Maroc : à quoi bon des élections si le Roi décide de tout ?

A quoi bon des élections, si le roi décide de tout? Cette (im)pertinente interrogation – que le journaliste Ahmed Benchemsi pourrait payer au prix de sa liberté[1] – doit trotter ces jours dans la tête de nombreux électeurs marocains. Vendredi, ils seront appelés aux urnes pour renouveler leurs 325 représentants au parlement.

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De tous les habitants du Royaume, c'est bien Mohammed VI qui a le plus à gagner avec ce scrutin sous surveillance internationale. En invitant une poignée d'observateurs, «M6» compte y parfaire son image de «modernisateur» et démontrer au monde que le Maroc a définitivement rompu avec les années noires de son géniteur, Hassan II. Pourtant, qu'il soit plus ou moins trafiqué que les précédents, le résultat électoral de vendredi n'aura qu'une valeur symbolique. Maintenu au rang de garniture démocratique, le parlement n'a pas plus de poids qu'un sondage grandeur nature. Comment en serait-il autrement, lorsque la loi suprême interdit de disserter sur les options politiques du chef de l'Etat?

Confronté à la montée d'un islamisme politique qui conteste l'étendue de ses pouvoirs, Mohammed VI ne serait même pas forcément perdant en cas de poussée électorale du Parti de la justice et du développement (PJD). Ce parti religieux-conservateur sait se montrer pragmatique et conciliant. Après avoir neutralisé le centre gauche et les libéraux au sein de son gouvernement, le monarque trouverait sûrement son compte en intégrant les éléments les plus modérés du PJD. Bien que s'affichant comme les hérauts du mécontentement populaire, ceux-ci épousent les grandes orientations économiques voulues par le roi. La victoire de ce parti représenterait en somme le désaveu de la politique gouvernementale, en même temps que l'assurance de sa continuation!

Quant aux derniers exclus de la grande coalition autour du monarque, ils continueront leur combat dans les quartiers populaires. Des terreaux prolifiques, tant la vie quotidienne des Marocains s'est dégradée sous le coup des privatisations et autres libéralisations. L'an dernier, alors que le gouvernement affichait fièrement une croissance économique de 8%, le prix des denrées de base explosait, tout comme les tarifs des transports (+40%!), de l'eau et de l'électricité. Dans un silence politique et syndical assourdissant, une septantaine de comités contre la vie chère ont essaimé dans tout le Maroc. En décembre 2006, plus de 10 000 manifestants rendaient visible ce mécontentement populaire dans les rues de la capitale Rabat.

Le pouvoir n'est pas resté insensible à ces plaintes: depuis le début de l'année, la justice marocaine a condamné vingt militants de ces comités à des peines allant jusqu'à quatre ans de prison[2]. Sous divers prétextes, dont le bien connu: «atteinte aux valeurs sacrées du Royaume». Preuve que les vieilles méthodes de papa Hassan II gardent leur pertinence pourvu qu'on en «modernise» l'emballage.

[1] Son procès aura lieu en novembre, il risque cinq ans de prison. Lire Le Courrier du 23 août. Le 15 août, un tribunal a condamné Mostapha Hurmatallah, journaliste d'Al Watan Al An, et Abderrahim Ariri, directeur de la publication, à respectivement huit et six mois de prison pour avoir révélé la crainte des services secrets d'un attentat islamiste. En savoir plus: www.rsf.org

[2] Pétition de soutien sur www.france.attac.org