Médias et intérêts financiers orchestrent l'élection présidentielle

COMMENTAIRE DE MICHEL COLLON:

Surprenant de voir ici un des leaders les plus traditionnels de la politique française ?

François Bayrou dénonce, avec une connaissance de l'intérieur, la manipulation du système des sondages et "de

l'enchaînement subtil en quatre temps, télévision-sondages-médias-et

retélévision" par des empires de presse qui censurent le débat politique. Si même Bayrou le dit !

Par contre, sa "solution" relève bien de la méthode Coué : il suffirait de "séparer la politique de l'économique". Ah, mais il suffisait d'y penser!

Suivi de la réponse, à la méthode Coué mais menaçante d'Elkabbach, préposé du groupe Lagardère.

MC

Discours de François Bayrou

Université d'été des jeunes UDF – La Grande Motte

2 septembre 2006

(…)

Je crois que nous pouvons gagner , gagner l'élection présidentielle,

construire une majorité nouvelle, non pas la majorité d'hier, ou celle

d'avant-hier, gagner dès lors que les Français auront démêlé les ficelles

du jeu, les ficelles par lesquelles on les transforme en marionnettes.

Nous pouvons gagner, et nous le devons.

Parce qu'une fois qu'on a compris la réalité du jeu, l'utilisation des

ficelles, on a recouvré sa liberté. Et quand on a trouvé sa liberté, rien

ne résiste longtemps.

Le combat sera âpre, d'abord parce que le déséquilibre des moyens est

spectaculaire.

Je ne parle pas seulement des moyens financiers, qui jouent déjà beaucoup,

puisque face aux deux partis dominants et minoritaires, le rapport de nos

moyens est de un à huit avec l'un, de un à dix avec l'autre.

Il y a plus grave et plus profond.

Je parle de l'influence. Je parle de l'orchestration. Je parle de

l'enchaînement subtil en quatre temps, télévision-sondages-médias-et

retélévision.

Il a suffi d'assister à l'été médiatique des deux dominants-minoritaires

pour comprendre comment ça marche. Il dépend des Français qu'ils le

comprennent. Les minutes de télévision font les sondages, les sondages

font les médias, qui justifient à leur tour que vous repassiez à la

télévision. Et ainsi la mécanique apparaît impossible à contredire.

Et il se mêle à ce système quelque chose de plus préoccupant encore : le

lien d'intimité et d'intérêt entre ces puissances et le pouvoir, actuel ou

futur.

Imaginons en effet – je vais prendre une hypothèse totalement absurde –

que de grands groupes de médias soient liés à de grands groupes

industriels qui aient avec l'État des rapports de client à fournisseur …

Il paraît que cela se produit dans certains pays. Je lisais dans un grand

journal du matin, qui s'en émouvait à juste raison, qui disait la

démocratie en péril, je lisais que cela se produit non loin de nous, sur

notre continent … en Russie.

Alors – on est toujours, bien entendu, dans l'imagination – quelque chose

d'autre peut traverser la tête de ceux qui seraient dans ce type

d'influence. La tentation peut être grande pour eux d'assurer le destin en

présélectionnant, non plus comme en 1995 un candidat (c'était d'ailleurs

le nôtre, ce qui nous arrangeait), mais deux favoris, un dans chaque camp,

en les protégeant d'étoiles bienfaisantes. De former la boule de neige qui

va rouler, rouler, jusqu'à la première page des magazines, pour illustrer

les jolis maillots de bains de l'été…

Disons que c'est plus facile pour la suite. Cela s'appelle "assurance tous

risques".

Eh bien, je pense qu'il y a là quelque chose de risqué pour la démocratie

de l'avenir.

C'est, pour moi, un sujet de préoccupation.

Nicolas Sarkozy assume publiquement cette proximité, et même cette

intimité avec les détenteurs de ces immenses puissances, de ces forces de

frappe industrielles et médiatiques qui jouent un si grand rôle dans la

formation de l'opinion.

La gauche connivente, dite « caviar », a fait de même pendant très

longtemps, même si c'est plus discrètement.

Berlusconi en a fait la clé de sa puissance, sans même, lui, s'embarrasser

d'intermédiaires. Il a prouvé lors des élections italiennes que la force

de ces organisations était immense, jusqu'à lui garantir presque la

victoire, à une poignée de voix près, alors qu'il était en situation de

rejet profond.

J'ai une approche toute différente de celle de Nicolas Sarkozy, de

Berlusconi, et de la gauche connivente.

Je pense qu'il est de la plus haute importance, pour la démocratie, pour

la République, de mettre de la distance entre le pouvoir et les puissances

d'argent, financières et médiatiques.

Au XVIIIème siècle, Montesquieu a théorisé la séparation des pouvoirs, à

l'intérieur du politique. Il a dit : il y a l'exécutif, le législatif, le

judiciaire. Dieu sait qu'en France, cette séparation n'est pas achevée.

Puis la France a choisi, avec mon camarade Henri IV le premier, avec

l'édit de Nantes, puis les grands combats de la laïcité, la France a

choisi de séparer l'État de la religion.

Eh bien, il faut aujourd'hui une autre séparation des pouvoirs : il faut

séparer la politique de l'économique, de l'économique qui tient le

médiatique.

Il faut que le citoyen – parce qu'il ne s'agit pas de nous dans cette

affaire, ou très accessoirement – il faut que le citoyen ait la certitude

que le pouvoir politique n'est engagé dans aucune autre solidarité que

celle qu'il doit à ceux qui l'ont délégué pour exercer la fonction de

responsabilité, celle qu'il doit à ses concitoyens.

Je proposerai dans mon programme de campagne que cette garantie de

séparation soit apportée par la loi.

Naturellement, il faut du capital aux entreprises de presse. Mais ces

intérêts doivent être indépendants de l'État, comme c'est le cas dans

toutes les grandes démocraties de la planète.

Je ne suis pas tout à fait dans l'ignorance de ce qu'une telle affirmation

fait courir comme risque, médiatique en tout cas, en France en 2006, à

quelqu'un qui souhaite être candidat à l'élection présidentielle.

Mais si nous voulons rendre à la République et à la démocratie l'adhésion

des citoyens, l'adhésion des Français, alors il faut réconcilier la

République et la démocratie avec les principes que l'on enseigne aux

enfants dans les écoles, ceux de l'éducation civique.

C'est le préalable à bien d'autres réformes.

Le principe de la démocratie, ce qui fait qu'elle vit ou qu'elle meurt,

c'est la confiance, c'est que le citoyen ait la certitude que les cartes

sont sur la table, que tout le monde peut être averti des raisons des

grandes décisions d'État. C'est la transparence qui préside aux choix

nationaux. C'est de choisir les cartes qui sont sur la table, non pas

celles qui sont sous la table.

La transparence, contre la connivence. La connivence doit être écartée,

doit devenir impossible.

La France a vécu et souffert de connivence, il est temps qu'elle en sorte.

C'est pourquoi nous voulons cette séparation de la politique, de l'État,

des intérêts financiers et des médias.

Ces principes-là sont ceux qui ont fait la France républicaine !

Ce sont les instituteurs de la République, avec leurs idées droites, avec

leur idée toute simple de l'instruction civique.

C'est le général de Gaulle quand il disait tout simplement : « la

politique de la France ne se fait pas à la corbeille » de la Bourse.

C'est Raymond Barre, quand il défendait avec nous l'État impartial !

L'État impartial, qui est un recours pour tous, et non pas un compère dans

le jeu économique…

Nous, citoyens, nous avons le droit que les choses de la République soient

droites.

Nous avons droit à ne pas avoir à soupçonner constamment que quelque chose

se passe par dessous, que les décisions d'État sont influencées ou

influençables…

Et si « rupture » il y a, si on veut une rupture, eh bien mes amis, voilà

une rupture !

Voilà une alternative au système.

Mais sortir du monopole, clarifier les rapports de l'État avec les

influences qui pourraient s'exercer le plus aisément sur lui est une chose.

Encore faut-il que nous trouvions les garanties pour ne pas recréer un

monopole quand les Français auront tranché !

Nous ne devons pas contester le monopole à deux de l'UMP et du PS pour

recréer, à supposer qu'on puisse y parvenir, un autre monopole, le

monopole de l'UDF.

Je pense que les monopoles du pouvoir sont nuisibles en eux-mêmes et que,

quand on n'est pas obligé de se préoccuper du citoyen, de son avis, de son

information, de sa conscience, alors on est sûr de se tromper.

C'est pourquoi la démocratie, ce n'est pas le pouvoir, ce sont les

contre-pouvoirs, ce sont eux qui protègent les citoyens. Ce sont eux qu'il

faut rebâtir en France.

Source et suite : http://www.udf.org/discours/bayrou_ue2006_020906.html

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Elkabbach répond vertement à Bayrou

NOUVELOBS.COM | 06.09.06 | 06:59

Le président d'Europe 1, propriété de Lagardère, conseille au candidat UDF "de tourner sept fois la langue dans la bouche". Ce dernier avait mis en doute l'indépendance des médias.

Jean-Pierre Elkabbach en avril dernier (Sipa)

L e président d'Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach a conseillé mardi 5 septembre à François Bayrou "de tourner sept fois la langue dans la bouche", après la mise en cause par ce dernier de l'indépendance des médias détenus par des groupes industriels.

"Il est arrivé à François Bayrou d'être mieux inspiré. Même François Bayrou, qui est d'une grande intelligence, doit tourner sept fois la langue dans la bouche avant de tenir de tels propos", a estimé Jean Pierre Elkabbach au cours de la présentation de la grille de rentrée de la station de radio qu'il dirige. "Aujourd'hui, tout média qui essaierait de tricher, de maquiller la vérité, se tirerait une balle et disparaîtrait. Ce n'est pas possible", a ajouté le président d'Europe 1.

Une intégrité garantie

"Les Lagardère, croyez-moi, il (NDRL : François Bayrou) les connaît bien : ils ont toujours eu des relations d'indépendance à l'égard des pouvoirs. Les sympathies personnelles peuvent exister mais n'interfèrent jamais. C'est un principe", a assuré Jean-Pierre Elkabbach.

"L'efficacité et l'honnêteté sont les meilleurs garants du professionnalisme et de l'indépendance (…) Heureusement que certains grands groupes sont là pour aider la presse à se développer, à se maintenir et à survivre dans toute son indépendance alors qu'elle est en crise profonde"a-t-il ajouté. Il a assuré, entouré de nombreux journalistes et collaborateurs d'Europe 1 : "Nous ne pourrions jamais être fiers d'être inféodés aux ordres de tel ou tel. Cette station est le fleuron du groupe. Je vous rassure : Arnaud Lagardère n'a jamais cherché à intervenir".

En effet, François Bayrou, le président de l'UDF avait accusé les grands groupes industriels le 30 août d'"orienter" les Français vers un "choix tout fait" entre Nicolas Sarkozy (UMP) et Ségolène Royal (PS) en 2007 à travers les médias qu'ils possèdent.