Malgré la répression, la mobilisation ne faiblit pas. Les syndicats suivront-ils ?

Alors que l’on assiste à un mouvement de grande ampleur, le gouvernement ment éhontément et provoque les incidents dont il a besoin. Les syndicats, renforcés hier par la large mobilisation populaire, présentent aujourd’hui quelques signes de faiblesse et de desaccord. Mais la base du mouvement encourage à continuer. Dans ce brouillard médiatique savament orchestré, seule la détermination paye.

 

Le gouvernement veut donner la double image de ?la force et de la sérénité alors même qu’il commence à s’inquiéter sérieusement d’une situation qui ?lui échappe. N’oublions pas que ?la conscience qu’on a du rapport des forces fait partie de celui-ci. Plus les gens se rendent compte que le nombre, la légitimité sont de leur côté, plus ils se sentent forts, et plus, de fait, ils le deviennent au point que ce qui paraissait impossible peut devenir accessible demain…

Maryse Dumas

 

 

 

 

La mobilisation contre la réforme du système de retraites a montré qu'elle tenait dans la durée et qu'elle recevait un soutient important dans la population. En revanche le gouvernement, prétendant être aveugle aux revendications légitimes du pays, perd patience et a commencé une dure répression.

 

L'illégitimité du gouvernement et la violence de la répression

 

Le président a été élu en promettant de ne pas toucher aux retraites. D'un autre côté on apprend que son frère, Guillaume Sarkozy s’est récemment reconverti dans lassurance santé et l'assurance retraites, pour profiter de la casse du système social. Le gouvernement a peu de légitimité démocratique pour mener cette réforme, quand il n'a pas de mandat électoral pour le faire et que 65% des Français soutiennent la journée de jeudi 28 octobre. Il refuse pourtant toujours de lancer un débat national sur le sujet, alors qu'il avait su en organiser un sur la question de l'identité nationale.

 

Sa seule réponse reste la provocation, menée par les policiers en civils à l'intérieur des rassemblements, et les violences policières, de plus en plus visibles comme le 19.10 à Lyon, ou il n'hésite pas à réprimer durement de simples manifestants gazés toute l'après-midi sur la place Bellecour survolée par un hélicoptère. C'est pour justifier cette répression qu'il provoque les lycéens et qu'il a envoyé le 16.10 à Paris des policiers en civil accompagnés de journalistes pour casser une vitrine de banque à la fin de la manifestation.

 

D'ailleurs quand le président s'adresse à la nation, c'est pour dire qu'il combattra les débordements, n'ayant pas d'autres mots pour les Français qui ont manifesté leur désaccord. L'opération de communication du gouvernement, largement relayée par les médias, minimise l'ampleur de la contestation et réduit le traitement de l'information aux violences des lycéens et à la pénurie d'essence, dont François Fillon avait pourtant nié la possibilité jusqu'au dernier moment.

 

Cette propagande cache mal que le gouvernement a peur des conséquences du mouvement, qui menace de l’empêcher de mener la réforme. Si celle-ci ne passe pas, il sera plus difficile, après ou avant 2012, de privatiser la sécurité sociale, le prochain objectif. Au contraire, si le président sort vainqueur de ce duel, il sera plus facile de faire passer d’autres réformes. C'est pour cela qu'il nie jusqu'au bout l'ampleur des protestations, espérant par la méthode Coué faire passer sa loi et ne pas avoir à l'abroger, comme avait du s'y résigner M. De Villepin pour le CPE.

 

Pour la CGT, la violence policière est caractéristique d'un gouvernement aux abois. Ce dernier sait qu'il ne peut maintenant s'imposer que par la force et la contestation du droit de grève. Mais s'il ose montrer ses muscles aux lycéens et dans les petites manifestations, c’est plus difficile lors des rassemblements massifs des journées d'action. Même si l’exemple de Lyon le 21 octobre à de quoi inquiéter sur la dérive policière de la politique gouvernementale.

 

Un durcissement possible et nécessaire

 

De leur côté les syndicats sont pris entre les feux croisés du gouvernement, qui leur refuse tout rôle dans l'élaboration et la négociation de la réforme des retraites, et la base syndicale et populaire, qui reste aussi ferme que le gouvernement et demande le retrait de la réforme. La CGT prend une position de négociation, moins dure que Solidaires et FO, peut-être pour reprendre le rôle de négociateur privilégié du gouvernement laissé par la CFDT. Jusqu’à présent les syndicats, réunis dans l’intersyndicale, se donnent comme rôle de canaliser la colère et empêcher les débordements et s'en tiennent à une double action : organiser des journées d'action et soutenir les initiatives locales, dont ils ne sont pas forcément à l'origine. Lintersyndicale appelle le 21 octobre “ses organisations à poursuivre leur mobilisation”.

 

C’est en fait une position très modérée. Dès cet été un regroupement de 450 syndicalistes ont demandé l'organisation d'une grève générale. Leur site, 7septembre2010, propose un suivi quotidien et essaye de centraliser l’information sur les caisses de solidarité, nécessaires pour que le mouvement dure et se durcisse. Si en septembre l'idée d’une grève générale avait peu de relais dans les manifestations, c'est devenu très vite une revendication très présente dans les cortèges et qui ne peut plus être négligée. Depuis septembre, des comités départementaux ont adopté des positions bien plus fermes que les directions nationales. Ainsi, les appels de la CGT du Gard, de la CGT Paris, de la CGT 13, de la CGT 67, et de l’intersyndicale de Haute Loire ont certainement participé à ce que les syndicats haussent le ton et demandent des grèves reconductibles. C’est cette pression de la base qui oblige les syndicats à hausser le ton.

 

De leur côté FO, le 20 octobre, et Solidaires, le 22 octobre, demandent une position plus ferme de l’intersyndicale. Si Bernard Thibault parle – scandaleusement ? – de “continuer la lutte sous d’autres formes”, il convient de rappeler que deux journées d’actions sont d’ores et déjà programmées, De plus, la CGT déclarait le 25 que “tout nest pas joué”, au moins jusqu’à mi-novembre.

 

FO appelle toujours à une grève massive pour le retrait de la réforme:

À ce point du mouvement, il faut rappeler que la responsabilité des confédérations, de manière unitaire, serait d’appeler ensemble à 24 heures de grève pour coordonner et unifier le mouvement. Ce qui, pour le moment, ne recueille pas l’accord majoritaire des autres syndicats, hormis la CFTC lors de la dernière réunion des syndicats.

 

Solidaires déclare le 27 :

Députés et sénateurs ont voté. Et alors ? Est-ce que cela rend ce texte moins scandaleux ? Bien sur que non, l’accentuation des inégalités, l’allongement du temps de travail pour continuer d’enrichir patrons, banquiers et rentiers, cela demeure inacceptable. La loi n’est pas encore en vigueur : le Conseil Constitutionnel va être saisi, et après il y a la promulgation par N. Sarkozy. Il est donc encore possible de faire en sorte qu’elle ne voit pas le jour. Et même promulguée, elle peut ne jamais s’appliquer, comme on l’a vu par exemple pour le Contrat Première Embauche en 2006.

 

Le Snesup affirme que “Le vote de la loi n'arrêtera pas le mouvement profond qui s'est développé dans notre pays, au cours duquel la FSU a appelé à étendre et généraliser grèves et manifestations.”

 

Le gouvernement insiste sur la date d'adoption de la loi à l'assemblée et n’évoque que des débordements auquel il répond par la répression policière ; la dureté du mouvement doit monter d'un cran ou se discréditer. L’adoption de la loi fait peur, et est une limite pour certains syndicats, dont la CFDT, pour des raisons de légitimité. Pourtant la mobilisation contre le CPE, avec ses coordinations étudiantes, avait réussi à obliger le gouvernement à retirer bonnement et simplement la loi qui avait été votée en 2006.

 

C’est justement de l’organisation du mouvement contre le CPE que se réclame l’Appel de l’AG Interprofessionnelle de Saint-Denis à la coordination entre les AGs Interprofessionnelles. Cet appel demande à ce que les différents groupes dans le pays qui organisent des grèves se coordonnent pour établir un mouvement plus dur et plus organisé. L’AG interpro du 92 déclare : “ils ont voté la loi mais nous on continuera !”. Enfin, l'interpro de Tours propose d'acceuillir une rencontre nationale interprofessionelle. Comme on l’a vu précédemment, ce sont ces initiatives qui obligent les directions syndicales à poursuivre la grève. Parce qu’il y a une forte mobilisation populaire et de nombreuses initiatives locales, c’est aujourd’hui le moment idéal pour multiplier ces initiatives … et les coordonner !

 

Avec le soutien populaire, la détermination et le nombre des personnes mobilisées, la contestation a la possibilité de monter d'un cran. Seul le coût économique de la grève et la menace d'un durcissement fort peut forcer le gouvernement à négocier. Celui-ci est inquiet des suites, comme un dérapage trop voyant de la police lors d'un rassemblement, ou un blocage complet du pays qui pousserait le MEDEF à vouloir arrêter la casse. Le syndicat patronal se plaint déjà des lourdes pertes que leur cause la grève. «?Une heure avant de céder, ils jureront encore qu’ils ne céderont jamais.» Tel est le leitmotiv repris en coeur, répondant à la prétendue inflexibilité du gouvernement. Il faut donc accentuer la pression économique et les manifestations de masse et suivre de près les signes d'inquiétudes que cela provoque chez les dirigeants.

 

Après avoir condamné la répression policière et dénoncé les attaques insupportables contre le droit de grève, les syndicats ne peuvent plus menacer en l'air. En réduisant le nombre des journées d'action pendant les vacances scolaires alors que le pays reste mobilisé et que le moment est critique, l'intersyndicale fait peut-être une erreur. Certes le savant dosage des journées d’action a peut-être permis d'inscrire le mouvement dans le temps et de conserver le soutien populaire, mais elle ne doit pas empêcher le durcissement que toute la base réclame.

 

Quand et comment finir le mouvement ?

 

Terminer les grèves de 1995 avant d'avoir obtenu le retrait de la loi de 1993 sur les retraites du privé a profondément divisé le pays entre secteur public et privé. C’était une erreur syndicale importante. Et cette division a permis jusqu'en 2003 de faire passer des lois contre les salariés. Si cette division n'est plus d'actualité dans ce mouvement, il convient cependant de réfléchir à la manière d’arrêter le mouvement sur une victoire conséquente.

 

Et pour cela il faut s’entendre sur les objectifs, retrait de la loi ? Négociation sur les points principaux, le financement et l’âge de départ ? Ce mouvement peut-il aller jusqu’à réclamer, voir obtenir, un financement plus juste du système de retraites ?

 

En même temps que les retraites, ce gouvernement veut détruire la médecine du travail. Va-t-on le laisser faire ? Par ailleurs de nombreux secteurs portent des luttent parallèles et les ont jointes à la mobilisation contre les retraites. Ainsi, si certaines raffineries ont obtenu la promesse de ne pas fermer, qu’en est-il pour les sans-papiers, le port et les Monoprix de Marseille, les infirmiers anesthésistes, et bien d’autres encore. Qu’est-il envisagé pour qu’ils profitent de la mobilisation pour se faire entendre ?

 

Source: www.investigaction.net