Mère Teresa et les très douteux 'saints' de Jean-Paul II

Au cours de ses vingt-six années de pontificat, Jean-Paul II a élevé 483 individus à la sainteté, soit bien plus que chacun de ses prédécesseurs. Il est une figure qu’il béatifia, mais sans toutefois vivre assez longtemps pour la canoniser : mère Teresa, la nonne catholique romaine d’origine albanaise, qui partagea le vin et le pain des gens riches et des célébrités de ce monde tout en se faisant saluer comme une championne des pauvres.

Mère Teresa, Jean-Paul II et la filière rapide de la béatification

27 octobre 2007

Coqueluche des médias traditionnels et des instances officielles occidentales en même temps qu’objet du culte de la célébrité, Teresa fut durant de nombreuses années la femme la plus révérée du globe, elle fut comblée d’honneurs et se vit décerner le prix Nobel de la Paix en 1979 pour son « travail humanitaire » et son « inspiration spirituelle ».

Ce dont on ne parle généralement pas, c’est des sommes énormes qu’elle reçut de sources bien nanties et parfois entachées, y compris un million de dollars de l’escroc Charles Keating, condamné pour détournement de bas de laine et de salaires, et au nom duquel elle écrivit personnellement au président du tribunal, en lui demandant de se montrer clément. Le procureur lui demanda dans ce cas de renvoyer le don de Keating, puisqu’il s’agissait d’argent volé. Elle ne le fit jamais [1]. Elle accepta également des sommes substantielles de la part du dictateur sanguinaire Duvalier, sommes que ce dernier dérobait régulièrement au trésor public haïtien.

Il s’est avéré que les « hôpitaux » pour indigents de mère Teresa en Inde n’étaient guère plus que des entrepôts d’êtres humains dans lesquels les personnes gravement malades gisaient sur de vulgaires nattes, parfois à cinquante ou soixante dans une pièce sans bénéficier le moins du monde de soins médicaux adéquats. Généralement, leurs maladies ne faisaient l’objet d’aucun diagnostic. La nourriture était insuffisante sur le plan nutritionnel et les conditions sanitaires étaient déplorables. Il y avait peu de personnel médical dans les installations, hormis un grand nombre de religieuses et de frères dépourvus de la moindre formation [2].

Par contre, lorsqu’elle s’occupait de ses propres problèmes de santé, Teresa s’adressait aux hôpitaux et centres de convalescence les plus onéreux au monde et y bénéficiait du nec plus ultra en matière de traitements [3].

Teresa parcourut la planète entière pour mener des campagnes contre le divorce, l’avortement et le contrôle des naissances. Lors de la cérémonie de remise de son prix Nobel, elle déclara : « Le pire ennemi de la paix est l’avortement. » Et, un jour, elle suggéra également que le sida pouvait être le juste châtiment d’une conduite sexuelle inconvenante [4].

Teresa ne cessa jamais d’émettre à son propre sujet un flot abondant de désinformation. Elle prétendait que sa mission à Calcutta nourrissait quotidiennement plus d’un millier de personnes. En d’autres occasions, elle fit grimper ce nombre à 4000, 7000 et 9000. En fait, ses soupes populaires ne nourrissaient pas plus de 150 personnes (six jours par semaine) et ceci comprenait sa suite de religieuses, de novices et de frères. Elle affirmait également que son école des bidonvilles de Calcutta accueillait cinq mille enfants alors qu’il n’y en avait même pas une centaine.

Teresa prétendait gérer 102 centres d’assistance familiale à Calcutta mais un résident de longue date à Calcutta, Aroup Chatterjee, qui avait mené une enquête fouillée sur les lieux même de la mission de mère Teresa, ne put trouver un seul de ces centres [5].

Comme l’expliquait l’un de ses adorateurs inconditionnels : « Mère Teresa fait partie des personnes qui se soucient le moins des statistiques. Elle a maintes fois dit que ce qui comptait, ce n’est pas la façon d’accomplir le travail, mais la quantité d’amour que l’on met dans ce travail » [6]. Teresa n’accordait-elle vraiment aucune importance aux statistiques ? Au contraire, ses inexactitudes numériques allaient constamment dans une seule direction et la servaient chaque fois en exagérant grandement ses propres réalisations.

Au cours des nombreuses années de présence de sa mission à Calcutta, il y a eu dans cette ville ou dans la région une douzaine d’inondations et de nombreuses épidémies de choléra qui ont fait des milliers de morts. Diverses organisations de secours sont intervenues dans chacun de ces désastres, mais Teresa et son équipe n’ont été visibles nulle part, sauf brièvement, en une seule occasion [7].

Lorsque quelqu’un a demandé à Teresa comment les gens sans argent ni pouvoir pouvaient faire du monde un endroit meilleur, elle a répondu : « Ils devraient sourire davantage ». La réponse charma certains auditeurs. Au cours d’une conférence de presse organisée à Washington, DC, on lui demanda : « Enseignez-vous aux pauvres à endurer leur sort ? ». Et elle répondit : « Je pense qu’il est très beau pour les pauvres d’accepter leur sort, de le partager avec la passion du Christ. Je pense que le monde tire davantage d’aide de la souffrance des pauvres gens [8]. »

Mais elle-même vivait somptueusement bien et s’installait dans des logements de luxe, lorsqu’elle voyageait à l’étranger. On a peu remarqué, semble-t-il, qu’en sa qualité de célébrité de calibre mondial, elle passait le plus clair de son temps loin de Calcutta, avec des séjours prolongés dans de luxueuses résidences en Europe et aux États-Unis, se déplaçant de Rome à Londres ou New York dans des jets privés [9].

Mère Teresa est un exemple flagrant du genre d’icône d’un conservatisme acceptable telle que la propage une culture dominée par une élite, une « sainte » qui n’a jamais émis un seul mot de critique contre l’injustice sociale et qui a toujours entretenu des relations privilégiées avec les riches, les corrompus et les puissants.

Elle prétendait être au-dessus de la politique alors qu’en fait, elle était catégoriquement hostile à toute espèce de réforme progressiste. Teresa était une amie de Ronald Reagan et une invitée pleine d’admiration du dictateur haïtien « Baby Doc » Duvalier. Elle jouissait également du soutien et de l’admiration d’une belle collection de dictateurs de l’Amérique centrale et du Sud.

Teresa était le genre de sainte chère au pape Jean-Paul II. Après sa mort, en 1997, il abandonna la période d’attente de cinq ans généralement observée avant d’entamer la procédure de béatification menant à la sainteté. En 2003, et en un temps record, mère Teresa fut béatifiée, ce qui constituait l’étape finale avant la canonisation.

Mais, en 2007, sa canonisation se heurta à une belle pierre d’achoppement : on découvrit qu’en sus de diverses autres contradictions, Teresa n’était pas du tout une citadelle de joie spirituelle ou de fermeté dans la foi. Ses carnets intimes, examinés par les autorités catholiques de Calcutta, révélèrent qu’elle avait été tourmentée de doutes : « Je sens que Dieu ne veut pas de moi, que Dieu n’est pas Dieu et qu’il n’existe pas vraiment. » « Les gens pensent que ma foi, mon espérance et mon amour sont débordants et que mon intimité avec Dieu et mon union avec Lui emplissent mon cœur. S’ils savaient, seulement, que le ciel de signifie rien », écrivait-elle encore.

Tout au long de maintes nuits tourmentées et sans sommeil, elle ruminait des pensées comme celle-ci : « On m’a enseigné que Dieu m’aime – et, pourtant, la réalité des ténèbres, de la froidure et du vide est si grande que rien ne touche mon âme. » Il Messaggero, le quotidien populaire de Rome, y alla du commentaire suivant : « La vraie mère Teresa était une femme qui eut des visions durant une année et des doutes durant les cinquante années suivantes – jusqu’à sa mort, en fait [10]. »

Un autre exemple de sanctification par filière rapide, hâtée par Jean-Paul II, eut lieu en 1992 lors qu’il béatifia promptement le très réactionnaire Mgr José María Escrivá de Balaguer, partisan des régimes fascistes en Espagne et ailleurs, et fondateur de l’Opus Dei, un puissant mouvement très fermé et ultraconservateur « craint par de nombreuses personnes en tant que secte sinistre au sein de l’Église catholique [11] ». La béatification d’Escrivá eut lieu dix-sept ans seulement après sa mort, un record qui allait tenir jusqu’à l’arrivée de mère Teresa.

Conformément à son agenda politique personnel, Jean-Paul II se servit d’une institution de l’Église, la sainteté, pour accorder une béatification spéciale à des ultraconservateurs tels qu’Escrivá et Teresa – et, implicitement, à tout ce qu’ils représentaient. Un autre des ultraconservateurs que Jean-Paul II promut à la sainteté fut le dernier des souverains Habsbourg de l’empire austro-hongrois, l’empereur Charles, qui régna durant la Première Guerre mondiale. Un autre réactionnaire encore promu à la sainteté par Jean-Paul II fut le Pie IX, pape de 1846 à 1878, et qui traitait les Juifs de « chiens ».

Jean-Paul II béatifia également le cardinal Aloysius Stepinac, le primat de Croatie qui accueillit favorablement la mainmise par les nazis et les oustachis fascistes sur la Croatie durant la Seconde Guerre mondiale. Stepinac siégea au parlement oustachi et apparut lors de nombreuses manifestations publiques aux côtés de nazis et d’oustachis de haut rang. Il soutint ouvertement le régime fasciste croate qui extermina des centaines de milliers de Serbes, de Juifs et de Rom [12].

Au panthéon céleste de Jean-Paul II, les réactionnaires eurent de meilleures chances de canonisation que les réformateurs. Considérez le cas de l’archevêque Oscar Romero, qui dénonça les injustices et l’oppression subies par la population appauvrie du Salvador et qui, pour cette raison, fut assassiné par un escadron fasciste de la mort. Jean-Paul II ne dénonça jamais cet assassinat ni ses auteurs, se contentant de qualifier la chose de « tragique ». En fait, quelques semaines avant l’assassinat de Romero, des dirigeants du parti de l’Arena, le bras légal des escadrons de la mort, envoyèrent au Vatican une délégation qui y fut très bien reçue et qui se plaignit des déclarations publiques que Romero avait faites au nom des pauvres [13].

Romero était considéré comme une sorte de saint par de nombreux Salvadoriens pauvres, mais Jean-Paul II tenta d’interdire toute discussion concernant sa béatification pendant cinquante ans. Des pressions populaires émanant du Salvador forcèrent toutefois le Vatican à réduire le délai à vingt-cinq ans [14]. Quoi qu’il en soit, Romero s’est retrouvé dans la filière lente.

Le successeur de Jean-Paul II, Benoït XVI, a supprimé la période d’attente de cinq ans afin de placer immédiatement Jean-Paul II lui-même sur une voie extrêmement rapide vers la canonisation, dans une sorte de dead-heat avec Teresa. En 2005, il existait déjà des rapports faisant état de possibles miracles à attribuer au pontife polonais récemment disparu.

Un récit de ce genre fut proposé par le cardinal Francesco Marchisano. Un jour qu’il déjeunait avec Jean-Paul II, le cardinal fit savoir qu’en raison d’une maladie, il ne pouvait utiliser sa voix. Le pape « caressa ma gorge, comme un frère, comme le père qu’il était. Après cela, je suivis une thérapie durant sept mois et je fus à nouveau en mesure de parler ». Marchisano pense que le pontife pourrait avoir contribué à sa guérison : « Ce serait très possible », a-t-il dit [15]. Un miracle ! Vive le pape !

Notes

1. Christopher Hitchens, The Missionary Position : Mother Teresa in Theory and Practice (Verso, 1995), pp. 64-71.

2. Aroup Chatterjee, Mother Teresa, The Final Verdict (Meteor Books, 2003), pp. 196-197.

3. Ibidem, pp. 188-189.

4. Mother Teresa, discours prononcé lors de la remise du prix Nobel, 11 décembre 1979 : http://www.nobel.se/peace/laureates/1979/teresa-lecture.html.

5. Chatterjee, op. cit., pp. 179-180..

6. Ibidem, pp. 106-107, 157 et passim.

7. Ibidem, pp. 332-333.

8. Hitchens, op. cit., pp. 11 et 95.

9. Chatterjee, op. cit., pp. 2-14.

10. Bruce Johnston, « Mother Teresa's diary reveals her crisis of faith »,

http://www.telegraph.co.uk/news/main.jhtml?xml=/news/2002/11/29/wteres29.xml.

11. http://www.odan.org/escriva_to_franco.htm; et Curtis Bill Pepper, « Opus Dei, Advocatus Papae », Nation, 3-10 août 1992.

12. Edmond Paris, Genocide in Satellite Croatia, 1941-1945 (American Institute for Balkan Affairs, 1961), pp. 201-205 et passim ; également : How the Catholic Church United with Local Nazis to Run Croatia during World War II: The Case of Archbishop Stepinac (Embassy of the Federal Peoples Republic of Yugoslavia, Washington, DC, 1947) ; posté le 2 août 2004. http://emperors-lothes.com/croatia/stepinac1.htm#11.

13. Barry Healy, « Pope John Paul II, A Reactionary in Shepherd’s Clothing », Green Left Weekly, 6 avril 2005.

14. Healy, op. cit.

15. New York Times, 14 mai 2005.

Parmi les publications récentes de Michael Parenti figurent : Contrary Notions: The Michael Parenti Reader (City Lights, 2007) ; Democracy for the Few, 8e éd. (Wadsworth, 2007) ; The Culture Struggle (Seven Stories, 2006). Pour de plus amples renseignements, consultez son site Internet :

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Traduction : Jean Marie Flémal.