Liban: les dessous du conflit

Pour la première fois de son histoire, l’état d’Israël a perdu une guerre. Pour la première depuis 1948 la nation arabe a découvert le sentiment de la victoire. Rien ne s’est passé comme prévu. L’arrogance et le sentiment de supériorité habituel qui prévaut en Israël dès qu’il est question de combattants arabes a largement été battu en brèche.

Le choc psychologique est énorme, tant pour les perdants israéliens qui vont vivre une crise morale et politique sans précédent que pour les gagnants arabes qui recouvrent par cette victoire, même par procuration, une dignité depuis longtemps perdue. Le contexte géopolitique est largement bouleversé. Les attitudes et stratégies des différents protagonistes locaux, en l’occurrence les dirigeants arabes, ainsi que certains pays occidentaux est entièrement à revoir. En un mois, une autre conscience collective arabe s’est fait jour, même si son expression est encore hétérogène, entre un mélange d’aspirations à une véritable lutte contre l’occupation en Palestine et un désir de règlement de compte avec l’occident sur fond d’idéologie islamo nationaliste. Cinquante et un chars Merkava détruits plus tard, quel est le nouvel état des lieux ?

Rappel des faits

Les combattants libanais du Hezbollah ont capturé deux soldats israéliens dans une incursion frontalière le 12 juillet. Cette action a été suivie par des attaques israéliennes de représailles d’ampleur inégalées contre des cibles libanaises du Hezbollah et en particulier contre l’ensemble des l'infrastructures (l'aéroport, les ports, 56 ponts, 4 centrales électriques, les routes, etc.) ce qui a entraîné jusqu'ici la mort de plus de 1200 civils dont 40% d’enfants et ont imposé au Liban un blocus aérien, maritime et terrestre. Le Hezbollah a répondu par des roquettes sur des cibles israéliennes, dont Tibériade et Haïfa entraînant la mort de quelques dizaines de victime.

Malgré la première déclaration du Cheikh Hassan Nasrallah, le Secrétaire Général du Hezbollah, le 13 juillet indiquant que l'objectif de cette opération était de libérer les trois prisonniers libanais, il est clair que le Hezbollah a un agenda régional qui est d’une part,de soutenir la situation dramatique des Palestiniens dans les Territoires occupés et d’autre part faire pression sur l’occident au profit de son bailleur de fond iranien, dans le cadre des négociations de la question du nucléaire. Nous avons donc assisté à une guerre entre Israël et l’Iran par Hezbollah interposé. De ce point, on peut considérer que celui-ci sera reconnu dans l'historiographie des mouvements de libérations nationale comme le mouvement de résistance qui, le premier a vaincu Israël.

Les raisons de cette boucherie.

La source première de cette guerre est bien entendu l’interminable conflit israélo palestinien qui s’est intensifié avec l’arrivée du Hamas au pouvoir. (10 à 20 Palestiniens sont tués chaque semaine depuis au moins un an et demi).

Au delà du contexte strictement palestinien et du très grossier prétexte des deux soldats que l’on doit considérer comme prisonniers de guerre et des fameuses fermes de Shebaa représentant à peine de 30 km², il en est d’autres qu’aucun média à grand tirage n’a jugé bon de reprendre. On a tenté dans un premier temps de nous faire croire qu’il s’agissait d’une guerre entre Israël et le Hezbollah.

Belle manœuvre de désinformation. Il y a eu en fait plusieurs aspects complémentaires entre eux à cette guerre. Le premier, c’est celui de la fameuse « sécurité israélienne », fondement idéologique de l’existence de ce pays, au nom de laquelle le Liban a subi depuis 1968 toute une série d’occupations, de bombardements, et des violations quasi quotidiennes de son espace aérien et maritime. Jusqu’en 1982, c’était à cause de la présence de l’OLP au Liban, et c’est allé jusqu’à l’invasion de 1982, le siège de Beyrouth et la tentative de satellisation du Liban par Israël, qui a échoué. Le Hezbollah n’existait pas alors. Mais il est précisément né de cette occupation.

Le deuxième, c’est le désir jamais abandonné de domination complète du Moyen-Orient par Israël et les États-Unis. Ce n’est pas nouveau mais cet aspect s’affirme avec davantage d’agressivité. Depuis le 11 septembre 2001 : il y a eu la guerre contre l’Afghanistan, puis contre l’Irak, aujourd’hui contre le Liban. Il s’agit pour les États-Unis et Israël de construire un « nouveau Moyen-Orient » débarrassé de l’influence de ce qu’ils appellent « l’axe du mal de la Syrie et de l’Iran », deux États qui ont le tort de soutenir la résistance palestinienne et celle du Hezbollah.

Le troisième aspect, c’est celui de la lutte tous azimuts contre le terrorisme islamique considéré comme une « internationale fasciste islamiste ». C’est devenu officiellement la doctrine de l’administration Bush depuis 2001, puis celle d’une grande partie de l’occident qui met dans le même sac des mouvements du style Ben Laden et des mouvements de résistance comme le Hamas ou le Hezbollah qui n’ont pourtant rien à voir.

La suite logique de ce qui découle de ce contexte c’est la préméditation. Ehud Olmert, premier ministre et Amir Perez ministre de la défense, sont, et c’est la première fois depuis la création de l’état d’Israël, des civils. Pire, Olmert n’est même pas fait son service militaire ! Dans un état où l’armée est une composant indissociable de la société, ces deux civils avaient des choses à prouver à la fois à l’opinion israélienne et surtout à la caste des militaires. Le tout enrobé de promesses électorales prévoyant la liquidation du Hamas et du Hezbollah.

Donc, l’emprisonnement de deux soldats en vue d’un échange de prisonniers était le prétexte que les dirigeants d’Israël attendaient pour lancer l’offensive que l’on connaît.

C’est surtout le quatrième et dernier aspect le plus important.

Début août, le quotidien libanais "As-Safir" sous la plume de Marie Nassif-Debs, journaliste à Beyrouth, a traduit des fragments d'un rapport présenté, sur un site Internet, par Wayne Madison, actuel journaliste au "New Yorker", chargé de suivre les développements politiques de Washington, mais aussi les nouvelles de la "Security of States", dont il fut l'un des responsables, et de la CIA. Ce rapport fait suite à l'article publié par le "San Francisco chronicle", au début de la guerre israélienne contre le Liban et confirme ce que tout le monde savait déjà : Le président des Etats-Unis, Georges Bush, et le vice-président, Dick Chenney, ont donné, il y a deux mois, donc en mai, à Israël le feu vert pour attaquer le Liban. Ce qui rend crédible cette information, c'est que son auteur fut le premier à parler de la prison d'Abou Ghraïb, en Irak, et des atrocités que les troupes d'occupation américaines y avaient commises.

Que dit en substance le rapport ?

« 1) il précise que l'agression contre le Liban fut planifiée par des responsables israéliens haut placés et des membres de l'administration de Georges Bush, les 17 et 18 juin passé, lors d'un congrès tenu à Beever Creek-Colorado par l'American Enterprize Institut.

2) La réunion de coordination qui avait eu lieu alors avait rassemblé, en plus du Vice-président américain, l'actuel Premier ministre israélien, Ehoud Olmert, et trois ex Présidents du Conseil, Benjamin Netanyahou, Ehoud Barak et Shimon Pérès… Sans oublier le député Nathan Charansky…

3)Les deux parties en présence s'étaient mises d'accord sur le plan suivant : L'administration américaine actuelle donnerait toute l'aide nécessaire à Israël, afin que cet Etat puisse mettre en exécution le plan élaboré, depuis dix ans déjà, ( donc avant le 11 septembre) sous le nom "Clear infiltration" et parlant essentiellement des nouvelles stratégies en matière de "sécurité" dans le monde. Ce plan fut mis au point, entre autres, par Benjamin Netanyahou, Richard Pearle et Douglas Fith…

4) Ce plan constitue, en fait, la seconde étape qui doit faire suite à l'invasion et l'occupation de l'Irak. D'ailleurs, les deux plans ont été étudiés en même temps et ils stipulaient que le commencement doit se faire en Irak et qu'il sera rapidement suivi par des guerres en Palestine, au Liban, puis en Syrie et en Iran.

5) pour exécuter un tel plan, deux étapes furent prévues : la première, préparatoire, d'une durée de quatre ans, prévoit "des activités secrètes de la part du Pentagone, de la Maison blanche et du Mossad à l'intérieur du Liban, dont des assassinats à la voiture piégée de responsables libanais haut placés. Le but : obliger les troupes syriennes à se retirer"… Puis, l'auteur du rapport cite trois noms de responsables : Elie Hobaïka (ancien ministre, passé de la direction des "Forces libanaises" aux Syriens, accessoirement le véritable bourreau de Sabra et Chatila), Georges Haoui (ex secrétaire général du Parti Communiste Libanais) et Rafic Hariri (ex Premier ministre du Liban). Quant à la seconde étape, elle comprend le bombardement puis l'invasion du Liban.

6) L'auteur du rapport dit que John Bolton, ambassadeur US à l'ONU, a dévoilé l'étape qui doit faire suite à ce plan dans une interview donnée à "Fox news". Il explique : "Je pense que si vous regardez le soutien de l'Iran et de la Syrie à des groupes tels que le Hamas, le Hezbollah et le Jihad islamique, vous saurez que ce ne sont pas les organisations terroristes qui auront à rendre compte de ce qui se passe, mais aussi les Etats qui les financent".

Ce type de propos permet de revenir, même rapidement, à tout ce que ce que tout le monde savait déjà depuis trois ans, concernant la guerre de Bush contre l'Irak, à savoir que cette stratégie élaborée éclaire le slogan de la "lutte contre le terrorisme musulman" comme prétexte pour imposer sa volonté à tous les peuples du Moyen Orient, après avoir utilisé pendant très longtemps celui de la lutte "pour la liberté et la démocratie" contre le Communisme "athée". Celui-ci étant mort, il était temps de retrouver un autre ennemi, partant du principe que le sentiment d’être en guerre est censé souder toute une population derrière son guide, surtout si celui part en croisade contre l’axe du mal.

On comprend mieux en quoi ce dernier conflit ne concernait en rien les libanais mais constituait une réponse face au hezbollah dont le but consistait non seulement à l’éloigner de la zone au sud du Litani, mais à lui faire perdre sa capacité opérationnelle qui lui procure son rôle d’acteur majeur dans la région

Le hezbollah combattant ou le gagnant inattendu

En effet, le hezbollah s'était préparé pour la bataille, à laquelle il s'attendait depuis plusieurs années,Il s’est donné les moyens de connaître le potentiel militaire israélien. il a bien compté ce que possède l'ennemi, ses possibilités destructrices et il s’est préparé, comme cela est évident, au cours de ces quatre semaines de guerre, afin de réduire la distinction et la supériorité militaire de l'ennemi, en commençant par l'élément humain.

Il en a fait l'élément de surprise, dans cette guerre, cet élément est un combattant, particulièrement entraîné physiquement et moralement. Il ne s’est pas retiré en débandade comme l’ont fait les armées arabes lors des précédents conflits. Il a effectué des retraites calculée, en bon ordre, n’abandonnant le terrain qu’en exécutant les ordres de ses dirigeants présents avec lui, des dirigeants prêts au sacrifice, et non des dirigeants par satellites ou dignes de défilés, des dirigeants qui ont fourni à leurs combattants tous les constituants de la résistance et de la fermeté sur le terrain.

Ces combattants ont inauguré une pratique qui était la rapidité du mouvement avec des armes légères en comparaison avec ce que possède l'ennemi, légères pour être portées par un ou quelques-uns, mais efficaces et correspondant à la rapidité et la vigueur d'un combattant qui n'attend pas l'ennemi mais qui le contourne, qui le pique, qui frappe avant de se cacher. Toute la gamme des armes antichars portatives, pas forcément très récentes, mais bien efficaces quand même. Début août, 34 chars merkava IV ont été détruits en une seule journée près de Marjayoun. par les missiles à charges creuses, des RPG29, KORNET et METIS M tirés par les combattants du Hezbollah. A 5,1 millions dollars le char, cela fait cher de la journée .

En effet, l’armée israélienne n'a pas assez fait accompagner ses chars par des hélicoptères, qui auraient pu renseigner les équipages sur leur environnement. Manque de coordination et troupes israéliennes trop sur d’elles. Les chars, écoutilles fermées ont une très mauvaise vision et ont été visés sur leurs points faibles par les membres du Hezbollah dissimulés dans la végétation et dans des caches souterraines, renouant en cela avec la tradition vietcong qui avait fait ses preuves. Les combattants du hezbollah ont été capables de se dissimuler même pour les appareils les plus subtils de l'espionnage aérien, maritime, terrestre, des caméras des correspondants des chaînes satellitaires, qui affirment tous les jours qu'ils ne voyaient et n'ont vu aucun combattant du hezbollah sur la terre du sud Liban.

Le hezbollah disposait d’une force militaire relativement peu nombreuse (entre 3 et 4000 hommes sans doute) mais ayant des capacités physiques et psychologiques particulièrement développées, ses hommes se sont préparés à mener une guerre véritable avec un ennemi qui s'est habitué à vaincre les armées des pays arabes, quel que soit le nombre de ses troupes. En se donnant des objectifs clairs, il semble que les dirigeants du hezbollah (la résistance islamique) se sont posés de multiples questions à propos de tout. Par exemple, celui qui mène cette guerre terrible doit poser ces questions : comment nous protéger de l'aviation supérieure de l'ennemi ? Quelles sont les armes appropriées pour faire face aux chars blindés de l'ennemi qui ne sont pas percés par les RPG ordinaires ? Comment faire pour que les forces de l'ennemi soient constamment en état d'alerte, si elles envisagent de pénétrer quelque part ? Comment se maintenir autour et derrière les forces de l'armée habituée aux percées et qui mène ses batailles avec une puissance de feu terrible, en peu de temps et avec un retrait rapide ?

Toutes ces questions ont trouvé leurs réponses dans la défaite d’Israël.

Les conséquences en Israël

« L’arrogance coloniale engendre toujours l’ignorance, et l’immense supériorité militaire d’Israël tient lieu, pour ses dirigeants, généraux et autres experts, d’analyse des réalités concrètes. Et c’est bien la raison pour laquelle ces derniers ont été une fois de plus surpris ; surpris par les développements sur le terrain, surpris par la capacité opérationnelle du Hezbollah, surpris par le soutien massif de ce dernier au Liban et dans la région toute entière ». Michel Warschawski 11 septembre 2006

L’état euphorique et va-t-en guerre qui prévaut généralement dans ce pays dès qu’un conflit est déclaré a laissé vite la place à un sentiment de malaise et d’incertitude, surtout quand les rodomontades d’Olmert annonçaient la veille la destruction massive de stock de roquettes que les habitants de Haïfa prenaient sur la tête le lendemain, quand Perez donnaient des ordres inapplicables, fautes de matériels livrés à temps, faute de liaison et de coordination entre les unités et surtout faute d’avoir rien compris à l’adversaire qui était en face et à la tactique de celui ci.

Cette défaite cristallise et met à jour le malaise latent qui règne dans la société israélienne dont le fondement est toujours plus ou moins existentiel. Cette société dans sa majorité, se pose de plus en plus de questions mais a encore du mal à sortir de l’idéologie pour accepter un pragmatisme réaliste. De plus une grave crise de confiance s’installe progressivement. Il est vrai que les raisons ne manquent pas. Hormis la défaite, le sentiment d’être passé pour des incapables aux yeux des américains malgré la livraison de milliers de bombes intelligentes, l’opinion israélienne s’interroge sérieusement sur la classe politique qu’elle a porté au pouvoir lors des dernières élections. Ce fameux parti Kadima allié au parti travailliste qui devait parachever « l’œuvre » de Sharon en poursuivant le processus de retrait unilatéral des colonies, et apporter la paix, s’avère être un repaire d’escrocs et d’incapables. Dan Halutz, chef d’état major, ne voyant la guerre qu’à travers les frappes aérienne, normal c’est un aviateur, qui revend trois heures avant le début des hostilités toutes ses actions cotées à la bourse de Tel Aviv. Ehud Olmert compromis dans une vilaine affaire de corruption à propos d’un appartement payé à un entrepreneur bien moins cher que le prix du marché en échange de permis de construire accordés sur des sites classés, plus d’autre affaires du même tonneau qui sont encore à l’instruction. Et même le vénéré chef de l’état Moshé Katsav, accusé de harcèlement sexuel pour plusieurs femmes de son entourage. Tout cela à la longue fait désordre, avec en plus une immense réprobation internationale. Car même si au début du conflit, Israël pouvait bénéficier de la sympathie un peu lâche de l’occident, les images des enfants de Canaa massacrés au cours du bombardement sanglant ainsi que les images de Beyrouth avec sa marée noire et ses immeubles éventrés, ont retournés l’opinion publique mondiale.

Tout cela pour quel résultat ?

Car Israël a bel est bien perdu, Non seulement il n’a pas éradiquer le hezbollah, celui est toujours opérationnel d’un point de vue militaire, mais en plus aucun soldat emprisonné n’a été relâché

Israël s’achemine vers des temps incertains où tout est possible et rien n’est certain. La crise institutionnelle peut déboucher sur des nouvelles élections, un nouveau conflit car il ne faut pas oublier que la situation est fragile et peut dégénérer très vite, ou bien une accélération du processus de paix sous la pression (discrète) américaine.

Des rumeurs persistantes plus ou moins mollement démenties, évoquent des échanges possibles de prisonniers avec le Hezbollah.

Difficile de compter sur le mouvement de la paix pour accentuer un éventuel processus de mouvement d’opinion. Les radicaux et les anticolonialistes sont trop peu nombreux pour peser dans le débat politique intérieur. Quant aux militants de Shalom Archav (la paix maintenant), un bon nombre étaient clairement pour la guerre.

Pas d’autre solution pour le peuple israélien que de sortir de sa forteresse mentale faite de paranoïa et de certitudes basées sur la supériorité, de racisme et d’arrogance et se mettre simplement à regarder et écouter le monde en toute sincérité et de commencer à réfléchir sur la manière de sortir de ce bourbier sanglant qu’est le moyen orient et qui dure depuis bien trop longtemps.

Patrick Feldstein Caen

Septembre 2006

Sources

Le mode diplomatique Août 2006-

L’Orient le jour

Juillet août 2006

Ha’aretz Août 2006

Rashad Abu Shawar, écrivain palestinien

al-Quds al-Arabi,

Marie NASSIF-DEBS journaliste au quotidien libanais "As-Safir"

Beyrouth,

Sari Hanafi Professeur Adjoint de Sociologie à l'Université

Américaine de Beyrouth

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