Lettre à un(e) ami(e) juif (ve) inconnu(e)

Bonjour,

Nous ne nous connaissons sans doute pas, aussi permettez-moi quelques mots pour me présenter.

Fils de flamand « émigré de l’intérieur », arrivé en Wallonie avec mon père venu chercher subsistance dans les mines, j’ai commencé à travailler à dix-sept ans et je vis aujourd’hui dans un quartier populaire de Bruxelles, je suis ce qu’on appelle un citoyen lambda.

Durant ma, déjà, longue vie, j’ai essayé de rester un homme « debout », en refusant toute forme d’embrigadement.

Dès l’enfance, les témoignages sur la shoah m’ont horrifié.

Cette volonté d’exterminer les juifs, les roms, les homosexuels… Parce qu’ils sont différents, qu’ils ont une autre religion ou une autre culture, restera une vision effroyable que je garde en mémoire.

Plus tard, j’ai aussi été scandalisé par les bombes au napalm que l’armée des Etats-Unis déversait sur la population du Vietnam. Je ne connaissais ni l’ethnie ni la religion des victimes, mais j’ai protesté comme je le pouvais contre ce crime.

Il y a eu aussi la lutte du peuple algérien contre le colonisateur français.

Je ne me suis pas non plus inquiété de leur couleur ou de leur religion pour tenter d’apporter mon petit caillou à leur combat pour libérer leur pays.

Après (ou était-ce avant?) il y a eu aussi le terrible régime d’apartheid imposé aux noirs d’Afrique du Sud. Comme beaucoup d’autres citoyens, j’ai participé au boycott et n’ai plus acheté d’oranges de là-bas. Cette fois encore je ne me suis pas préoccupé de savoir de quelle religion étaient ces « zoulous ».

Quand, il y aura bientôt cinquante ans, mon gouvernement s’est rendu complice de l’assassinat de Lumumba, j’étais honteux… Je l’ai plus été encore lorsque j’ai découvert les atrocités génocidaires commises par Léopold II et les colons belges. Depuis, je détourne la tête quand je croise une de ses statues qui continuent à salir les squares de notre pays.

Si j’évoque ces souvenirs, c’est pour vous expliquer que ma révolte contre l’injustice ne date pas d’hier et qu’elle n’a jamais tenu compte des races, des croyances ou des cultures de ceux à qui je tentais d’apporter ma solidarité.

Maintenant que je suis à l’automne de ma vie et bien qu’il m’arrive parfois de douter de l’humanité des êtres qui peuplent ce monde, je continue modestement à tenter de tendre la main aux victimes… ici et ailleurs.

Venons-en maintenant à nous, à vous et à votre relation à Israël… Qui me trouble et que je voudrais comprendre.

Je me souviens que durant mon enfance, comme les autres petits écoliers de Belgique, on m’a beaucoup vanté les mérites de “ces courageux colons qui allaient faire fleurir un désert » dans une contrée vide d’habitants.

Le monde sortait d’une guerre terrible. La communauté juive (et rom, fort oubliée) avait connu une tragédie épouvantable et nous nous réjouissions de cet exode vers un avenir prometteur.

Longtemps, j’ai cru à cette fable… Vous aussi sans doute.

Aujourd’hui, nous devons bien admettre la réalité : la colonisation a été réalisée au détriment du peuple qui vivait sur ces terres.

Nous sommes sans doute, du moins je l’espère, d’accord sur ce point.

Depuis que l’armée d’Israël a fait pleuvoir la mort sur les habitants de Gaza, les discussions – le mot correct est plutôt polémiques – ne manquent pas avec des amis qui me sont chers.

Comme certains d’entre eux qualifient d’autodéfense ce qui m’apparaît comme un crime, j’ai cherché à y voir clair. J’ai lu tout ce qui m’était possible de lire sur l’histoire d’Israël depuis quelques milliers d’années jusqu’à nos jours, j’ai beaucoup écouté « Radio Judaïca », regardé la télévision, assisté à des conférences, etc.

Chaque débat me paraissait confus car deux niveaux d’approches s’entremêlaient, s’entrechoquaient : la critique des actes d’un Etat confrontée à une solidarité indéfectible avec ce même Etat.

Durant ma recherche, une question revenait lancinante : par quel mécanisme mental la majorité des juifs de Belgique s’identifiaient-ils à un pays lointain au point de justifier les massacres perpétrés par son armée?

Certains m’ont dit qu’il y avait une solidarité due à leur origine commune.

Pourtant, Shlomo Sand, le grand historien israélien qui enseigne à l’université de Tel-Aviv a bien démontré que les juifs contemporains sont exclusivement les descendants de divers peuples convertis à la religion.

Il n’y a donc aucun lien d’hérédité biologique entre les habitants qui vivaient là-bas il y a deux mille ans et ceux qui y ont débarqué en 1948.

Loin de moi la volonté de nier l’existence d’une communauté juive liée par une religion et un patrimoine culturel commun, mais ne vous paraît-il pas étrange que tant de juifs de Belgique proclament leur appartenance à un « peuple élu retournant dans la terre de ses ancêtres »… Alors qu’ils n’ont pas d’origine ethnique commune?

Ne pensez-vous pas qu’il faudrait mener une action pédagogique pour que les petits juifs de Belgique ne soient plus victimes de cette manipulation de l’Histoire?

Ne pensez-vous pas qu’il faudrait aussi leur expliquer que la « diaspora » du 1er siècle est une faribole, que les Romains n’ont pas chassé les juifs de Palestine ? Leur expliquer que bien d’autres “vérités“ enseignées dans les synagogues, comme la fuite d’Egypte ou la conquête de Canaan, ne sont que des légendes?

D’autres me disent qu’il faut défendre un Etat démocratique contre les fanatiques islamistes.

Si les régimes autoritaires, basés sur une religion ou une idéologie, sont bien entendu à rejeter, croyez-vous vraiment qu’Israël peut prétendre au titre de pays démocratique?

Durant ma quête d’information, j’ai découvert que la Constitution proclame bien qu’il s’agit d’un Etat juif (pas israélien !) et que la carte d’identité des habitants palestiniens d’Israël mentionne « arabe ». J’ai découvert aussi que les habitants palestiniens de Jérusalem-Est n’ont pas le droit de vote, que seul le mariage juif est reconnu, que la population des territoires “annexés » depuis quarante ans n’a pas de statut de nationalité… Et beaucoup d’autres éléments qui appartiennent plus à un régime pratiquant l’apartheid qu’à ce que nous appelons la démocratie.

Pouvez-vous, comme humain, soutenir un tel régime et accepter de l’Etat d’Israël ce que, comme moi, vous condamnez pour d’autres pays ?

D’autres encore me disent que cette solidarité repose sur une culture et une religion communes.

Pour ce qui est de la culture, vous admettrez qu’il n’y a plus que de légères différences entre celle des séfarades et celle des ashkénazes.

Quant à la religion… J’avoue que cet argument me laisse pantois!

Imagine-t-on que les catholiques de Belgique se soient mobilisés pour défendre Franco sous prétexte qu’il brandissait le catholicisme comme fondement de sa dictature? Imagine-t-on les musulmans de Belgique se dresser pour soutenir Khadafi, sous prétexte qu’il respecte le Coran?

Ne pourrions-nous convenir que toute discussion sur cette douloureuse tragédie doit absolument exclure les « croyances », quelles qu’elles soient? Que seuls les faits doivent être pris en compte?

Je suis certain que, une fois les dogmes et les chimères mis au placard, le débat entre vous et moi serait chaleureux et instructif car nous rêvons sans doute tous deux d’un monde sans oppresseurs et opprimés.

Je suis certain que cette attitude ouverte, que cette volonté de savoir, nous permettrait d’élucider d’autres questions et points de vue soulevés par mes amis concernant le droit et la justice.

Par exemple, certains d’entre eux disent que c’est l’Angleterre qui a légalement concédé ce territoire au mouvement sioniste.

Même si c’est exact, trouvez-vous que cette argumentation est acceptable quand on sait que Balfour, grand initiateur de cette « vente », avouait que cet accord avait été réalisé sans tenir le moindre compte des quelques sept à huit cent mille habitants qui vivaient dans la région… Considérée par les deux parties comme inhabitée?

Un autre argument évoqué est que le harcèlement par les roquettes du Hamas dont est victime Israël depuis huit ans justifie le bombardement de Gaza… Et que le soldat Shalit doit être sauvé!

Pouvons-nous, tout d’abord, tous deux admettre que ces tirs ne sont pas à considérer isolément mais font partie d’un tout? Que c’est un épisode de plus d’un conflit qui a commencé il y a soixante ans? Une péripétie de plus de la résistance d’un peuple qui refuse l’envahissement de son territoire, un peuple qui a subi bien plus de bombardements que la population israélienne et qui compte infiniment plus de morts civiles.

Qui peut accepter cela ?

Une question : pendant l’assaut sur Gaza, aucune roquette n’était tirée par les palestiniens de Cisjordanie… Pourtant l’armée israélienne y a continué ses « exécutions » et le vol des terres.

Pourquoi?

Comme vous, j’espère que le jeune Shalit retrouvera sa famille, mais ne croyez-vous pas qu’il serait juste – la justice n’étant pas à “géométrie variable“ – que le gouvernement israélien libère aussi les deux civils, les frères Muammar, enlevés à Gaza la veille de la capture du soldat Shalit ? Ne croyez-vous pas que la justice voudrait qu’ont libère aussi les milliers de prisonniers d’opinion et les nombreux enfants enfermés sans jugement depuis des années?

Autre sujet douloureux.

Comme vous et mes amis, j’estime que tuer délibérément des civils est un crime de guerre qu’il faut absolument condamner… Quels qu’en soient les auteurs !

Si les attentats-suicides palestiniens me remplissent d’horreur, je dois aussi constater que l’histoire de l’expansion d’Israël déborde de massacres de civils. Faut-il rappeler Deir Yassin, Kafr Kassem… Tant d’autres ? Pouvez-vous accepter le discours du grand rabbin qui, citant un passage des Psaumes, est venu encourager les troupes en leur disant qu’il n’existe pas d’innocents à Gaza, que « tout le monde y est une cible légitime » ?

Et les bombes au phosphore utilisées au Liban et à Gaza ne visaient-elles pas, délibérément, à tuer des civils ?

Un dernier point – il y en a tant – dont nous pourrions débattre : la volonté de paix d’Israël.

Bien qu’il soit critiquable, les hommes ont instauré un organe pour la régulation de la paix dans le monde, l’ONU.

Comme moi, vous savez que depuis soixante ans les divers gouvernements d’Israël n’ont pas respecté les dizaines et les dizaines de résolutions de cet organisme, qu’Israël refuse aussi d’appliquer les décisions du Tribunal International… Et n’a même pas réagi à la proposition de paix faite par l’ensemble des pays arabes.

Vous admettrez que comme témoignage de volonté de paix, on fait mieux.

Je serais sincèrement désolé si vous restiez « bloqué » devant cet appel sincère à un dialogue honnête et je serais très heureux que vous m’apportiez la contradiction avec des arguments et des informations objectifs.

Je veux aussi vous dire que si, demain, la situation était inversée, si le peuple d’Israël subissait l’injustice, je serais à son côté car si la création d’Israël fut un acte de colonisateurs, la réalité est là : ce pays existe… Et comme dit Shlomo Sand : Israël est l’enfant d’un viol, mais cet enfant a le droit de vivre!

En espérant que cette « bouteille à la mer » ne sera pas perdue.

Rudi Barnet-Walgraeve

PS : Si je n’ai pas, volontairement, évoqué mon trouble devant les discours et slogans de certains de nos “allochtones“, basés eux aussi sur des “croyances“ et une solidarité qui se croit “ethnique“ (peu d’entre eux pourtant sont sémites comme les palestiniens) – comme pour la Communauté juive, ces dérives-là aussi brouillent l’analyse – c’est uniquement parce qu’aujourd’hui c’est avec vous que je cherche à dialoguer.