Mais qui tue les journalistes ?

AGENCE REUTER, 18 novembre 2004 :

Le directeur des opérations pour l'information de l'agence Reuter au Portugal a rendu les Etats-Unis responsables de la mort de trois de ses professionnels en Irak.

"Ils ont tous été tués par l'armée américaine", a-t-il déclaré.

Selon l'armée américaine, le cameraman Dhia Najim travaillant pour Reuter est mort le 1er novembre dans des échanges de tirs entre les Marines américains et des insurgés. Mais ses collègues et sa famille estiment qu'il a été atteint par un tireur d'élite américain après la fin des combats.

Un autre preneur d'images de Reuter, Taras Protsyuk, a été tué en avril 2003 lorsqu'un char américain a ouvert le feu sur l'hôtel Palestine à Bagdad.

En octobre 2003 le cameraman de Reuter, Mazin Dana, a été tué par des soldats américains alors qu'il filmait à l'extérieur de la prison Abou Ghraib de Bagdad.

En conséquence, Reuter rend les USA responsables de la mort de ses professionnels en Irak.

Selon la Fédération internationale des journalistes, 62 journalistes sont morts en Irak depuis l'intervention américaine.

REPORTERS SANS FRONTIERES, 16 novembre 2004 :

« Aucune faute ou négligence n'a été commise par les forces de la coalition »

Après ce complaisant titre-citation sur son site, Reporters Sans Frontières, se déclare « extrêmement déçue par le rapport d'enquête de l'armée américaine sur l'attaque contre l'hôtel Palestine » (avril 2003) qui avait fait deux morts et des blessés.

En janvier 2004, nous avons affirmé « que la cause de ce double drame était l'ignorance des militaires engagés sur le terrain de la présence de la presse internationale à l'hôtel Palestine » rappelle piteusement RSF avant de persister : « l'attaque aurait pu être évitée » si les soldats US « avaient été informés du regroupement des journalistes à l'hôtel Palestine » « Reporters sans frontières concluait donc qu'il ne s'agissait pas d'un tir délibéré contre la presse à Bagdad, mais l'armée américaine devait établir à quel niveau de la chaîne de commandement l'information s'était arrêtée. »

RSF assure qu’une enquête de l'armée américaine, « confirme cette conclusion et apporte la preuve de cette absence de transmission de l'information. »

RSF se déclare cependant « extrêmement déçue » que cette enquête ne révèle pas pourquoi l'information n'a pas été transmise aux troupes.

Suit une description détaillée des circonstances du drame, contées par l’Armée américaine et par RSF qui s’appuie sur « le témoignage sous serment » d'un soldat. D’ailleurs, l’enquête est validée « par un juriste militaire ».

RSF poursuit en donnant (sans émettre la moindre réserve) la parole à un officier qui vante le courage de ses troupes et qui fustige la résistance irakienne qui « expose les journalistes aux dangers de la guerre ».

L’organisation RSF, amère, indignée (et en pleine contradiction) nous apprend que les journalistes de l’hôtel Palestine (ils étaient 300. Note de MV) avaient signalé par tous les moyens, y compris par GPS, les coordonnées de l’hôtel et que le Pentagone était informé (le monde entier l’était. MV).

Enfin, RSF lâche cet aveu : « L'Irak reste le pays le plus dangereux au monde pour les journalistes. »

Sur France Inter (Emission 12/14, 3 mai 2004) Robert Ménard, responsable de RSF, répondait ainsi à une question relative aux journalistes tués en Irak par l’armée US : « Je ne dis pas qu’ils les tuent exprès, je n’en sais rien. » Aujourd’hui, tout le monde sait, sauf lui.

Par ailleurs, la famille du caméraman espagnol José Couso, tué dans l’hôtel Palestine est révoltée par le traitement du dossier par RSF. Elle a exigé que cette officine abandonne cette affaire en faisant valoir que ses conclusions « sont appropriées pour défendre les accusés. »

Quelques remarques :

L’agence de presse Reuter rend les USA responsables de la mort des journalistes tandis que RSF suggère un bogue de subalternes sur le terrain.

L’agence Reuter affirme qu’un tir a eu lieu sur un cameraman qui filmait. RSF ne sait pas s’ils l’ont fait exprès.

Pour déterminer les raisons de tirs contre les journalistes, RSF s’en tient, sans éprouver le moindre doute, aux déclarations d’un juriste militaire et de soldats américains (« sous serment »).

RSF s’obstine à invoquer l’ignorance de « soldats », laissant ainsi penser qu’un tankiste mal informé et nerveux a tiré. Les Américains eux-mêmes sont plus clairs : l’ordre a été dûment donné par un officier après des dialogues avec le char.

RSF adorne son document d’un long passage où un officier US vante les vertus de ses troupes et dénonce la résistance irakienne.

Si, l’organisation RSF se dit déçue et exprime son « amertume » et son « indignation », il faut bien lire que c’est à propos de l’enquête américaine (pas des tirs), laquelle, chose inadmissible, n’a pas désigné clairement à quel niveau, l’information sur la présence de journalistes à l’hôtel Palestine aurait été bloquée.

Bref, il est dit une fois pour toutes qu’il faut déplorer des accidents, pas des meurtres : de tragiques quiproquos qui ont fait mourir des journalistes exposés au danger par les Irakiens.

De toutes les affaires instruites par RSF, se dégage une constante : il s’agit, (de la Yougoslavie en Afghanistan en passant par l’Irak, sans oublier l’Amérique latine), de dédouaner autant que faire se peut les USA. Mieux : l’examen des pays prioritairement dans le collimateur de RSF fait apparaître qu’ils figurent dans la liste de ceux que les USA désignent comme des Etats susceptibles de connaître une invasion de leur armée. Le comble est atteint quand, pour masquer que l’Amérique de Bush est le plus grand prédateur de journalistes dans le monde, RSF procède à un palmarès truqué des libertés de la presse. Ainsi, des « personnalités » (dont le nom n’est pas dévoilé) établissent un classement où les USA figurent deux fois : à l’intérieur et à l’extérieur de leurs frontières. Cet artifice leur évite d’être en queue du peloton.

La bête noire de RSF, celle contre laquelle l’organisation se déchaîne avec tant de hargne qu’elle a été condamnée deux fois par des tribunaux français et exclue pendant un an de la liste des ONG agréées par l’ONU, est Cuba. Même si (fait rarissime en Amérique latine) jamais un journaliste n’a été assassiné dans ce pays depuis des décennies, Cuba est avant-dernier du classement, bien après des dizaines d’autres où la vie des journalistes ne vaut rien. RSF qualifie de "journalistes" le maximum de Cubains emprisonnés pour cause de connivence (salariée) envers une puissance ennemie agressive, ce qui permet de brandir partout le bandeau : « Cuba, la plus grande prison du monde pour journalistes ». Le silence sera fait sur le pays dont l’armée creuse « le plus grand cimetière du monde pour journalistes »

Reste que cette officine a tissé sa toile dans l’ensemble de la presse française et une partie de la presse européenne, les alimente en informations partiales, à 100% négatives sur Cuba (et quelques autres) et qu’elle a su créer une rupture de perception de la réalité cubaine entre les citoyens d’Europe et une grande partie de citoyens du monde et de leurs gouvernements.

Le dernier vote de l’ONU portant sur le blocus imposé par les USA à Cuba depuis 45 ans s’est traduit par 179 votes contre et 4 pour (USA, Israël et deux micro-Etats vassaux de quelques centaines de milliers d’habitants).

Pour conclure, chacun s’accordera sur la nécessité d’une ONG qui défendrait tous les journalistes. RSF a usurpé ce créneau et bénéficie d’importantes subventions publiques et privées qui font sa force. La défense de la liberté des journalistes victimes de l’appropriation de la presse par les puissances d’argent reste à entreprendre ainsi que celle du droit des citoyens à une information objective et complète. RSF refuse de s’y intéresser.

Maxime Vivas.

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Pour plus d’informations sur les étranges accointances entre RSF et les USA, on lira le livre de deux journalistes : Jean-Guy Allard et Dominique Bertuccioli : « Le Dossier Robert Ménard. Pourquoi RSF s’acharne contre Cuba », Lanctôt éditeur.