Lettre à Barak Obama

Monsieur le Sénateur Barack Obama,

candidat à la Présidence des Etats-Unis,

Recevez un fraternel salut de Paix et de Bien.

Je profite de la rencontre des Prix Nobel de la Paix à Los Angeles pour réfléchir ensemble sur la situation internationale, pour vous remettre cette lettre et partager avec vous la réalité de l’Amérique Latine et du monde. J’espère qu’elle vous aidera à mieux comprendre la situation en mettant en valeur les liens qui unissent tous les peuples et à trouver de nouveaux chemins pour le plus grand bien de l’humanité.

Tout ce qui se passe aux Etats-Unis d’Amérique du Nord a des répercussions dans le monde entier et leurs décisions ont une grande influence sur les relations entre les peuples. Ces relations sont bien souvent déterriorées et conduisent à des confrontations qui mettent en péril la Paix mondiale et engendrent instabilité et conflits dans diverses régions.

Depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et la fin de la Guerre Froide, nous étions nombreux à penser que les relations internationales favoriseraient enfin  la coopération et la solidarité entre les peuples, et que de nouvelles périodes de meilleure compréhension et d’intégration pacifique allaient pouvoir s’instaurer après de si longues années de confrontation entre les  blocs dominants.

Nous nous sommes trompés. Les tensions sont devenues encore plus aigües, de nouvelles guerres ont surgi, des murs d’intolérance ont été bâtis et des affrontements continuent avec des guerres en Afghanistan et en Irak, en Afrique et même en Chine où se commet un génocide et un ethnicide contre le peuple tibétain. On constate toujours la même grave situation au Moyen Orient avec cette guerre qui dure depuis plus de 50 ans entre Israël et la Palestine et où il faut créer un Etat Palestinien pour surmonter les graves violations des droits humains de la part d’Israël.

Les droits humains sont aussi violés par les Etats-Unis dans la base de Guantanamo à Cuba et dans les prisons d’Abu Graïb en Irak, ce pays envahi et détruit, victime du massacre de son patrimoine culturel et humain. J’ai passé 12  jours à Bagdad où j’ai pu constater moi-même les atrocités commises contre ce malheureux peuple. 

Malgré tout ce que je viens de signaler brièvement et que vous connaissez bien, s’ouvre enfin aujourd’hui un espoir aux Etats-Unis, c’est que vous, vous puissiez être le prochain président de l’Amérique du Nord. S’il en est ainsi, de nouveaux chemins de Paix  vont enfin pouvoir s’ouvrir et changer la situation actuelle de destruction et de mort imposée par le gouvernement du président républicain Georges Bush et basée sur le mensonge et la violence…

Il faut absolument obtenir des changements pour aller vers des sociétés justes et fraternelles à l’intérieur de votre pays et sur le plan international. Les Etats-Unis, en plein régime néo-libéral, bien qu’ils soient un pays riche et développé, n’ont pu garantir à tous leurs citoyens un niveau de développement humain satisfaisant.

Vous savez qu’aujourd’hui aux Etats-Unis, 32 millions de personnes ont une espérance de vie inférieure à 60 ans, 45 millions vivent en-dessous du seuil de pauvreté et 52 millions de citoyens et de citoyennes sont analphabètes, (selon le rapport Nouveau Siècle – Ramonet). Malgré cela, on dépense des millions de dollars pour fabriquer et vendre des armes et on provoque ainsi des conflits armés qui mettent sérieusement en péril la paix mondiale.

Les Etats-Unis ont pourtant été un pays pionnier lors de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme proclamée par les Nations Unies en 1948.  Mal’heureusement aujourd’hui, ces Droits sont oubliés et systématiquement bafoués. Il est urgent de restaurer l’équilibre et de «désarmer les consciences armées » grâce à des politiques d’intégration entre les peuples. C’est dans ce sens que je me permets de vous transmettre les préoccupations et les besoins de notre continent latino-américain.

Les bases militaires des Etats-Unis en Amérique Latine ne contribuent pas à la Paix et à la sécurité continentale, de même que la réactivation de la IVème flotte dans les océans du continent latino-américain. Ce sont là des menaces qui font naître des préoccupation dans la région. Une autre grave situation, c’est la violence et le terrorisme d’Etat en Colombie avec les guerrillas, les parmilitaires et le narcotrafic. Pourtant, la solution de ce problème est politique et non pas militaire.

Un autre vieux problème qui n’est toujours pas résolu jusqu’à présent et qui dure depuis plus de 50 ans, c’est celui du blocus immoral et injuste contre Cuba. Il met en évidence la politique d’agression menée par les Etats-Unis qui violent ainsi les résolutions et les recommandations des Nations Unies.

La démocratie se base toujours sur la participation du peuple et sur le droit et l’égalité pour tous et non pas seulement pour quelques-uns. La démocratie ne peut être celle qu’imposent les Etats-Unis à d’autre pays qui ont choisi leurs propres chemins de façon souveraine. La pluralité est nécessaire ainsi que le droit des peuples à leur autodétermination.

Cuba ne représente pas une menace pour les Etats-Unis, ni pour aucun autre peuple du monde. Analysez objectivement, Monsieur le Sénateur Obama, la politique du peuple cubain qui envoie des médecins, des techniciens et des éducateurs pour aider au développement des peuples les plus nécessiteux. Bien que Cuba soit un pays avec peu de ressources, il est bloqué par les Etats-Unis, alors qu’il n’a jamais cessé de contribuer à la Paix et à la Solidarité avec les peuples.

Si vous assumez la Présidence des Etats-Unis, il faudra que vous changiez cette politique de domination et que vous respectiez les décisions des Nations Unies et le droit souverain qu’a le peuple cubain et son gouvernement. Un pas important serait la libération des cinq prisonniers cubains pour lesquels on n’a pu prouver aucun délit et qui sont prisonniers depuis dix ans en Floride sans avoir droit à aucune défense et privés des visites de leurs famille. Ces actions sont inhumaines et ne respectent pas les Pactes et les Protocoles internationaux sur les droits humains proclamés par l’ONU.

Il est urgent et nécessaire de lever le blocus de Cuba grâce au dialogue et à des accords politiques et sociaux. Les Etats-Unis et Cuba peuvent vivre en paix et dans le respect mutuel et établir ensemble des projets de coopération.

Les peuples du continent latino-américain vont faire entendre leur propre voix dans le concert des nations et dans l’intégration régionale. C’est là un droit qui ne peut être délégué et les Etats-Unis peuvent collaborer pour le plus grand bien de tous.

L’humanité dans son ensemble est toujours dynamique et prend des décisions qui transforment la situation du monde. Les sciences et les technologies ont provoqué de profonds changements qui accélèrent le temps et contractent l’espace en changeant les rythmes de la vie, c’est pourquoi il faut retrouver un nouvel équilibre entre les personnes et les peuples. C’est là une dynamique qui, d’un côté, provoque des avancées positives mais qui, d’autre part, rend les conflits plus aigus et plus violents.

Il est aussi urgent de trouver un équilibre pour la préservation du milieu ambiant avec ce que nous appelons en Amérique Latine notre « Mère – Terre », notre « Pachamama », qui aujourd’hui est violée et soumise à une destruction massive et systématique. Les intérêts économiques et politiques priviligient toujours le capital financier plutôt que la vie des peuples. Il faut absolument créer un code de conduite et de prévention avec des sanctions  pour les entreprises qui ne respectent pas le milieu ambiant.

Il faut aussi développer des politiques claires et dissuasives pour préserver la Planète, sa biodiversité, l’eau, les ressources naturelles et les forêts avant qu’il ne soit trop tard. On sait que les ressources naturelles ne sont pas infinies et,  si l’on n’applique pas des politiques claires et réalistes pour en prendre soin et les préserver, c’est la vie même de la planète qui sera en danger. Les Etats-Unis ont toujours refusé systématiquement de signer les Accords de Kyoto et cette attitude est préjudiciable pour toute l’humanité et même pour le peuple des Etats-Unis.

Les Nations Unies et la FAO ont lancé un appel angoissant pour le respect de la souveraineté alimentaire à cause du manque d’aliments dans le monde. La FAO a même signalé que chaque jour dans le monde 35.000 enfants meurent à cause de la faim. C’est un génocide silencieux qui affecte toute l’humanité et qui reste totalement impuni.

Evidemment, Monsieur le Sénateur Obama, il vous faudra assumer tous ces défis ainsi que beaucoup d’autres encore en ce qui concerne les relations entre les peuples. Il serait important de se rapprocher et de dialoguer avec les peuples et les gouvernements du continent latino-américain. Nous avons besoin d’unité et de coopération et non pas d’être traités par la force et la violence.

Le monde a besoin de la Paix. Ce doit être la grande révolution du XXIème siècle. Nous devons travailler ensemble pour défendre la Vie. J’espère que cette lettre vous aidera à réfléchir et à vous engager pour parvenir à une société plus juste et plus fraternelle. Si vous assumez la présidence, qu’un nouvel espoir se lève enfin dans une aube nouvelle basée à la fois sur la diversité et l’unité de tous les peuples du monde. Je vous renouvelle un salut fraternel de Paix et de Bien en vous souhaitant beaucoup de force et d’espérance.

Adolfo Pérez Esquivel

Prix Nobel de la Paix 1980.

Buenos Aires, le 3 septembre 2008.

Cette lettre n’a pu être remise entre les mains du Sénateur Barak Obama à cause de son agenda très chargé, mais c’est son représentant qui l’a reçue. 

http://alainet.org/active/26715       Le 2 octobre 2008.