Lettre à la femme libanaise

Préambule, courriel envoyé à Evelyne Accad et Amira Issa :

Ma soeur,

Aujourd'hui, une étudiante rencontrée à Tripoli m'a écrit pour me

donner les résultats de ses examens, Elle s'appelle Marwa, et elle

s'inquiétait de ses notes, et me demandais de prier pour elle pour la

deuxième session. Miracle de la vie, non, miracle de courage, non ?

Persister à oeuvrer pour la connaissance quand tout est à feu et à

sang.

Inutile de te dire combien ce courage féminin m'a bouleversé.

Elle est tout le symbole du Liban auquel nous devons nous raccrocher,

désormais. Son acte puissant, admirable entre tous, m'a inspiré ces propos :

Ma soeur…

Nos coeurs saignent devant ce carnage.

Mais nous resterons debout, car la barbarie qui triomphe se retournera

contre elle-même. Je suis amoureux de la création, et je sais que la

patience viendra à bout de l'ogre et de ses alliés.

Ma soeur libanaise…

Vous, femmes du Liban êtes d'une espèce précieuse, rare, admirable.

C'est vous qui gardez l'humanité en éveil en moi, alors que j'avais

cru la perdre au seuil de la bibliothèque de Bagdad, incendiée par les

barbares.

Vous avez la force exemplaire de la vie, et le désir inextinguible de

pousser les ruines pour la récupératon du passé dans l'élan de

l'avenir. Vous releverez le Liban pour nous, car en vous se concentre

le peu d'humanité qui reste en ce monde des marchands et des fous

sanguinaires. Je ne doute pas un seul instant de votre génie.

Restez pour nous ces exemples frissonnants de l'abnégation, du courage,

de la lutte, du temps à traverser, afin que l'espoir soit encore

présent en ce monde régressif.

Vous avez cette lourde responsabilité, et nulle au monde ne peut mieux

la porter que vous. Je vous quémande cette oeuvre vitale, car dans ma

souffrance, vous êtes ma consolation. Je sais, pour vous avoir

connues, que vous aimez le savoir. Mieux, la connaissance, sans

cloison de quelque sorte.

Vous êtes amoureuses du livre. Vous respirez la poésie essentielle.

Vous écrivez, vous lisez, vous analysez. Et vous transmettez la beauté

au coeur même des souffrances de la géopolitique froide, inexpugnable.

Vous savez garder la grâce dans l'anéantissement passager.

Vous êtes pilier de Baalbeck, dôme de Tripoli, sang de Cana.

Vous êtes le Liban.

L'élan fort de la tendresse humaine.

Vous êtes nos mères, nos soeurs, nos compagnes quand le pays est

dévasté par les lâchetés assassines.

Vous êtes notre dignité.

Je ne dirai pas, par respect pour vos mères et vos ancêtres, que la

lutte vient de commencer. Non, elle se poursuit, car vous avez

traversé des siècles entre boucliers et agressions, entre meurtres et

passions.

C'est à vous de garder l'unité de ce pays, ne vous laissez pas diviser.

Vous êtes notre conscience fine, et vous empêcherez que l'assassin

profite de vos faiblesses politiques.

Vous êtes debout, et le monde authentique, ou ce qu'il en reste, vous admire.

Nous sommes avec vous, et c'est cela notre pâle participation à cette

tâche à accomplir.

Je te sais proche de tes soeurs, Marwa. Tu es Evelyne, Amira, Ezza.

Tu es une profonde lueur d'espoir dans cette nuit atroce.

Berce le Liban, il a besoin de tes bras.

Pensée encore debout devant l'indicible.

Pour le Liban,

Pour toi.

Khal Torabully

P/S : Lis ce texte, diffuse le auprès de tous les Libanais, afin

qu'ils sachent qu'ils sont aimés des poètes.