Michel Collon : «Le pluralisme des médias progresse au Venezuela»

Paru le Samedi 09 Juin 2007

PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ

POLÉMIQUE – Etats et médias occidentaux ont dénoncé le non-renouvellement de la concession de Radio Caracas Television (RCTV) comme une violation de la liberté d'expression. De retour du Venezuela, le critique des médias Michel Collon conteste. Et il n'est pas le seul.

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Les supposés penchants autoritaires d'Hugo Chávez enfin mis à jour? La décision du gouvernement vénézuélien de ne pas renouveler la concession hertzienne attribuée en 1987 à Radio Caracas Television (RCTV) –la chaîne est accusée d'avoir encouragé le putsch de 2002– a déclenché une véritable tempête médiatico-politique. Au concert de critiques émanant de l'opposition vénézuélienne –dont RCTV était l'un des canaux principaux– s'est ajoutée une mobilisation internationale peu commune. Depuis deux semaines, médias internationaux mais aussi institutions publiques fustigent la «fermeture» de la plus ancienne et la plus regardée des chaînes vénézuéliennes. L'affaire a pris une telle tournure que, la semaine dernière, le Parlement puis la présidence de l'Union européenne se sont sentis obligés d'imiter le Sénat étasunien qui avait consacré une séance à débattre du cas de RCTV. A l'unanimité, la Chambre haute des Etats-Unis a accusé Caracas d'avoir «transgressé la liberté de pensée et d'expression». Plus prudents, les élus européens ont rappelé leur attachement au «droit de la presse de jouer son rôle de contre-pouvoir».

Lundi, à Panama, devant l'Organisation des Etats américains, c'était au tour de la ministre des Affaires étrangères US, Condoleezza Rice, de dénoncer une «mesure forte contre la démocratie»…

Le lendemain, Reporters sans frontières (RSF) publiait un «rapport de mission» (lire aussi ci-contre) s'inquiétant de la volonté d'«hégémonie médiatique» du pouvoir. «En procédant à la fermeture de RCTV et surtout à la saisie de son matériel au bénéfice de TVes (la future chaîne publique qui reprendra le canal hertzien libéré, ndlr), Hugo Chávez a étoffé son emprise sur le dernier bastion qui lui tenait tête: les médias.» L'ONG annonce son intention de saisir du dossier le Conseil des droits de l'homme. Rien de moins!

Rééquilibrage public-privé

De retour il y a dix jours du Venezuela, le journaliste et analyste des médias Michel Collon rit jaune face à cet activisme libertaire: «A les entendre, on croirait qu'il n'y a plus qu'une chaîne d'Etat au Venezuela! C'est oublier que les TV privées Globovision, Televen et Venevision1 conservent leurs concessions hertziennes.»

Surtout, le médiologue belge défend le droit de l'Etat vénézuélien de mener une politique audiovisuelle active. En cela, il voit d'un bon oeil la création, au côté des trois chaînes privées, du canal public généraliste VTV et de la culturelle ViveTV, de la future chaîne publique et populaire TVes. Pour Le Courrier, l'auteur d'Attention Médias! 2 décrypte les enjeux de l'affaire RCTV et brosse le portrait du quatrième pouvoir au Venezuela.

La presse française a décrit lafermeture de RCTV comme une atteinte au pluralisme des médias. Qu'en pensez-vous?

Michel Collon: D'abord, une précision: RCTV n'a pas été fermée. Sa concession hertzienne, qui arrivait à échéance le 27 mai 2007, n'a pas été renouvelée; RCTV peut continuer d'émettre sur le câble et le satellite. Au Venezuela, les gens des classes moyennes ont tous accès au câble, et même dans les quartiers populaires, on sait s'organiser pour le pirater.

Ensuite, faire passer RCTV pour la dernière télévision d'opposition, comme l'ont fait les journaux français, relève du pur mensonge. Lorsque l'on dit que parmi les chaînes privées qui demeurent sur les ondes hertziennes, certaines n'ont pas une couverture nationale, on oublie de préciser qu'il en est de même dans le secteur public…

En réalité, le paysage audiovisuel vénézuélien est écrasé par les grands groupes privés qui dominent 85% de la couverture. Ces télévisions sont toutes aux mains de milliardaires – tel Gustavo Cisneros, le grand ami de George Bush – qui ont participé au pillage des ressources pétrolières du pays et vouent une haine absolue à Chávez. A lui seul, le très réactionnaire propriétaire de RCTV, Marcel Granier, possède une dizaine de TV locales. Toutes ces chaînes se comportent en véritables partis politiques, leur couverture de l'info est partiale, on y retrouve toujours les mêmes sources. Le pluralisme est tout aussi faible au niveau de la presse écrite. Sur les dix quotidiens nationaux, neuf sont ouvertement opposés au gouvernement et pratiquent la même intoxication.

Mais fait-on vraiment avancer le pluralisme en privant d'ondes un opposant aussi hargneux soit-il?

La question que pose la décision du gouvernement est celle-ci: est-il dans l'intérêt de la population que la quasi totalité des canaux hertziens –dont le nombre est techniquement limité– soit dans les mains de quelques milliardaires? Dans une société dont on tente de changer les structures, les rapports pauvres-riches, peut-on laisser le domaine médiatique à ces derniers? La réponse est évidemment non. Au-delà de la désinformation qu'elles pratiquent, ces télévisions-poubelles servent aux élites dominantes à faire passer dans la population leurs valeurs réactionnaires, individualistes, consuméristes. Elles imposent une image des rapports Nord-Sud très illusoire, comme si dans un pays pauvre, chacun pouvait adopter le mode de vie américain. Elles répandent, en outre, un modèle de violence parmi les jeunes, alors même que l'insécurité est un très grave problème au Venezuela.

Le phénomène dépasse d'ailleurs ce pays. Partout en Amérique latine, on a des monopoles médiatiques privés qui tentent par tous les moyens de bloquer les processus sociaux et politiques en cours sur le continent. Pour l'instant, seul le Venezuela s'est employé à rééquilibrer son panorama médiatique, en assurant un certain pluralisme des sources d'information.

Le futur défi du gouvernement consistera à faire de la nouvelle TVes une télévision de service public honnête, attractive, non élitiste mais de qualité, et ce malgré la concurrence inégale des télés privées gavées de recettes publicitaires. J'ai entendu dire que le célèbre cinéaste Román Chalbaud serait chargé de faire une telenovela de qualité pour TVes. Je pense qu'on est sur la bonne voie, celle d'une TV publique populaire. Les gens ont besoin d'autres choses que d'interviews ou de débats politiques!

Pourquoi a-t-on précisément retiré la concession à RCTV, alors que toutes les chaînes privées ontsoutenu le putsch d'avril 2002?

RCTV a derrière elle une longue série d'infractions aux lois encadrant les médias audiovisuels3. Elle avait déjà été sanctionnée par les gouvernements qui ont précédé Hugo Chávez. Lors du coup d'Etat, RCTV a été à la pointe. Non seulement elle a appelé à renverser le président, mais elle a fabriqué des montages pour tromper la population. Et pendant les manifestations qui ont remis Chávez au pouvoir, elle diffusait des dessins animés et des séries… Après le putsch, le gouvernement a demandé aux TV de respecter les institutions démocratiques. Sans arrêter de soutenir l'opposition, les autres canaux sont devenus moins provocateurs. Pas RCTV.

Pourquoi n'avoir pas ouvert une action judiciaire contre RCTV, plutôt que de prendre, cinq ans après, une mesure administrative?

En premier lieu, il faut souligner que cette mesure est légale. La concession était expressément limitée dans le temps, il n'y avait aucune raison de considérer son renouvellement comme une formalité. Pourquoi le gouvernement n'a-t-il pas agi dès 2002? Il faudrait lui demander. Beaucoup de gens au Venezuela estiment, en effet, que Chávez aurait dû se montrer plus dur à ce moment-là. Je pense qu'il n'a pas souhaité s'en prendre aux médias. Il a ouvert le dialogue avec les propriétaires de chaînes, leur demandant de ne plus appeler à la violence. Or RCTV a toujours refusé de dialoguer avec l'Etat, même lorsque la question du renouvellement de la licence a été posée.

Imaginez qu'en France, TF1 appelle à en finir avec Sarkozy. Ça ne durerait pas cinq minutes! Au Venezuela, ça a duré cinq ans! I

Note : 1 Ndlr: Parmi les principales chaînes du Venezuela, Michel Collon oublie CMT.

2Paru en 1992 aux éditions EPO, ce livre analyse la couverture, en France et en Belgique, de la guerre du Golfe.

3Ndlr: L'administration a recensé 652 infractions entre juin et décembre 2006, allant de l'incitation à la violence à la diffusion de publicité pour l'alcool ou au non-respect des normes de programmation (violence, pornographie, quotas de production nationale, etc.)