Mexique : une aussi longue ingérence US

Des électeurs qui élisent des gouvernements de gauche, des populations qui luttent contre la dévastation de leurs terres, de leurs économies par le capital transnational, des gouvernements qui se plient de moins en moins aux diktats de Washington qu’ils viennent de la Maison Blanche, du Pentagone, de la Banque Mondiale ou du FMI, l’Amérique Latine inquiète les puissants.

Tous les pays n’évoluent pas au même rythme, tous les gouvernements ne sont pas poussés avec la même vigueur par les mouvements populaires, certains même, mise à part la Colombie qui elle réprime, les redoutent et les freinent, mais cette tendance est forte et réelle. Au quartier général de la réaction, à Washington on prépare les mesures pour briser ce mouvement. Dans cette effervescence politique, le Mexique semble un peu en retrait. La droite libérale a pris le pouvoir, c’est-à-dire la Présidence de la République – dans le système constitutionnel mexicain le Président est très puissant voire tout puissant – en 2000 et se prépare à affronter en 2006 une gauche qui pourrait l’emporter. Allons y voir de plus prés !

Juin 2005.

Il est certainement mille façons de parler du Mexique, vaste pays, bordé par deux océans, peuplé de 105 millions d’habitants, foyer de très anciennes civilisations ( aztèque et maya en particulier) et théâtre de moments importants de l’histoire « moderne » ( au sens où l’entendent les historiens c’est-à-dire depuis 1492 date à partir de laquelle les Aztèques voient surgir de frêles navires quelques soudards espagnols envoyés à l’aventure par Isabelle la Catholique) et en particulier de l’unique Révolution ayant eu lieu sur le continent américain.

Notre intention n’est donc nullement de faire un portrait (nécessairement immense à l’image des fresques des muralistes mexicains – Diego Rivera, Siqueiros..) mais de réfléchir à la capacité de ce pays à vivre à côté de la première puissance mondiale, partageant avec lui 3500 km de frontière commune, et à la possibilité de conserver un minimum d’indépendance politique, d’autonomie culturelle et de liberté d’action économique et sociale.

Comment résister à ce voisinage écrasant, à cet impérialisme de plus en plus envahissant ? Comme si, au lieu du sombrero traditionnel, le Mexique portait en permanence sur la tête une énorme enclume soumise aux coups répétés d’un forgeron forcené. Comme si le Mexique figurait un géant Atlas fatigué, tenant à bout de bras musculeux mais vieillis un globe terrestre trop gros pour lui.

ECLAIRAGES

1- Le Mexique rétrécit

Quand en 1776, les 13 premiers Etats fédérés des Etats-Unis proclament leur indépendance, le Mexique n’est encore qu’une colonie de la couronne d’Espagne. Il ne devient indépendant qu’en 1821 après une décennie de combats dans le grand mouvement d’émancipation de l’Amérique Latine conduit par Bolivar dans l’hémisphère Sud. Immense, il s’étend depuis ce qui est aujourd’hui le Costa-Rica jusqu’à des territoires très peu peuplés et qui deviendront dans les futurs Etats-Unis d’Amérique le Texas, la Californie l’Arizona, l’Utah, le Nevada et le Nouveau Mexique.

En 1823, les petites républiques d’Amérique Centrale prennent leur indépendance mais le jeune pouvoir mexicain a déjà trop à faire avec son voisin du Nord pour s’en préoccuper. Le voisin du Nord en effet après avoir racheté pour 15 millions de dollars la Louisiane (une Louisiane immense qui s’étend jusqu’aux grands lacs) à Napoléon devient en effet très gourmand. Après avoir proposé, chèque à l’appui, une fusion des deux Etats qui en aurait fait, selon les ambitions affichées d’un certain MONROE qui n’est encore que Secrétaire d’Etat avant de devenir Président, la première puissance mondiale, proposition rejetée avec dédain par les mexicains, les Etats-Unis, lancés dans leur grande chevauchée vers l’Ouest, se muent en agresseurs. La guerre va durer plusieurs années, entrecoupée de périodes d’accalmie, mais finalement le Mexique est défait et, par le traité de GUADALUPE – 1848 – qui fixe la frontière à son emplacement actuel, abandonne à son voisin le territoi re des Etats cités plus haut, soit quelques 3 millions de km2 (6 fois la France). Sur le moment, cette perte n’est pas ressentie très cruellement par le Mexique de l’époque car il s’agit à l’époque de territoires très peu peuplés, en partie désertiques.

Quelques noms connus liés à guerre :

Côté mexicain le Général Santa Anna, plusieurs fois président mais pour des durées brèves, côté Etats-Unis le général Houston président du Texas sécessionniste avant que cet Etat n’intègre définitivement les Etats-Unis.

Pendant cette guerre les Etats-Unis font l’apprentissage impérialiste de la « diplomatie de la canonnière ». En Décembre 1845 La flotte US s’installe devant Vera Cruz et bloque le port pour ralentir les fournitures d’armes européennes et faire pression sur le gouvernement mexicain, les marines débarquent à Monterrey en 1846 et à Vera Cruz en 1847 d’où ils commencent leur marche sur la capitale. Bientôt, Le drapeau US flotte sur Mexico.

Dans ces combats les Etats-Unis ont perdu 25000 hommes mais le gain territorial est énorme. En même temps, ils se sont fait les dents de grande puissance dominatrice sur leur voisin.

Leur démarche dans cette période fondatrice est résumée par l’historien français Thomas Calvo professeur à Paris X, qui écrit dans l’ouvrage collectif : « Le Mexique face aux Etats-Unis » (L’Harmattan -2004) :

« Déjà les Etats-Unis mettent au point leur diplomatie expansionniste, basée sur l’usure, l’interprétation abusive des textes, la manipulation cartographique de territoires encore mal délimités et , au bout du compte, une certaine mauvaise foi appuyée sur la force. » , phrase d’une éclatante actualité

2 – Les intérêts économiques US dominnent

Cependant le traité de GUADALUPE ne calme aux Etats-Unis que les appétits gouvernementaux. Le Nord du Mexique, ses terres, ses richesses minières sont convoitées par les aventuriers qui sévissent dans les nouveaux Etats annexés et qui n’ont aucun respect pour les frontières nouvellement tracées. Ils le font sous la bannière étoilée mais sous un contrôle faible ou nul de l’Etat fédéral. La figure la plus connue de ces personnages est WILLIAM WALKER qui après avoir tenté de s’approprier la basse Californie (province mexicaine) prend possession du Nicaragua où il devient temporairement chef d’Etat. Dans le texte qui suit, Il a bien exprimé l’opinion des « gringos » sur les mexicains et autres latinos :

« Ceux qui parlent d’établir des relations durables entre la race américaine pure, ainsi qu’elle existe aux États-Unis, et la race mêlée indo-hispanique, sans l’emploi de la force ne sont que des visionnaires. Partout où se trouvent face à face la barbarie et la civilisation, ou deux formes de civilisation, le résultat doit être la guerre. »

Il a ainsi souligné une différence fondamentale entre les deux pays : au nom d’une mythologie de la race pure, les Etats-Unis se sont bâtis sur l’élimination quasi-totale des indiens alors que le Mexique, lui-même profondément métissé, même s’il a souvent maltraités et marginalisés les indiens, ne les a pas éliminés, comme si les siècles de civilisation précolombienne qu’ils portent en eux leur donnaient une fabuleuse capacité de résistance, une sorte de pérennité historique et les protégeaient de l’extermination.

La pression étasunienne sur le Mexique va se relâcher en raison du conflit entre Nordistes et sudistes qui va déboucher sur la guerre de sécession. Ce relâchement est perçu en Europe comme une opportunité de reprendre pied sur ce continent si riche. Napoléon III poursuit à l’époque une politique colonialiste et s’allie avec Maximilien d’Autriche, frère cadet de l’empereur François Joseph et donc en manque de trône, pour remettre les Habsbourg, ancienne famille régnante en Espagne, sur le trône mexicain. La bourgeoisie mexicaine est favorable à cette restauration mais la résistance à cette occupation s’organise autour du général indien, BENITO JUAREZ. Elle reçoit l’appui matériel des Etats-Unis dés que la guerre de sécession s’achève. Les troupes franco-espagnoles- autrichiennes sont battues, Maximilien fait prisonnier et fusillé. La chute de Maximilien est l’échec de la dernière tentative des puissances européennes de reprendre pied sur le continent américain . Il ne restera plus aux Etats-Unis qu’à aider les républicains cubains à chasser l’Espagne – 1898 – pour que le continent entier échappe à toute autre influence que celle des Etats-Unis.

JUAREZ s’installe au pouvoir et le soutien qu’il a reçu des Etats-Unis fait désormais de ceux-ci une puissance amie. L’influence étasunienne va désormais prendre un tour plus organisé sous la supervision des deux gouvernements. La page des aventuriers de western s’achève, place aux investisseurs, aux banques et aux grandes compagnies. Les capitalistes US ouvrent des mines, construisent des voies ferrées les reliant aux Etats-Unis et se trouvent progressivement à la tête de la partie moderne de l’économie mexicaine. Cette évolution est grandement favorisée par un basculement de la démographie au profit des Etats-Unis : grâce à l’énorme apport migratoire consécutif à la ruée vers l’or et à la conquête de l’ouest le pays compte à la fin du 19° siècle 75 millions d’habitants alors que les mexicains ne sont que 15 millions. La domination des Etats-Unis devient donc multiforme : territoriale depuis 1848, elle est maintenant démographique, économique et militaire.

Le dictateur PORFIRIO DIAZ, qui reste au pouvoir de 1879 à 1911, favorise cette prise en mains et s’installe en bon gérant des intérêts US en faisant régner un ordre très brutal sur le Mexique. Comble de bonheur : en 1901, une entreprise californienne extrait les premiers barils de pétrole mexicain prés de Tampico et cette production va très vite porter le pays à la troisième place mondiale des producteurs après les Etats-Unis et la Russie.

3 – La main des Etat-Unis dans la révolution mexicaine

Cette main mise des Etats-Unis est très mal acceptée par la population mexicaine et sera une des causes profondes de la révolution qui débute en 1910. DIAZ est renversé en Mai 1911 et remplacé à la tête de l’Etat par un réformateur modéré : FRANCISCO MADERO qui veut redonner au Mexique un droit de contrôle sur ses richesses. C’en est trop pour les Etats-Unis et l’ambassadeur des Etats-Unis à Mexico favorise un complot contre MADERO. FELIX DIAZ, neveu du dictateur, et le général HUERTA renversent le gouvernement et exécutent MADERO le 22 février 1913. HUERTA prend le pouvoir. Ce coup d’état orchestré par les Etats-Unis – on voit que le renversement d’ALLENDE , 60 ans plus tard, a eu des précédents – attise le feu révolutionnaire. Entrent alors en scène CARRANZA, PANCHO VILLA, FRANCISCO ZAPATA, personnages célèbres, à la tête de mouvements et de forces politiques diverses qui mèneront avec succès la guerre contre HUERTA mais ne s’unifieront pas sur un programme révolutionnaire. Leur campagne militaire est paradoxalement soutenue par les Etats-Unis qui après avoir favorisé HUERTA changent brusquement de cheval. En effet le personnage HUERTA n’est pas en lui-même bien reluisant mais surtout il se met à rechercher l’appui des puissances européennes pour sauver son régime et se propose d’ouvrir les champs pétroliers mexicains aux anglais. En stricte application de la doctrine MONROE : « L’Amérique aux américains » (lire l’Amérique aux Etats-Unis), il faut lâcher HUERTA. C’est ce que va faire le nouveau président US WILSON. Le 22 Avril 1914, les marines débarquent à nouveau à Vera Cruz ; marchent sur Mexico et font basculer le pouvoir du côté des révolutionnaires. La bannière étoilée flotte une nouvelle fois sur Mexico. HUERTA s’enfuit en Juillet 1914. Reste à faire le tri entre les insurgés. WILSON choisit évidemment le plus modéré : CARRANZA, il suspend toute fourniture d’armes à l’armée du Nord de PANCHO VILLA et aux zapatistes et la nce ses troupes à la poursuite de PANCHO VILLA. Cette poursuite est interrompue par l’entrée en guerre des Etats-Unis en Europe en 1917 mais l’élan révolutionnaire est brisé. ZAPATA lui-même sera victime d’un complot et assassiné en 1919.

Les Etats-Unis sont intervenus en permanence dans cette révolution qui reste inachevée. Elle va cependant laisser des traces profondes dans l’histoire du Mexique puisque les deux exigences centrales des révolutionnaires : le contrôle national des ressources du sol et du sous-sol et la reconnaissance du droit par les indiens à la propriété collective de la terre (revendication portée en particulier par ZAPATA) sont reprises dans la Constitution de 1924 qui fixe jusqu’à aujourd’hui encore les règles du jeu politique.

Un président de la république tout puissant, mais pendant un unique mandat de 6 ans non renouvelable, un sénat comprenant deux élus pour un mandat non renouvelable de 6 ans dans chacun des 31 Etats de la fédération plus une représentation à la proportionnelle nationale et une chambre des députés élue tous les trois ans pour partie dans les états fédérés pour partie à la proportionnelle nationale.

Ce système qui devait assurer un renouvellement régulier du personnel politique et un certain pluralisme va être totalement subverti par la création en 1829 du Parti Révolutionnaire Institutionnel PRI) qui s’empare alors du pouvoir et va contrôler le gouvernement – Présidence, Congrès et Gouverneurs des Etats fédérés – du pays jusqu’en 2000.Le PRI assure à travers un simple changement de personne à la Présidence la domination permanente sur le pays d’une oligarchie métisse. Pour faire supporter cette domination, le PRI devra tout en maintenant en place une société très inégalitaire, composer avec l’agitation populaire qui cesse rarement au Mexique que ce soit dans les campagnes où paysans et indiens défendent avec acharnement leurs droits ou à la ville où se constituent dans cette période de forts syndicats ouvriers qu’il faut contrôler par le haut en y installant des responsables du PRI. Mais qu’un mouvement faiblisse ou qu’apparaisse ici ou là un leader syn dical trop radical et voilà le PRI qui réprime ou qui tue en ayant recours à des hommes de l’ombre qui sont la version mexicaine des escadrons de la mort dans les autres pays latino-américains. La différence est que ce « sale boulot » est fait directement par la classe dirigeante mexicaine sans que les Etats-Unis, qui surveillent de loin, n’aient à lui tenir la main.

C’est dans une période de forte agitation populaire – à partir du milieu des années 30 – que le Président LAZARO CARDENAS va nationaliser le pétrole mexicain et créer en 1938 la première entreprise de pétrole nationale dans le monde, URSS mise à part. Bien que les intérêts des compagnies US soient lésés, Washington va laisser faire car ROOSEVELT qui gouverne sent venir la guerre et les Etats-Unis, conscients des affrontements à venir en Asie – le Japon a déjà envahi la Chine – et en Europe, font le choix de maintenir la paix sur le continent américain, évitant l’ouverture d’un nouveau front et garantissant des approvisionnements vitaux pour le temps de guerre qu’il s’agisse du blé argentin ou du pétrole mexicain. La deuxième guerre mondiale va donc être pour l’Amérique Latine une période de développement important qui fait espérer à certaines équipes dirigeantes une intégration rapide au monde industriel développé. Il n’en sera rien.

4 -L’ aprés guerre

La guerre froide conduit les Etats-Unis à empêcher par tous les moyens l’installation au pouvoir d’équipes de gauche en Amérique Latine et à favoriser l’installation de dictatures militaires à leur solde. N’échappent à cette politique que Cuba grâce à la révolution de 1959 et le Mexique où la dictature démocratique du PRI semble garantir une stabilité suffisante. Pourtant dés les années 60 le Mexique inquiète les Etats-Unis : le développement économique a provoqué une forte urbanisation et une certaine démocratisation de l’enseignement supérieur. En même temps la guerre du Vietnam a un écho politique important en Amérique Latine. La rhétorique de la guerre froide entre superpuissances nucléaires s’applique mal à ce petit pays asiatique peu développé. Cette guerre rappelle la défaite de 1848, les interventions militaires US au Mexique, la bannière étoilée flottant sur Mexico. Comme dans d’autres pays du monde, comme aux Etats-Unis, comme en Europe, l’année 68 est au Mexique une année agitée où une forte contestation étudiante trouve un large écho dans la population. En Octobre 68 doivent se dérouler à Mexico les premiers jeux olympiques tenus dans un pays du tiers-monde. Les jeux qui représentent pour le mouvement étudiant une dépense somptuaire dans un pays où de nombreux besoins élémentaires de la population ne sont pas satisfaits, sont contestés. Craignant que le déroulement des Jeux soit perturbé alors qu’il y joue son prestige, le gouvernement prend peur. Le 2 Octobre, le comité de grève étudiant appelle à un rassemblement sur la place des 3 Cultures à Mexico, le Tlatelolco, place symbolique entourée de ruines aztèques, d’une église baroque et de grands immeubles d’habitation populaire. Environ dix mille personnes s’y retrouvent en fin d’après-midi : étudiants, habitants du quartier, militants syndicaux. La nuit tombe et tandis que les leaders prennent la parole depuis le balcon d’un des immeubles d’habitation qui bordent la place, des feux de Bengale l’éclairent soudain. A ce signal, la place est encerclée par 300 chars d’assaut, des brigades en civil portant autour du poignet un petit foulard en signe de reconnaissance s’infiltrent dans la foule , des mitrailleuses lourdes arrivées sur des camions ouvrent le feu, des soldats chargent à la baïonnette. C’est un massacre. Le gouvernement annonce des « affrontements » et une trentaine de morts sans distinguer entre agresseurs et agressés. Le chiffre des morts est au moins dix fois plus élevé mais il sera interdit aux familles de reconnaître leurs dépouilles. la police et l’armée font des milliers de prisonniers. La protestation étudiante et sociale a été noyée dans le sang.

Les JO vont pouvoir s’ouvrir dans le climat de terreur ainsi créé. L’ordonnateur de ce bain de sang est le secrétaire général du gouvernement, LUIS ECHEVERRIA qui, sous les couleurs du PRI sera élu l’année suivante à la Présidence de la république. Il est établi aujourd’hui qu’ECHEVERRIA était un agent de la CIA et que le calme devait être rétabli à Mexico sur ordre de Washington qui ne voulait pas que les Jeux Olympiques se transforment en un immense meeting contre la guerre du Vietnam. Il en fut ainsi, même si deux athlètes étasuniens noirs manifestèrent contre la politique de leur gouvernement en levant, devant les journalistes et les caméras du monde entier, un poing ganté de noir au moment où, les médailles d’or et de bronze autour du cou pour leur course du 200 m, éclatait la musique de l’hymne US. Le massacre de Tlatelolco, béni par les Etats-Unis, n’eut pas le même retentissement que celui de la place Tien an Men, 21 ans plus tard. La littérature sur le sujet est rare et les « droits-de- l’hommistes » y font peu référence. Signalons en espagnol l’ouvrage de ELENA PONIATOWSKA : « La Noche de Tlatelolco » (1997- Ediciones Era – Mexico)

La répression se poursuivit pendant les années 70 mais ECHEVERRIA, sali par le massacre du 2 Octobre, renonça à recourir aux forces légales – armée et police – pour étendre et généraliser la pratique des équipes clandestines d’assassins politiques. Simultanément pour dissoudre le sentiment anti-gringo dans la population étudiante, il ouvrit largement la porte aux études à l’étranger : Etats-Unis, Europe et aussi Chili – mais après le renversement d’Allende ! Les militants étudiants qui n’étaient sont pas en prison étaient dispersés et l’Université de Mexico perdit son rôle de chaudron révolutionnaire.

Très vite, ces largesses financières – les bourses d’études à l’étranger sont nombreuses et généreuses – ont un effet qui perdue aujourd’hui. L’université mexicaine forme aux premiers niveaux et les diplômes terminaux les plus prestigieux sont obtenus à l’étranger et principalement aux Etats-Unis. Ainsi la future classe dirigeante va-t-elle être majoritairement imprégnée de culture yankee. L’emprise des Etats-Unis sur le Mexique devient alors extrêmement forte : politique, idéologique, économique : deux futurs présidents seront formés à Harvard -tout en restant ironiquement membres du Parti Révolutionnaire institutionnel, ministres, hauts fonctionnaires sont formés aux Etats-Unis et s’ouvre l’ère des « maquiladoras » ces usines d’assemblage délocalisées des Etats-Unis qui s’installent dans les provinces Nord du Mexique pour profiter de la faiblesse des salaires mexicains.

5 – Dollar et pérole : nouvelle emprise étasunienne sur le Mexique

La société nationale pétrolière PEMEX continue à fonctionner mais elle a tardé à moderniser ses installations et à poursuivre ses recherches et au début des années 70 elle n’assure plus la totalité de la consommation du pays. Cependant elle n’a pas adhéré à l’OPEP et cette prudence vis-à-vis du grand pays voisin lui vaut de bénéficier d’une immense sollicitude de ce dernier dés le premier choc pétrolier de 1973. En effet, la riposte des grands importateurs à ce choc est de pousser la production chez les non OPEP : Mexique, et en Europe, producteurs en Mer du Nord : Norvège et Grande-Bretagne. Il faut donc intensifier la recherche, ouvrir de nouveaux puits et accroître la production : PEMEX s’y emploie activement en profitant de la hausse des prix internationaux de l’or noir. Les Etats-Unis peuvent ainsi desserrer l’étreinte de leurs gros fournisseurs OPEP : Arabie et venezuela. Pour accélérer ce bond en avant de l’industrie pétrolière mexicaine il faut beauco up d’argent, il faut acheter beaucoup de matériel à l’étranger, et comme ce boom permet aussi de distribuer un peu de pouvoir d’achat à la population, le Mexique, certain que cette embellie pétrolière va durer, emprunte. Mais l’eldorado pétrolier ne durera pas 10 ans. A partir de 82, le prix du pétrole diminue, avant de s’effondrer en 86. En même temps la réserve fédérale US qui règle au niveau mondial le cours des emprunts en dollars augmente massivement ses taux d’intérêt. Le Mexique est financièrement dans l’impasse : Les recettes diminuent, les remboursements d’emprunts augmentent. En décembre 82, le peso est dévalué de 40 % et le Mexique passe sous la coupe du FMI qui va l’utiliser comme principal cobaye de ses politiques d’ajustement structurel. Tous les budgets sociaux sont sacrifiés. PEMEX échappe cependant à la privatisation. Impossible de toucher à ce symbole national et inopportun au moment où il importe d’affaiblir l’OPEP et donc de ne pas se fâcher avec un fourniss eur fidèle et proche des Etats-Unis.

Pour les investisseurs US, l’écroulement du peso est une bénédiction car la dévaluation de 82 est suivie d’autres au point que le dollar qui vaut 12,5 pesos en 1976, en vaut 150 en février 82, 245 en juillet 85 et 546 en Mai 86. En 86, le peso est à un quarantième de sa valeur de 76 ! Cet effondrement qui étend la misère dans tout le pays profite aux investisseurs US : les salaires des ouvriers/ouvrières mexicain/es deviennent dérisoires. Pour autant le système politique ne craque pas : la migration vers les Etats-Unis s’intensifie, de nombreuses familles mexicaines survivent grâce aux envois des émigrés et le gouvernement réussit à faire en partie oublier les énormes difficultés de la vie quotidienne pour la majorité de la population en adoptant en politique étrangère une attitude critique par rapport à la politique de REAGAN en Amérique Centrale (Nicaragua, El Salvador, Honduras) et sur la question cubaine. Mais ces années vont laisser des traces dans la po litique intérieure du pays :

– à côté du PRI tout puissant, deux partis se renforcent l’un à sa droite le PAN (Parti de l’alliance nationale) l’autre à sa gauche le PRD (Parti révolutionnaire démocratique) et sans une fraude massive le PRD aurait probablement gagné les présidentielles de 1988

– l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) qui fera irruption sur la scène mondiale en 1994 est fondée en 1983 au Chiapas, un des états les plus pauvres de la fédération.

– d’autres mouvements de guérillas moins connus comme l’ERP se créent dans d’autres régions

6 – L’ intégration économique

Tenu sous perfusion par les dollars du FMI et par les aides gouvernementalismes US, le Mexique va finir par payer le prix de cette dépendance qui va passer d’un état de fait à une réalité institutionnelle. D’abord le Mexique adhère au GATT, l’ancêtre de l’OMC, en 1986 et accepte donc les règles générales du libre-échange ensuite il signe avec les Etats-Unis et le Canada l’Accord de Libre Echange Nord Amérique (ALENA) qui entre en vigueur le 01.01.1994. L’ALENA concrétise la domination du plus fort des trois partenaires sur les deux autres et en particulier des Etats-Unis, dont le PIB est 30 fois supérieur à celui de son voisin du Sud, sur le Mexique. Marchandises et capitaux circulent librement sans droits de douane et sans contrôle dans ce vaste marché de prés de 400 millions de consommateurs, le phénomène des « maquiladoras » s’amplifie atteignant les régions du centre et du sud du pays, les produits de grande consommation produits par les firmes Us envahiss ent le marché mexicain , les rachats d’entreprises industrielles et de banques mexicaines par des capitaux US s’intensifient , les produits agricoles mexicains subissent de plein fouet la concurrence de productions US gorgées de subventions et d’OGM.

Dans le sens inverse, les Etats-Unis remplacent les droits de douane par des réglementations tatillonnes qui freinent l’accès des produits mexicains sur le territoire US. Comme toujours, entre deux partenaires dramatiquement inégaux, la libéralisation ne profite qu’au plus fort. Comble d’affaissement le peso est à nouveau dévalué en Décembre 1994 ce qui met sous la coupe des détenteurs de dollars, étasuniens, voire japonais ou européens, la force de travail mexicaine à vil prix. Cette nouvelle crise financière qui prélude les crises russe et asiatique est l’occasion d’une intervention massive du FMI qui renfloue les caisses mais impose des contraintes économiques toujours plus sévères et prend cette fois une hypothèque sur les réserves pétrolières mexicaines. PEMEX est toujours nationalisée, les ressources du sous-sol sont toujours propriété d’Etat, mais ces richesses sont mises au clou !

Alimentée par la résistance armée des zapatistes au Chiapas * qui a élargi son champ d’action politique à d’autre états de la fédération à travers le FZLN (front zapatiste de libération nationale), par une autre rébellion rurale moins connue : l’ERP , et par des luttes syndicale fortes malgré l’étroit contrôle de la direction syndicale par la PRI au pouvoir, la contestation sociale va éroder le pouvoir du PRI, corrompu, usé par 70 ans de pouvoir ininterrompu, de plus en plus complice de la mainmise des Etats-Unis sur le Mexique. Cependant en l’absence d’expression politique nationale de cette opposition – les zapatistes en particulier ne sont pas candidats au pouvoir – l’affaiblissement du PRI va profiter à la droite qui remporte les présidentielles de 2000.

* nous avons pris le parti de ne pas accorder un long développement à la rébellion du Chiapas non pas que nous en minimisions l’importance, réelle et prolongée malgré la répression, mais parce qu’elle s’est donnée les moyens de ne pas être oubliée par les médias mondiaux, qu’elle a influencé d’autres mouvements indiens en Amérique Latine, qu’elle a clairement avec son mot d’ordre « Pas contre la couleur de la peau, mais contre la couleur de l’argent ! » annoncé que son combat n’ était pas une défense d’une quelconque « ethnicité » supérieure et qu’elle est donc assez bien connue.

Le nouveau Président, VICENTE FOX, est un homme d’affaires, formé à Harvard, ancien PDG de Coca-Cola Mexique, personnage bien adapté au nouveau rôle assigné par Washington au Mexique : celui d’une simple filiale de la World Company couvrant le Mexique et l’AmériqueCentrale.C’estdonc FOX lui-même qui lance le Plan PueblaPanama (PPP) destiné à intégrerles Etats du sud de la fédératio nmexicaine – les plus pauvres – et les républiques d’Amérique Centrale à la grande zone de libre-échange de toute le continent américain (ALCA) que lancent les Etats-Unis avec l’ambition de faire, depuis le grand nord canadien jusqu’à la Terre de Feu, un immense marché où le dollar et la marchandise US (vendue par les firmes US même si elle est fabriquée en Chine !) circuleront sans contraintes. Le PPP consiste à quadriller les terres indiennes qui, du Chiapas au Guerrero, du Guatemala au Panama restent, par leurs luttes acharnées pour le maintien d’une agriculture nourricière peu polluante et d’une organisation collective et solidaire de la production, des foyers d’opposition à l’agrobusiness étasunien dévoreur de pétrole et de chimie. Quadriller c’est tracer routes et autoroutes, installer de nouvelles zones de maquiladoras à salaires encore plus bas que ceux pratiqués au Nord du Mexique, installer des plantations coloniales d’essences manipulées génétiquement – comme des plantations d’eucalyptus transgéniques à croissance accélérée – créer des ports pour évacuer directement les productions vers la Californie ou le Texas avec des coûts de transport beaucoup plus bas que ceux du transport par route et tout cela en grignotant les territoires de l’agriculture indienne. A ce quadrillage agro-industriel s’ajoute un quadrillage biologique en ce sens que des zones entières de ce vaste territoire livré aux appétits capitalistes sont vouées au pillage des exceptionnelles richesses botaniques qu’il recèle. Place aux multinationales du génie génétique et des biotechnologies qui vont faire main basse sur ce patrimoine exceptionnel et en le brevetant, gagner beaucoup d’argent sans beaucoup se fatiguer. Mais le Plan Puebla Panama a de la difficulté à se mettre en application. Les enjeux sont connus et très bien compris par les populations concernées.

7 – L’ armée mexicaine

Ce titre prêt à sourire. D’une certaine façon à juste titre car depuis la Révolution le Mexique a consacré peu de moyens à son armée. Réalisme oblige ! Impossible de rivaliser avec le voisin du Nord et aucun danger du côté Sud. L’armée qui existe cependant – elle compte environ 200 000 hommes – sert principalement à la surveillance intérieure et quelquefois à la répression ouverte (2 octobre 68 ou interventions contre l’EZLN et autres mouvements armés). Les tâches les plus meurtrières : assassinats de militants syndicaux ou de leaders paysans, sont de plus en plus confiées à des paramilitaires.

Cependant sous la pression des Etats-Unis cette situation pourrait bientôt évoluer. Un groupe de travail Canada-Etats-Unis- Mexique a été mis en place pour actualiser l’ALENA. Composé de l’ancien vice-président canadien JOHN MANLEY, de l’ancien gouverneur du Massachusetts WILLIAM WELD et de l’ancien ministre des Finances du Mexique PEDRO ASPE, il vise à donner corps à une politique commune dite de sécurité qui est en réalité une politique militaire. On est en effet bien loin du discours (faussement) rassurant du libre-échange, puisqu’il s’agit pour les Etats-Unis de faire admettre par ses deux partenaires le principe d’un espace de sécurité commun, soi-disant pour faire face à un éventuel danger terroriste en réalité d’une part pour étendre le commandement militaire aérien US sur le territoire de ces deux voisins, d’autre part pour faire superviser par l’armée US le bouclage de la frontière Sud du Mexique. Ce projet devrait être rendu public cette semaine à l’occasion d’une réunion des 3 chefs d’Etat : PAUL MARTIN, VICENTE FOX et DABELIOU BUSH

8- La frontière

Pour les mexicains, parler de « la » frontière, c’est évidemment parler de cette longue ligne de séparation qui court du Pacifique à l’Atlantique et qui égrène sur son tracé son chapelet de villes jumelles : Tijuana/SanDiego à l’Ouest, Ciudad Juarez/El Paso au centre, H.Matamoros/Brownsville à l’Est. Depuis qu’elle a été tracée elle est le lieu où s’achève l’Amérique Latine et où commence l’Amérique anglo-saxonne, elle est la limite entre le tiers-monde et le monde riche, elle est l’endroit où les Etats-Unis manifestent concrètement en exerçant la violence d’Etat, ce qu’ils attendent de leurs voisins du Sud à commencer par le premier d’entre eux.

La frontière peut être ouverte largement, lorsque les USA en guerre ont besoin de main d’œuvre pour faire tourner les usines d’armement, elle peut être fermée, après la crise de 29 quand le chômage sévit aux Etats-Unis, elle peut être entrouverte sélectivement pour les périodes de récolte dans les états du Sud, elle peut être franchie avec un permis de séjour régulier, avec le concours d’un passeur qui recrute pour un patron US des travailleurs temporaires « clandestins » mais connus, elle peut être passée clandestinement, elle peut être franchie pour longtemps – on compte 23 millions de résidents mexicains aux Etats-Unis, ou quotidiennement pour aller faire les ménages ou la vaisselle dans les motels et les restaurants du Nord, elle est dans tous les cas l’endroit où un pays pauvre est confronté en permanence à l’insolence et l’autosatisfaction de la richesse, l’endroit où la drogue produite au Sud arrive chez les consommateurs du Nord, l’endroit où trains e t camions apportent la marchandise produite à bas prix au Sud arrive au Nord, l’endroit où l’industrie US du sexe recrute son sous-prolétariat féminin. Surveillée militairement nuit et jour, survolée par des hélicoptères, ébranlée par les coups de feu qui vont mettre fin brutalement à tant de rêves de ne pas crever de faim, elle est marquée à l’Ouest par des barbelés, à l’Est par un fleuve, mais partout elle est une fracture de l’humanité.