Les voitures palestiniennes, ça sufit !

En Cisjordanie, les barrages routiers vont et viennent

Amira Hass

Haaretz, 20 octobre 2005

Israël a demandé aux Etats donateurs de financer ce projet de double transport avec la construction et la rénovation de quelques 500 km de routes et de 16 carrefours. Le projet était présenté comme une solution au problème du bouclage en Cisjordanie, que la Banque mondiale avait considéré comme la cause de la dégradation de l’économie. Israël prétendait qu’il permettait « une contiguïté des déplacements » des Palestiniens. Les restrictions des déplacements palestiniens en Cisjordanie, qui avaient été levées pendant les discussions sur le désengagement, ont été remises en vigueur une fois celui-ci fut terminé.

Il y a plus d’un an, les services de la défense avaient fait la proposition de deux systèmes de transports séparés en Cisjordanie – le principal, avec de nouvelles routes, pour les Israéliens, et les vieilles routes pour les Palestiniens. Lors du déclenchement de la première Intifada, à l'aide de dizaines de barrières et de barrages permanents, les Forces de défense israéliennes ont détourné les déplacements palestiniens, hors des routes. Les IDF bloquaient aussi le trafic palestinien occasionnellement à l'aide de barrages mobiles.

Israël a demandé aux Etats donateurs de financer ce projet de double transport, avec la construction et la rénovation de quelques 500 km de routes et de 16 carrefours. Le projet était présenté comme une solution au problème du bouclage en Cisjordanie que la Banque mondiale avait considéré comme la cause de la dégradation de l’économie. Israël prétendait qu’il permettait « une contiguïté des déplacements » des Palestiniens.

Le ministre palestinien de la Planification et les Etats donateurs ont estimé le coût du projet à quelques 200 millions de dollars. Mais les Etats donateurs ont dit qu’ils n’exécuteraient pas un projet contre la volonté des Palestiniens. En octobre 2004, le cabinet palestinien adoptait une résolution contre la proposition israélienne, qui était jugée être un moyen de renforcer les colonies et de légitimer « un régime d’apartheid ». Les Etats donateurs avaient conditionné indirectement leur coopération au projet de désengagement par un allègement du bouclage de la Cisjordanie. En conséquence, certains barrages avaient été supprimés, et les déplacements palestiniens autorisés sur la route 60 de Hébron à Bethléhem, et de Tulkarem à Jénine et Ramallah, route sinueuse et de mauvaise qualité.

D’autre part, les Forces de défense israéliennes ont augmenté les restrictions au trafic dans le sud de Hébron et empêché le passage entre les villes et les villages dans le sud de la Cisjordanie, vers Hébron, au moyen de barrages, de portes métalliques et de fermetures des routes.Beaucoup de routes proches des colonies sont interdites aux Palestiniens et les IDF ferment fréquemment les routes, avec des barrages mobiles, provoquant ainsi de longs retards.

En plus, les déplacements à l’ouest de la Cisjordanie sont limités surtout par la barrière de séparation. La route Modi’in-Givat Ze’ev est interdite aux Palestiniens, elle coupe les villages situés au nord de la route, et diverses restrictions empêchent les Palestiniens d’accéder à la Vallée du Jourdain.

(Traduction de l'anglais : JPP)

Version anglaise : www.haaretz.com/hasen/spages/636112.html

Les voitures palestiniennes, ça suffit !

Gideon Lévy

Haaretz, 23 octobre 2005

www.haaretz.co.il/hasite/pages/ShArtPE.jhtml?itemNo=637172

Version anglaise : www.haaretz.com/hasen/spages/636978.html

Tout ce luxe doit cesser immédiatement : il faut interdire aux Palestiniens de se déplacer en voiture sur toutes les routes de Cisjordanie et pas seulement sur les routes interurbaines comme il a été décidé après l’attentat au carrefour de Gush Etzion, la semaine passée.

Toute autre solution, plus « humaine », n’empêchera pas les attentats. De toute façon, la plupart des Palestiniens se sont habitués à vivre sans voitures, sans déplacements, sans liberté. Alors arrêtons de jouer avec des mots clinquants et des solutions partielles. Fini les voitures palestiniennes sur les routes de notre pays, y compris en ses territoires occupés.

A la fin de la semaine, on s’est un petit peu inquiété, chez nous, après la critique américaine visant la fermeture des routes principales de Cisjordanie aux voitures privées. Un responsable politique s’est empressé de dire à Haaretz qu’il n’y avait « aucun nouveau plan de séparation du trafic sur les routes de Cisjordanie » et, depuis Londres, le Ministre de la Défense a assuré qu’il s’agissait seulement d’une mesure temporaire. Voilà à nouveau démontré que notre ultime barrière morale ne se trouve pas à Jérusalem mais à Washington. L’idée que des gens comme George Bush et Condoleeza Rice soient les gardiens de notre moralité devrait nous faire frémir, mais c’est un fait.

Pourtant, cette même source a reconnu l’existence d’un plan en réserve dans les tiroirs, de séparation du trafic, mais qui ne serait appliqué qu’au cas où l’Autorité Palestinienne devait s’effondrer. Difficile de comprendre le lien existant entre l’effondrement de l’Autorité Palestinienne et l’effondrement total de ce qui reste de nos valeurs humaines tel qu’il se manifeste dans le fait d’imposer d’effrayantes sanctions collectives.

En attendant, l’armée de défense d’Israël applique déjà « des parties de ce plan en réponse immédiate au terrorisme », explique notre source. Mais l’interdiction pour les voitures particulières de circuler sur les routes interurbaines fait partie d’un régime de ségrégation à base ethnique qui est appliqué depuis longtemps déjà et dont l’expression la plus grave apparaît au niveau des routes. Cela fait près de cinq ans qu’il est fait obstacle à l’élémentaire liberté de mouvement de deux millions et demi d’habitants en Cisjordanie. De temps à autres, Israël lâche un peu la bride, comme ces derniers mois, et de temps en temps, il serre la bride comme en ce moment. Mais les différences sont minimes : l’élément décisif, c’est que les habitants de Cisjordanie sont emprisonnés. La décision qui est prise, à l’occasion et uniquement pour plaire aux colons, d’avoir la main lourde, ne change plus grand-chose.

Seul un petit nombre d’Israéliens est en mesure de se représenter la portée des décisions arbitraires prise par la défense israélienne. Combien de jours pourrions-nous vivre sans voitures particulières ? Qui d’entre nous a une idée de ce que vivent ceux qui doivent passer par le barrage de Hawara les jours où il est soi-disant ouvert et se serrer dans l’interminable file du barrage de Qalandiya ? Ou pendant combien d’heures un malade en dialyse va-t-il devoir se traîner sur les routes entre Tulkarem et l’hôpital à Jérusalem-Est ? En Cisjordanie, le moindre trajet est devenu un cauchemar continu, fait d’humiliations et d’anxiété physique.

Il faut dès lors porter la chose à la connaissance des Américains soucieux : l’apartheid est présent ici sur les routes depuis longtemps déjà, avec ou sans plan de réserve dans le tiroir. La plupart des routes de Cisjordanie sont désertes : ni voitures ni personnes. Les jours (shabbat) et les heures où les colons n’y circulent pas, elles se transforment en routes fantômes. Parcourez la route qui va du barrage de Jabara, à côté de Taibeh, jusqu’à Tulkarem et Naplouse : vous ne comprendrez pas où sont passés les centaines de milliers d’habitants qui vivent aux alentours. Se seraient-ils volatilisés ? Auraient-ils pris la décision de s’asseoir à tout jamais sous leur vigne ou leur figuier ? Lorsque vous roulez sur la route 443 qui relie Modi’in à Jérusalem et qui a été transformée en voie rapide pour la capitale, demandez-vous où sont les dizaines de milliers d’habitants des villages disséminés à côté de la route. Pour votre information : leur route à eux est barrée. La route est pour les Juifs uniquement.

En scrutant bien, vous apercevrez aux abords de la route les axes routiers destinés aux Palestiniens : chemins rocailleux serpentant dans les collines, chemins de chèvres sur lesquels des voitures bringuebalent, avec malades, femmes sur le point d’accoucher, étudiants ou simples civils qui ont décidé de leur confier leur âme pour se rendre, en deux ou trois heures, au village tout proche.

Et voilà qu’en ces jours de Ramadan, Israël, épris de liberté de culte, autorise les pèlerins à se rendre à la mosquée Al-Aqsa. « Pèlerin » au sens concret du mot et pas seulement métaphoriquement : une partie d’entre eux s’en vont péniblement, à pied, par les collines. Les autobus qui partent maintenant chaque jour de Jénine, par exemple, avec à leur bord des croyants âgés de plus de 45 ans, conformément aux ordres d’Israël, démarrent à cinq heures du matin pour revenir aux alentours de huit heures du soir, avec en chemin le menu complet des humiliations et des attentes.

Tout cela est sans rapport avec la sécurité. Un terroriste désirant entrer en Israël – comme le démontre le nombre élevé de Palestiniens sans permis qui parviennent à le faire – trouvera le chemin. Le fait que le trajet d’Hébron à Bethlehem dure des heures ne prévient pas le terrorisme, il l’encourage. Et si la visée est dans la « riposte » et dans le fait de « punir » tout attentat, pourquoi n’a-t-on pas ôté toute liberté de mouvement aux habitants de Tapouah après que le terroriste Eden Natan-Zada est allé à Shfaram pour tuer ses habitants ?

La vérité doit être dite non seulement à Washington mais avant tout ici : sur les routes de Cisjordanie existe un système d’apartheid qui est sans lien aucun avec la guerre contre le terrorisme, et la décision de sortir du tiroir un « plan de réserve » d’un genre ou d’un autre est dépourvue de signification. Pendant des siècles, les Palestiniens ont vécu sur cette terre sans voitures et il n’y a aucune raison qu’ils ne retournent pas à cette époque-là, en particulier maintenant que leurs terres sont sillonnées de routes pour Juifs uniquement. Sauf que, contrairement au temps jadis, se déplacer à dos d’âne ou à pied est, aujourd’hui, devenu également très difficile.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

L’armée israélienne empêche des habitants de Jérusalem-Est d’étudier dans les universités de Cisjordanie

Amira Hass

Haaretz, 28 octobre 2005

www.haaretz.co.il/hasite/spages/638932.html

L’armée n’octroie, chaque mois, que 60 permis d’entrer en Cisjordanie « pour besoins humanitaires »

L’armée de défense d’Israël n’accorde chaque mois l’entrée dans les territoires de l’Autorité Palestinienne qu’à une soixantaine de Palestiniens de Jérusalem-Est – sur une population de deux à trois cent mille personnes, qui a des liens ramifiés – familiaux, économiques et d’études – avec les habitants des villes de Cisjordanie.

Une seule personne est responsable de l’octroi des permis d’entrée : une femme officier chargée des requêtes de la population au commandement central. Toute demande est examinée quant au fond par le commandant de la région. Les Palestiniens habitants de Jérusalem ne sont pas autorisés à entrer sur le territoire de l’Autorité Palestinienne depuis octobre 2000, lorsque le général commandant la région centrale a émis une ordonnance interdisant l’entrée des Israéliens en Territoires A. Le critère sur lequel on s’appuie pour l’octroi des permis, c’est le « cas humanitaire ». Le bureau de l’officier chargé des requêtes de la population a fait savoir à la députée Zehava Galon que les études universitaires n’étaient pas considérées comme une nécessité humanitaire et que dès lors, il n’était pas délivré de permis d’entrée aux Palestiniens de Jérusalem qui étaient inscrits dans une des universités de Cisjordanie. Cela touche essentiellement des étudiants inscrits à l’Université Américaine de Jénine et à l’Université A-Najah de Naplouse (qui possède une antenne à Tulkarem). Le bureau du député Ahmed Tibi a tenté d’intervenir auprès des services de la Défense pour que des Jérusalémites soient autorisés à étudier à Jénine et à Naplouse, mais il s’est heurté à un rejet de ces demandes spécifiques.

Le nombre très faible de permis d’entrer en Cisjordanie – et ce point est mentionné dans la réponse du porte-parole de l’armée israélienne aux questions de Haaretz, cette semaine – ne nous apprend pas combien de Palestiniens de Jérusalem entrent effectivement dans les villes de Cisjordanie. Les liens des Jérusalémites avec les villes de Ramallah, Bethlehem et Hébron sont particulièrement étroits. Dans les services de la Défense, on est parfaitement conscient des milliers de Jérusalémites qui entrent chaque jour à Ramallah sans permis et en passant par des barrages de l’armée de défense d’Israël – et cela alors qu’officiellement, l’armée de défense d’Israël dit explicitement que l’ordonnance du général s’applique aussi à l’entrée dans Ramallah. En janvier de cette année, des soldats du barrage de Qalandiya ont essayé d’empêcher l’entrée de Jérusalémites avec leur voiture dans Ramallah, et après diverses protestations venant de députés et de délégations diplomatiques, la chose a été arrêtée. Néanmoins l’entrée dans Bethlehem, via le barrage de Bethlehem situé au nord du tombeau de Rachel, est interdite aux Jérusalémites non détenteurs d’un permis. C’est pourquoi les Jérusalémites ont l’habitude d’entrer dans Bethlehem par un autre chemin, par des accès qui ne sont pas encore contrôlés par l’armée de défense d’Israël ou qui n’ont pas encore été barrés par le mur de séparation. Lorsque l’armée de défense d’Israël place des barrages aux entrées d’Hébron, les soldats interdisent aux Jérusalémites l’accès à cette ville-là également. Selon les témoignages d’habitants de Jérusalem, les soldats ne sont pas en mesure de leur dire à qui ils doivent s’adresser pour introduire une demande de permis d’entrer.

L’interdiction visant les Jérusalémites d’entrer en territoires A s’avère substantielle principalement dans des villes comme Naplouse, Tulkarem, Qalqiliya et Jénine – barrées par des barrages de l’armée de défense d’Israël davantage que d’autres villes.

Les étudiants palestiniens de Jérusalem-Est qui sont inscrits dans les universités de Jénine et de Naplouse et qui ont décidé de ne pas renoncer, doivent par conséquent entrer clandestinement pour aller suivre leurs études. Ils se voient empêchés de rendre régulièrement visite à leur famille, leurs parents ne peuvent leur rendre visite et ils s’exposent à de longs retards ou à un rapport de police aux barrages, à leur sortie.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)