Litvinenko: les cailloux radioactifs des Petits Poucets de Londres

L’empoisonnement au polonium 210 d’Alexandre Litvinenko a crée un contexte politique durable, ramenant laRussie et son président, Vladimir Poutine, à l’image la plus noir de l’URSS aux pires heures de la guerre froide. La mort atroce d’un homme empoisonné par un produit hautement radioactif frappe l’imagination. Notons poutant que les auteurs de ce crime ont été bien peu prudents. Le produit, dangereux à manipuler, laisse de nombreuses traces. Ce n’est pas à un James Bond russe que Scotland Yard est confronté, mais littéralement au Petit Poucet, qui aurait délibérément semé ses cailloux direction du Kremlin.

Quand il y eut exécution de dissidents dans les années 1970 et 1980, ce furent d’autres produits, plus discrets et tout aussi efficaces, qui furent utilisés.

L’assassinat de Litvinenko survient à la suite d’une série de mertres aux retentissement médiatiques plus ou moins importants. Celui de la journaliste Anna Politkovskaïa le 7 octobre fut le plus connu. Opposante résolue à vladimir Poutine, et dénonciatrice des exactions commises par les forces prorusses en Tchétchénie, elle devient ainsi une martyre de la liberté. Mais la série avait commencé le 13 septembre avec l’assassinat d’un responsable de la Banque centrale de Russie, Andreï Kozlov, en charge de la lutte contre la criminalité financière. Peu après Politkovskaïa, c’est Alexandre Plokhin un des responsables de la Banque du commerce extérieur, la VTB, qui était lui aussi assassiné. Enfin, en même temps que mourait Litvinenko, on apprenait que l’ancien premier ministre ultralibéral Egor Gaïdar aurait été, lui aussi, victime d’une tentative d »empoisonnement.

On peut trouver des causes particulières pour chaque crime.

Kozlov s’était attiré les haines des bandes financières mafieuses. Politkovskaïa aviat mis en cause l »administration du président Kadyrov à Grozny. Enfin, la VTB est l’intermédiaire du gouvernement russe pour des investissements dans des firmes européennes comme EADS. La mort de Plokhin vient déstabiliser la stratégie industrielle russe.

Toutes ces morts sont peut-être sans relations les unes aux autres. Elles ont néanloins toutes un point commun: elles fragilisent Vladimir Poutine. Son image internationale a terriblement souffert des assassinats de Politkovskaïa et de Litvinenko, et sa politique esr directement visée par ceux de Kozlov et Plokhin.

Ces faits ont engendré diverses hypothèses. Il convient de remarquer la présence d’une «structure» pour les deux assassinats les plus médiatisés: ils surviennent chaque fois à la veille d’une échéance internationale importante pour Vladimir Poutine, son voyage en Allemagne pour la mort de Politkovskaïa, la rencontre UE-Russie pour celle de Litvinenko. Alors que la Pologne met son veto à un accord UE-Russie, l’ancien agent du FSB est assassiné avec du polonium, substance ainsi nommée en honneur de la Pologne par Marie Curie. A défaut d’être subtil, le message semble explicite.

L’hypothèse la plus avancée est celle d’un complot de factions extrémistes des services secrets russes visant à obliger Vladimir Poutine à se représenter à l’élection présidentielle de 2008 et à rompre définitivement avec les pays occidentaux. Cela n’est pas sans logique, mais c’est bien trop voyant. Que Poutine acquère ne serait-ce que le soupçon d’un tel complot, et les responsables pourraient le payer cher. Un acte isolé pourrait expliquer la mort d’Anna Politkovskaïa, mais pas celle de Litvinenko, qui exige moyens et complicités. L’hypothèse mettant en cause des siloviki isolés est douteuse. Celle, inverse, qui met en cause leurs adversaires dans l’entourage de Poutine, qui auraient monté toute cette machination pour discréditer les services secrets, est encore plus rocambolesque. Ici encore, le risque politique est énorme et la situation ne le justifie pas.

-Il serait plus logique de chercher les auteurs d’une possible conspiration parmi ceux qui n’ont jamais pardonné à Poutine ce qu’ils considèrent comme sa trahison. Poutine a été poussé au pouvoir à la fin de l’été 1999 pour tenter de garantir au «clan Eltsine», dont Boris Berezovsky et Anatoli tchoubaïs étaient les piliers, sa pérenité. Avant même les attentats de Moscou qui déclenchèrent la 2e guerre de Tchetchénie, les hommes du chef islamiste tchétchène Bassaïev avaient lancé des attaques sur la région voisine du Daghestan. Sur leurs corps, on devait retrouver des armes qui correspondaient à un stock de RosOboronexport, la centrale d’exportation dirigée à l’époqie par un proche de Boris Berezovsky. L’ancien premier ministre Evgueni Primakov exigea même publiquement une enquête, qui n’eur jamais lieu. Il avait lancé un mandat contre Berezovsky, qui s’était déjà réfugié à Londre, avant d’en revenir quand primakov fut chassé par Eltsine. Une fois au pouvoir, Poutine se montra tout sauf un jouet du clan Eltsine. Berezovsky repartit pour Londre, et le conflit avec la camarilla mafieuse proche de l’ancien président devint ouvert avec l’affaire Ioukos, l’arestation de Khodorkovsky et le démantèlement progressif du système oligarchique.

Berezovsky, depuis Londres, avait maintenu les liens qu’il avait tissés entre 1997 et 1999 avec la mouvance tchétchène la plus extrémiste. La mort de Bassaïev, au printemps 2006, a été un coup dur pour lui. Comme fait du hasard, Litvinenko habitait dans la même rue que le «représentant» des combattants tchétchènes à Londres, les duex hommes étant logés par Berezovsky. Les liens financiers que ce dernier entretenait encore avec la Russei avaint été directement visés par Kozlov dans son nettoyage du secteur bancaire.

Berezovsky a «été nommément mis en cause par Tchoubaïs depuis Moscou. Les deux hommes se connaissent bien, même s’ils ne s’aiment guère. Cette dénonciation ne vaut pas preuve, d’autant plus que Tchoubaïs a, lui aussi, intérêt à l’affaiblissement de poutine, s’il veut pousser son propre candidat lors des élection de 2008.

Il y a bien trop de zones d’ombre, trop de coïncidences, pour que l’on suive passivement les cailloux radioactifs que les Petits Pouces meurtriers de Litvinenko ont laissés en direction du Kremlin. Il n’y a peut-être que les actes désespérés de personnes désespérées, sans liens entre elles. Mais les cadavres qui s’accumulent depuis septembre ont surtout pour effet de mettre Vladimir Poutine en position de bouc émissaire. Il faut se souvenir que le président russe s’est fait assez d’ennemis pour que l’on n’ait pas à chercher les auteurs de ces crimes parmis ses proches ou autour de lui.

Jacques Sapir, directeur d’études à l’EHESS-Paris

5.12.2006, Le Figaro

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La mort de Litvinenko : fuites, versions, élucubrations…

Vladimir Simonov

La mort à Londres d’Alexandre Litvinenko, contaminé au polonium 210, est l’occasion d’une nouvelle campagne de dénonciation de la Russie dans la presse atlantiste : puisque c’était un opposant au Kremlin, Vladimir Poutine a forcément commandité le crime. Cependant, en quelques jours, d’anciens agents de renseignement, quittant soudainement l’ombre pour la lumière des plateaux de télévision, ont livré leurs versions des faits, toutes plus romanesques les unes que les autres. Vladimir Simonov fait le point des accusations et de leur crédibilité.

Sir Arthur Conan Doyle, Georges Simenon et John le Carré s’y seraient attelés ensemble, ils n’auraient pas réussi à ficeler un sujet aussi emberlificoté que ne l’a produit la mort d’Alexandre Litvinenko.

Lundi, des visas russes ont été délivrés à neuf magistrats enquêteurs britanniques pour qu’ils viennent à Moscou afin d’entendre les dernières personnes ayant vu l’ancien officier du FSB vivant et apparemment en bonne santé. Il est quasi-certain qu’à l’aéroport les limousines noires du Parquet général de Russie attendront les enquêteurs. Des représentants du parquet ont récemment signé avec leurs collègues britanniques un mémorandum de coopération et l’affaire Litvinenko est l’une des premières occasions de conjuguer les expériences, les intelligences et les efforts.

Scotland Yard s’intéresse à trois témoins : les hommes d’affaires Andreï Lougovoï, Dmitri Kovtoun et Viatcheslav Sokolov. Le 1er novembre, jour fatidique où la santé de Litvinenko s’est brusquement dégradée, ils ont passé une heure ou deux avec lui à Londres, à l’hôtel Millenium. Il semblerait que les enquêteurs britanniques s’intéressent plus particulièrement à Lougovoï. Lui aussi est un ancien agent du FSB et, au cours du dernier mois, il s’est rendu à quatre reprises dans la capitale britannique où il a rencontré chaque fois la future victime du polonium 210. Qui plus est, Lougovoï a la mémoire qui flanche : tantôt il déclare au quotidien Kommersant qu’il est « totalement propre » de radiations, tantôt il confie au Sunday Times que des traces de polonium ont quand même été décelées sur lui.

Par contre, aux quatre coins du globe, la mémoire de certains s’est littéralement mise à faire des miracles.

À Washington, un certain Youri Chvets, ancien agent du KGB, prétend avoir élucidé le mystère de la mort de Litvinenko et livré la solution aux enquêteurs britanniques. « Il me semble que je connais le nom de la personne qui a organisé l’assassinat de mon ami ainsi que ses motivations », a déclaré Chvets au correspondant ébahi de l’agence AP. Mario Scaramella, un Italien expert en services secrets, et une certaine madame Svetlana, domiciliée à Londres, sauraient eux aussi certaines choses. Litvinenko aurait déclaré à cette dernière non pas sa flamme, mais son intention de se faire quelques dizaines de milliers de livres sterling en faisant chanter des pontes du FSB. Il aurait mieux fait de ne rien dire : dans ces cas-là, quand on partage l’information il faut ensuite partager aussi le pactole.

Les enquêteurs britanniques se heurtent au phénomène dit de la boule de neige. Les gens qui pour des raisons diverses sont assoiffés de publicité dansent sur la tombe de Litvinenko sans même attendre que l’infortuné soit inhumé.

À Moscou les limiers de Scotland Yard risquent de s’engluer dans la toile des versions tissées par la presse à la façon d’un ver à soie pris de démence. Il est vrai que quatre d’entre elles au moins méritent d’être étudiées attentivement.

Version n°1 : Litvinenko avait obtenu du polonium en contrebande et il aurait voulu par habitude le convertir en dollars. Le fait que, le 1er novembre, il ait laissé des traces de polonium dans tous les lieux qu’il a fréquentés, en commençant par le bureau de Boris Bérézovski, plaide en faveur de cette version quoique aucun de ses interlocuteurs n’a été contaminé. Qui plus est, Mario Scaramella confirme que son ami Litvinenko se livrait à la contrebande d’isotopes. La future victime du polonium vivait à Londres grâce à de parcimonieuses aumônes de Bérézovski, et avait par conséquent besoin coûte que coûte de revenus complémentaires.

On voudrait ici ajouter les résultats de l’autopsie, non encore non confirmés mais publiés dans la presse à la suite de fuites. On dit que la dose superpuissante de radiation reçue par Litvinenko ne pouvait provenir que d’une quantité de polonium 210 d’un coût équivalent à 30 millions d’euros au moins. C’est cher pour un assassinat.

Version n°2 : Litvinenko aurait voulu rompre avec Bérézovski, il aurait envisagé de se retirer et serait de ce fait devenu une menace pour l’oligarque en exil. Cette version est exposée dans un récent numéro du quotidien Izvestia. En effet, les nuages s’accumulent ces derniers temps au-dessus de Bérézovski. Le mémorandum de coopération, que le substitut du procureur général russe, Alexandre Zviaguintsev, vient de signer avec ses collègues britanniques, ne promet rien de bon à l’oligarque. De son côté, Litvinenko savait beaucoup trop de choses. Il aurait pu se laisser aller à évoquer certaines choses au hasard d’une conversation. C’est triste à dire, mais mieux vaut une connaissance morte que trop bavarde.

Version n°3 : Litvinenko aurait été lié à un laboratoire clandestin confectionnant, à Londres, une bombe atomique « sale » pour des terroristes tchétchènes. Cette supposition a été émise par des atomistes russes au cours d’une émission diffusée par la chaîne de télévision NTV.

Effectivement, rappelons deux faits. Parmi les proches de Litvinenko il y avait Akhmed Zakaev, ancien chef d’une bande de combattants séparatistes tchétchènes, que le Parquet général de Russie voudrait beaucoup voir à Moscou dans le cadre d’affaires d’assassinats et de tortures en Tchétchénie. Voilà pour le premier. Quant au second, il y a environ deux ans Bérézovski avait annoncé au monde entier que des séparatistes tchétchènes s’étaient déjà procuré une mallette nucléaire et qu’il leur manquait juste un rien pour qu’elle soit opérationnelle. Ce « rien » aurait pu être le polonium 210. D’après les spécialistes, cette substance pourrait servir à la confection d’un détonateur pour une bombe nucléaire « sale ».

Se pourrait-il que Litvinenko ait fait office d’intermédiaire entre les vendeurs et le laboratoire londonien secret ? Et qu’il ait payé de sa vie ce courrier de la mort ?

Version n°4 : Litvinenko aurait été la cible d’une vengeance d’une de ses anciennes connaissances du FSB qu’il aurait livré aux services secrets britanniques. C’est le genre de sujets que l’on trouve à foison dans les romans et les films policiers.

Cependant, un argument blindé blackboule cette version : Litvinenko était trop microscopique pour constituer une cible. Il avait la taille d’une mouche aux côtés de ces éléphants de la trahison que sont Gordievski et Rezoun, alias Souvorov, eux aussi résidant à Londres. Le premier était, dit-on, l’adjoint du chef de réseau et aurait dénoncé des dizaines d’agents ; dans son livre Aquarium, le deuxième a déversé des tonnes d’ordures sur des dizaines d’agents du GRU, le renseignement militaire. Pourquoi commencer par Litvinenko ? Qui plus est en recourant à un procédé excluant tout prolongement à cette entreprise considérée comme noble par certains.

En essayant de démêler l’écheveau, les limiers britanniques feront preuve de sagesse s’ils s’en tiennent au jugement de leur patron, le ministre de l’Intérieur John Reid. Interrogé au sujet de la Version n°5 envisageant l’implication du Kremlin dans la mort de Litvinenko, le ministre a répondu : « Les suppositions, c’est le pire. Il ne faudrait pas que par la suite nous ayons à rougir».

Vladimir Simonov, Analyste politique pour RIA-Novosti,

Voltairenet.org, 08.12.2006