du Sud seront accaparées par de grandes entreprises du Nord qui alimentent la corruption des élites locales complices, tant que les dettes odieuses ne seront pas annulées (de Haïti au Congo, de l’Indonésie à l’Argentine), le micro-crédit n’aura qu’un effet nanométrique sur le développement des populations.

L’Europe de l’après seconde guerre mondiale s’est reconstruite avec les dons du plan Marshall. L’Espagne quasi féodale de l’après franquisme s’est reconstruite avec des dons européens – les fonds structurels. Toutes les grandes puissances ont utilisé le protectionnisme pour développer les secteurs vitaux de leur industrie et de leur agriculture jusqu’à ce qu’elles soient assez solides pour affronter la concurrence. Tout cela est refusé aux pays du Sud. Microcrédit et auto-entreprise n’y changent rien, voire renforcent la logique actuelle puisqu’ils ne la questionnent pas. C’est la lutte consciente des peuples qui pourra tourner la page d’un capitalisme dont les ravages n’ont que trop duré.

Notes

|1| Libération, 4 février 2010

|2| Esther Duflo, Le Monde, 11 janvier 2010

Nicolas Sersiron et Damien Millet sont vice-président et porte-parole du CADTM France.

Source: CADTM