Méditerranée: secourir un navire de clandestins est-il un crime?


   
ITALIE – Des boat people ont dérivé trois semaines sans être secourus. Le débat sur la lutte contre l’immigration clandestine est relancé.
La polémique fait rage en Italie depuis la mort de 73 boat people érythréens. Les cinq survivants recueillis le 20 août au large de Lampedusa, l’île la plus au sud du pays, ont raconté que leur zodiac était rapidement tombé en panne sèche et qu’il avait dérivé vingt-trois jours en mer. Leurs compagnons d’infortune sont morts d’épuisement et leurs corps ont été jetés à la mer. Ce drame intervient alors que le gouvernement Berlusconi a durci la lutte contre l’immigration clandestine, désormais considérée comme un délit. Coup de fil à Gabriele Del Grande. Ce journaliste basé en Sicile a créé en 2006 un observatoire des victimes de l’immigration (1).






Comment se fait-il que le bateau a pu passer trois semaines en mer sans être secouru?
Gabriele Del Grande: Ce drame est tristement nouveau. Quand j’ai été alerté à la mi-août, j’étais persuadé que le navire avait été refoulé en Libye. Le détroit de Sicile est l’un des endroits les plus patrouillés au monde. Il y a aussi beaucoup de pêcheurs. Il est donc impossible de rester trois semaines sans être aperçu. Cela s’est vérifié puisque les cinq survivants affirment que leur embarcation a croisé des dizaines de bateaux. En vain.



Les autorités maltaises remettent en cause cette version des faits. Qui croire?
Une vedette maltaise a effectivement abordé le zodiac le 20 août. L’équipage n’a pas jugé les cinq survivants en état de détresse, alors que le même jour des cadavres commençaient à être repérés en mer. Les militaires ont donné aux cinq Erythréens de l’eau, de la nourriture, du carburant et leur ont indiqué la direction de Lampedusa. Mais ils étaient tellement épuisés qu’ils n’ont pas pu redémarrer le moteur eux-mêmes. Les médecins de Lampedusa ont dit qu’ils seraient certainement décédés s’ils étaient restés plus longtemps en mer. Comment pouvaient-ils être en forme deux jours plus tôt?



A Genève, le Haut commissariat aux réfugiés redoute que le durcissement des lois contre l’immigration clandestine dissuade les marins de porter assistance aux boat people. Partagez-vous cette crainte?
En partie. Pensez qu’au mois d’octobre s’ouvrira un procès contre des pêcheurs tunisiens qui, en 2007, avaient secouru et embarqué des naufragés jusqu’à Lampedusa. Ceci dit, les nombreux pêcheurs siciliens que je connais voient presque tous les jours des embarcations de clandestins. Ce genre de poursuites ne les empêche pas de noter leur position, d’alerter les gardes côtes pour ensuite continuer leur journée de pêche.



Mais pourquoi personne n’a signalé le bateau des Erythréens?
Une enquête a été ouverte en Sicile. Seule certitude: aucune embarcation n’avait jamais passé autant de temps en mer. Depuis une polémique en avril dernier à propos d’un navire turc chargé de clandestins que l’Italie avait finalement secouru dans les eaux sous la responsabilité de Malte, la marine italienne laisse faire les autorités maltaises. Rome a aussi signé un accord avec Tripoli, qui s’engage à empêcher le départ de clandestins. Depuis l’entrée en vigueur de l’arrangement, la marine italienne s’est redéployée au large des côtes libyennes pour bloquer toutes les embarcations qui prennent la mer.


Le nombre d’arrivées sur l’île de Lampedusa a chuté. La collaboration avec la Libye est donc efficace?
Si on s’en tient aux arrivées à Lampedusa, oui. Mais il faut s’intéresser aux gens refoulés en Libye, où, après quarante ans de dictature, la police est entraînée à frapper et à torturer. Le sort des voisins égyptiens, marocains ou tunisiens est vite réglé. Après quelques semaines de détention, ils sont renvoyés dans leur pays. Les Somaliens et les Erythréens, eux, pourrissent des années en prison. Le 9 août, au moins six, peut-être seize Somaliens ont été tués lorsque l’armée est intervenue contre une tentative d’évasion dans un camp près de Benghazi. Je le sais d’un témoin direct des événements. Avec les années, nous avons bâti un réseau efficace pour savoir ce qui se passe dans les centres de détention aux quatre coins de l’Europe. Des associations et des journalistes travaillent avec nous, de même que les communautés étrangères qui nous préviennent lorsque des compatriotes se sont embarqués.


Comment en êtes-vous venu à vous engager contre ce que vous appelez la «forteresse européenne»?
L’idée m’est venue après un article que j’avais rédigé en 2005 sur un naufrage de clandestins. Je voulais essayer de savoir combien de personnes avaient péri en tentant de franchir la Méditerranée. J’ai récolté tellement de matériel que j’ai décidé de créer un blog. Aujourd’hui, le site est traduit en une dizaine de langues. Il est important de garder une mémoire du présent pour donner une perspective. Avant, les médias italiens évoquaient un «nouveau naufrage». Désormais, ils parlent du «dernier naufrage». Avec plus de 6000 disparus recensés depuis vingt ans, la Méditerranée est un cimetière.


Que proposeriez-vous?
Il faut ouvrir les frontières. Quand je dis ça, les gens me prennent pour un fou. Mais, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, il n’y a pas de risque d’invasion. En Italie, le nombre de traversées reste bien moindre que les besoins de main d’oeuvre. Pour avoir un visa, il faut un contrat de travail. Quel employeur engagerait quelqu’un qu’il n’a jamais vu? Comme il est devenu quasiment impossible d’entrer légalement en Europe, les gens prennent des risques insensés. I
Note : 1 http://fortresseurope.blogspot.com


Source: Le Courrier