Les véritables raisons de l’intervention nord-américaine en Colombie

Concernant la Colombie et l’utilisation de la théorie de la guerre à la drogue comme prétexte, John Waghelstein, éminent spécialiste nord-américain de la contre-insurrection, avait relevé l’utilité d’insister sur la drogue pour faire accepter l’interventionnisme nord-américain aux publics appropriés. Il expliquait que le prétexte de la guerre à la drogue permet « d’induire dans l’esprit du public [nord-]américain et au Congrès l’idée selon laquelle l’existence d’un lien avec la drogue implique la nécessité de soutenir la lutte contre les guérillas, contre les narcoterroristes de notre hémisphère ».

Une fois le lien fait entre les guérillas et la drogue, « le Congrès pourra difficilement s’opposer à un soutien à nos alliés, sous la forme d’entraînements, de conseillers et d’une assistance en matière sécurité, ce qui est nécessaire à la mise en œuvre de notre politique » contre-insurrectionnelle, tandis que « ces groupes d’universitaires ou de gens d’Eglise » qui ont « soutenu les insurrections en Amérique latine » se trouveront « du côté du mal au moment d’échanger des arguments moraux ». Plus important, les Etats-Unis « se trouveraient moralement en position de force au moment de lancer une offensive concertée impliquant le Département de la défense ainsi que d’autres forces. » ]

Impériaux prétextes

Doug Stokes

Cet article invite à examiner la continuité de la politique contre-insurrectionnelle en Colombie dans la période de l’après-Guerre froide. J’expose trois arguments principaux se rapportant à cette continuité.

D’abord j’explique que les Etats-Unis ont des intérêts économiques considérables en Amérique du sud, ce qui nécessite la préservation de la « stabilité » indispensable à ces intérêts. Dans le cadre de cet effort pour maintenir la stabilité, la politique contre-insurrectionnelle des Etats-Unis a été employée pour soumettre les groupes armés colombiens et les secteurs progressistes de la société civile.

En deuxième lieu, pour les Etats-Unis il est particulièrement important de préserver l’accès au pétrole d’Amérique du sud. De plus, leur volonté de garder l’accès au pétrole d’Amérique du sud s’est accentuée quand les fournisseurs traditionnels des Etats-Unis au Moyen-orient sont devenus potentiellement instables après les deux guerres du Golfe.

Troisièmement, j’explique que l’héritage de l’idéologie contre-insurrectionnelle continue d’influencer la perception des Insurgés aussi bien de la part des planificateurs colombiens que de la part des planificateurs nord-américains. Cela conduit à continuer de favoriser la solution militaire aux problèmes de la Colombie.

En somme j’identifie trois raisons qui expliquent la continuité de la politique contre-insurrectionnelle sponsorisée par les Etats-Unis en Colombie. Ces raisons sont le résultat des intérêts stratégiques et économiques des Etats-Unis et d’une idéologie dominante qui est restée la même après la Guerre froide. Je ne souhaite pas affirmer que l’une de ces explications est plus importante qu’une autre, ou encore que ces raisons fournissent un bloc explicatif exhaustif de la politique nord-américaine. Je pense cependant que tous ces facteurs influencent la politique nord-américaine et qu’ils sont les facteurs principaux à l’origine de la politique contre-insurrectionnelle des Etats-Unis en Colombie. Je commence par examiner les intérêts économiques des Etats-Unis et leur importance afin d’expliquer l’interventionnisme des Etats-Unis dans la Colombie de l’après-Guerre froide.

L’interventionnisme nord-américain en Colombie recherchait la stabilisation d’une série d’arrangements sociaux, économiques et politiques, perçus comme avantageux pour les Etats-Unis. Le moyen principal pour obtenir cette stabilisation reste l’entraînement et le financement de l’armée colombienne pour d’une part détruire les Insurgés armés à l’intérieur des frontières colombiennes et d’autre part pacifier les forces sociales progressistes non armées au moyen du paramilitarisme. Durant la Guerre froide cette politique se présentait comme nécessaire dans le cadre du conflit bipolaire, tandis que durant l’après-Guerre froide le discours a été modifié, les nouveaux prétextes devenant la guerre à la drogue et la guerre au terrorisme. La stabilité n’était pas définie comme le meilleur arrangement favorable à la majorité du peuple colombien -par exemple des arrangements démocratiques inclusifs ou une réforme agraire- mais était entendue comme le meilleur arrangement permettant de protéger le système économique et le système politique colombiens de la pression populaire et d’assurer la stabilité de la classe dominante alliée à l’empire des Etats-Unis. A propos de la recherche de la stabilité de la part des Etats-Unis, William Robinson explique que la stabilisation d’une relation politique et économique donnée comporte deux dimensions, une dimension nationale et une dimension internationale :

« La politique étrangère des Etats-Unis vise à préserver la stabilité d’une certaine forme d’arrangements, sociaux, politiques et économiques, dans chacun des pays où les Etats-Unis interviennent, ainsi que dans le système international pris dans son ensemble. La stabilité des arrangements et des relations qui forment un système international dans lequel les Etats-Unis ont disposé d’ une position dominante est considérée comme essentielle pour les intérêts [nord-]américains, il en va de la « sécurité nationale ». Lorsque ces arrangements sont menacés les Etats-Unis recherchent l’élimination de la menace. »

L’analyse de Robinson concernant la stabilisation des arrangements sur le plan national et à l’échelle internationale donne en résumé les considérations des planificateurs de la politique nord-américaine dans la recherche de la stabilité pour la Colombie. C’est-à-dire que l’intervention nord-américaine en Colombie ne peut pas être séparée d’un ensemble de considérations régionales, considérations économiques, stratégiques et politiques, qui transcendent les notions juridiques conventionnelles de souveraineté.

Comme je le montrerai maintenant, l’entremêlement des capitaux colombiens et nord-américains continue de requérir la préservation d’une stabilité orientée vers le maintien d’un climat favorable aux investissements, donc d’un marché sans restriction permettant le retour des capitaux vers les Etats-Unis pour les transnationales. Le caractère interdépendant de l’économie politique des Etats-Unis et des marchés latino-américains a été clairement posé par les planificateurs nord-américains. Par exemple, l’ex-commandant en chef du Commandement Sud des Etats-Unis (USSOUTHCOM), le Général Peter Pace, qui supervise les programmes d’assistance en matière de sécurité dans toute l’Amérique latine, a déclaré que les intérêts nationaux vitaux des Etats-Unis, ce qui est perçu comme « d’une très grande importance pour la survie, la sécurité et la vitalité de notre nation », incluaient le maintien d’une stabilité impliquant la préservation de relations socio-économiques de type capitaliste et le maintien d’un accès ininterrompu et illimité aux marchés latino-américains pour les transnationales nord-américaines dans la période de l’après-Guerre froide. Pace a expliqué que « notre commerce sur le continent américain représente 46% des exportations [nord-]américaines, et nous envisageons de faire croître ce pourcentage dans le futur ».

Il a également expliqué derrière l’intervention militaire nord-américaine en Colombie se trouvait la nécessité de maintenir « une stabilité continue, nécessaire pour l’accès aux marchés de la zone de responsabilité du USSOUTHCOM, laquelle est essentielle pour la continuité de l’expansion économique et pour la prospérité des Etats-Unis ». L’assistance pour la sécurité offerte par les Etats-Unis à l’armée colombienne était nécessaire puisqu’une éventuelle « perte de nos marchés caribéens et latino-américains nuirait sérieusement à la bonne santé de l’économie [nord-]américaine ».

A son tour l’actuel commandant en chef du USSOUTHCOM, le général James T. Hill, exprime les mêmes inquiétudes que Pace : « Les Etats-Unis réalisent plus de 360 milliards de dollars de commerce annuellement avec l’Amérique latine et les Caraïbes, presque autant qu’avec toute la Communauté Européenne [sic] ». Ces relations commerciales devraient croître, continue-t-il, et vers l’année 2010 « le commerce avec l’Amérique latine devrait dépasser la somme du commerce avec la Communauté européenne [sic] et avec le Japon ». Par ailleurs, le néolibéralisme impulsé par les Etats-Unis devrait lier davantage l’intégration de l’Amérique latine au capital nord-américain, « ces relations ne croîtront que lorsque nous progresserons conformément à la vision du Président, c’est-à-dire avec la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) [ALCA] ». Le général Hill souligne l’utilité des formations et des aides militaires nord-américaines et l’importance de la « coopération en matière de sécurité effectuée par le Commandement Sud » [USSOUTHCOM] qui renforce « l’influence [nord-]américaine, garantit des amitiés et dissuade les adversaires potentiels », tout en promouvant une stabilité du marché « au moyen d’entraînements, de l’équipement et du développement des capacités des forces de sécurité alliées ».

Plus important, Hill assure que le « Commandement Sud jouera un rôle essentiel pour développer des forces du sécurité éventuellement aptes à gouverner dans la région, particulièrement en Colombie ». Hill et Pace expriment clairement, cependant, que l’assistance nord-américaine en matière de sécurité, spécialement en Colombie, sert à renforcer l’ordre international néolibéral promu par les Etats-Unis en préservant l’accès au marché pour les transnationales nord-américaines (les principaux capitaux nord-américains présents en Colombie). La principale menace non étatique à cette stabilité néolibérale dans la région sud-américaine ce sont les Insurgés colombiens. La stabilité requiert donc l’éradication de cette menace.

Marc Grossman, sous-secrétaire d’Etat nord-américain aux affaires politiques, a exposé la logique à l’œuvre avec la plus grande clarté, déclarant que les Insurgés colombiens « représentent un danger pour les 4,3 milliards d’investissements directs [nord-]américains en Colombie. Ils attaquent régulièrement les intérêts des Etats-Unis , comme la voie ferrée de l’entreprise minière Drummond Coal Mining ou le pipeline de Caño Limón de l’entreprise Occidental Petroleum ». Le propos de Grossman révèle le rôle primordial que les intérêts économiques, notamment pétroliers, jouent dans l’intervention nord-américaine en Colombie.

Les intérêts pétroliers des Etats-Unis en Amérique du sud.

En dehors de l’intérêt général des Etats-Unis pour le maintien de l’accès aux marchés colombiens, la préservation de l’accès des Etats-Unis au pétrole sud-américain est une considération fondamentale pour l’interventionnisme des Etats-Unis en Colombie. La consommation de pétrole des Etats-Unis a augmenté de 15% de 1990 à 1999.

Analysant la dépendance pétrolière des Etats-Unis le National Energy Report (le Rapport sur l’énergie) produit par le vice-président Dick Cheney prévoit que les Etats-Unis devront de plus en plus compter sur les ressources de l’extérieur. Ce Rapport explique que « la part de la consommation de pétrole aux Etats-Unis correspondant aux importations devrait croître de 52% en 2000 à 64% en 2020. Ainsi en 2020 les deux tiers de notre pétrole, pour nos stations d’essence ou pour notre chauffage, pourraient provenir de pays étrangers. »

Plus important, le Rapport souligne que « l’origine de ce pétrole importé a changé notablement ces trente dernières années, nos importations provenant de plus en plus de l’hémisphère occidental. Malgré les progrès dans la diversification de nos fournisseurs ces deux dernières décennies, les Etats-Unis et l’économie globale demeurent vulnérables à des perturbations dans l’approvisionnement en pétrole ».

Le Rapport recommandait ensuite au Etats-Unis de faire de la sécurité énergétique une priorité de leur politique commerciale et de leur politique étrangère… La sécurité de l’approvisionnement en énergie pour les Etats-Unis est renforcée par différents facteurs qui caractérisent nos relations diplomatiques… Ces facteurs sont de natures diverses, la proximité géographique, les accords de libre-échange, les réseaux intégrés de pipelines, les investissements réciproques dans le secteur énergétique, les politiques de sécurité intégrées et, par-dessus tout, la fiabilité des approvisionnements à long terme. Les Etats-Unis ont cherché à diminuer leur dépendance stratégique vis-à-vis du pétrole du Moyen-Orient, selon le Rapport, lequel préconise que la sécurité énergétique des Etats-Unis devienne une priorité de la politique étrangère.

La Colombie est déjà le septième fournisseur en pétrole des Etats-Unis et on a découvert en Colombie d’immenses réserves. Encore plus important, l’instabilité en Colombie menace la stabilité régionale, notamment le voisin de la Colombie, le Venezuela, premier fournisseur de pétrole des Etats-Unis. Le sénateur républicain Paul D. Coverdell a expliqué la focalisation de l’interventionnisme nord-américain en Colombie par le fait que la « déstabilisation de la Colombie » affecte directement « le Venezuela voisin, aujourd’hui considéré comme notre principal fournisseur. En fait la situation pétrolière en Amérique latine est très semblable à celle du Moyen-Orient, sauf que la Colombie nous fournit aujourd’hui plus de pétrole que le Koweït de jadis. Cette crise, comme celle du Koweït, risque de s’étendre à de nombreux pays, qui sont tous des alliés ».

Pace avait évoqué les considérations stratégiques plus larges de l’accès des Etats-Unis au pétrole d’Amérique du sud, et avait relié l’intervention des Etats-Unis en Colombie aux craintes de l’instabilité régionale générée par les FARC . Il commençait par expliquer l’importance du pétrole sud-américain pour les Etats-Unis et soulignait la « fausse perception très répandue » qui voudrait que les Etats-Unis « soient complètement dépendant du Moyen-Orient » pour le pétrole, alors que le Venezuela fournit « de 15 à 19% de notre pétrole selon les fluctuations mensuelles ». Pace soulignait ensuite que « le conflit interne en Colombie représente une menace directe pour la stabilité régionale » et pour les intérêts pétroliers des Etats-Unis, « le Venezuela, l’Equateur et le Panama » étant rendus « très vulnérables à la déstabilisation en raison de l’activité des Insurgés sur leurs frontières ».

L’économie politique pétrolière des Etats-Unis s’est peu à peu écartée des ressources moyen-orientales pour s’orienter vers une plus grande dépendance vis-à-vis du pétrole de l’Amérique du sud. L’existence des Insurgés à l’intérieur de la Colombie ne menace donc pas seulement les intérêts économiques des transnationales pétrolières nord-américaines en Colombie même, mais représente également une menace stratégique pour l’économie des Etats-Unis (qui dépend fortement du pétrole d’Amérique du sud) parce qu’ils déstabilisent la région, en raison des contrecoups du conflit, comme les vagues de réfugiés, et en raison de leur potentielle entrée en contact avec d’autres forces insurgées dans la région.

L’accès au pétrole d’Amérique du sud est devenu une préoccupation encore supérieure pour les planificateurs nord-américains après l’attaque du 11 Septembre et à la suite de l’instabilité chronique de l’Irak générée par l’occupation anglo-américaine. L’ambassadrice nord-américaine en Colombie, Anne Patterson, a expliqué qu’« après le 11 Septembre, le problème de la sécurité pétrolière est devenu une priorité pour les Etats-Unis », particulièrement « depuis que les ressources pétrolières traditionnelles des Etats-Unis » au Moyen-Orient sont « moins sûres ». En faisant de la Colombie un fournisseur de pétrole, « le plus important pays pétrolier de la région » « après le Mexique et le Venezuela », les Etats-Unis se donnent « une petite marge d’action », et en cas de crise et ils pourraient « éviter la spéculation sur les prix du pétrole ».

L’importance du pétrole colombien pour les Etats-Unis s’est clairement manifestée lors de la demande du gouvernement Bush de 98 millions de dollars dans le cadre de l’Initiative Régionale Andine (IRA), pour former une unité contre-insurrectionnelle spécialement entraînée. A la différence des autres brigades contre-insurrectionnelles, cette brigade se consacrera exclusivement à protéger le pipeline pétrolier (de 800 km) de Caño Limón appartenant à la multinationale nord-américaine Occidental Petroleum. Le secrétaire d’Etat Colin Powell a expliqué que cet argent serait utilisé pour « entraîner et équiper deux brigades des forces armées colombiennes qui protégeront le pipeline » afin de prévenir les attaques des rebelles qui « nous privent de nos sources de pétrole ». L’ambassadrice Patterson a ensuite expliqué que bien que cet argent ne soit pas donné sous le prétexte de la lutte contre la drogue « c’est quelque chose que nous devons faire » parce que c’est « important pour le futur du pays, pour nos ressources pétrolières et pour la confiance de nos investisseurs ».

Cette nouvelle structure de sécurité entre les Etats-Unis, les brigades contre-insurrectionnelles de l’armée colombienne et les transnationales pétrolières nord-américaines ne fait qu’officialiser une relation ancienne. En décembre 1998 par exemple des mercenaires nord-américains, travaillant pour l’entreprise de sécurité nord-américaine AirScan (qui depuis 1997 supervise la protection des pipelines de l’Occidental Petroleum en Colombie), étaient impliqués dans la planification d’une attaque militaire contre une supposée colonne des FARC près du village de Santo Domingo dans le département de l’Arauca. Lors de l’attaque un hélicoptère de l’armée colombienne avait lancé une bombe sur le village, tuant 18 civils dont 9 enfants. Aucun guérillero des FARC n’a été tué. Les pilotes de l’hélicoptère ont déclaré aux enquêteurs colombiens que l’opération avait été planifiée dans les locaux de l’Occidental Petroleum. Egalement en 1998, le Parlement européen a voté une résolution condamnant la British Petroleum pour son financeme nt de groupes paramilitaires en Colombie afin de protéger son pipeline.

L’unité contre-insurrectionnelle spéciale pour le pipeline officialisera donc cette relation intime et ancienne, et emploiera les brigades dites « anti-narcotiques » pour la protection des intérêts économiques des Etats-Unis. Bush lui-même l’a exprimé clairement quand en 2003 il a déclaré que « le budget étendra la portée des brigades anti-narcotiques dans le sud de la Colombie et il permettra dans le même temps de commencer à entraîner de nouvelles unités pour protéger un pipeline pétrolier vital pour le pays. En 2001 la Colombie fournissait environ 02% des importations pétrolières des Etats-Unis, il y avait donc intérêt mutuel à protéger les richesses économiques ». Bref, la présence déstabilisatrice des FARC et de l’ELN combinée aux attaques contre les pipelines des grandes transnationales pétrolières a nécessité l’élimination de ces groupes de façon à garantir une source de pétrole relativement sûre en dehors du Moyen-Orient. En plus de ces intérêts stratégiques et économiques, l’idéologie contre-insurrectionnelle reste prédominante.

L’idéologie contre-insurrectionnelle

La permanence d’une idéologie contre-insurrectionnelle aide également à expliquer la continuité de la guerre contre-insurrectionnelle soutenue par les Etats-Unis dans la Colombie contemporaine, et en particulier les raisons pour lesquelles autant de civils continuent d’être les cibles des forces paramilitaires soutenues par les Etats-Unis.

Tout au long de la Guerre froide l’idéologie contre-insurrectionnelle servait à militariser les relations entre les forces armées et la société. La subversion se trouva intimement liée aux revendications pour des changements sociaux, économiques et politiques. Dans le même temps les organisations se trouvant naturellement sur le devant de la scène pour demander des changements -les syndicats, les défenseurs des droits humains, les leaders populaires, etc.- sont devenues les cibles légitimes du terrorisme d’Etat, notamment au moyen des forces paramilitaires, lesquelles permettent de séparer la politique « officielle » de l’Etat et la pratique « non officielle » de l’Etat. Comme l’a rapporté Human Rights Watch, la réorganisation des réseaux de l’armée colombienne, effectuée par les Etats-Unis en 1991 à la suite de la Directive 200-05/91, a signifié l’incorporation des réseaux de paramilitaires colombiens dans l’appareil de sécurité. C’est la preuve écrite la plus édifiante de la continuité de la stratégie contre-insurrectionnelle préconisée sous la forme d’un terrorisme d’Etat clandestin durant la période de l’après-Guerre froide. Ce qui est implicite dans cette stratégie c’est l’existence de l’idéologie contre-insurrectionnelle, laquelle établissait la nature des relations entre l’Etat colombien et certains secteurs de la société. La preuve de cela c’est non seulement la continuité de la répression contre les forces sociales progressistes par les paramilitaires mais c’est également la désignation de ces forces sociales comme des cibles légitimes par l’idéologie officielle elle-même.

Par exemple en 2002, le général Carlos Ospina, le commandant de l’armée mettait un signe = entre la critique des militaires colombiens pour leur non-respect des droits humains et le soutien aux FARC : « Il y a une coïncidence entre ce que disent les FARC et ce disent ces types [les organisations de défense des droits humains]. Je n’accuse personne, mais il y a une jolie coïncidence. » De la même façon, son collègue le brigadier-général José Arturo Camelo, chef de la division de justice pénale militaire, a offert un discours en 2002 lors d’une conférence organisée à Washington par l’armée des Etats-Unis. Il avait alors déclaré que les organisations de défense des droits humains menaient une « guerre judiciaire » contre les militaires et il dénonçait ces organisations comme « amis des subversifs » et acteurs d’une stratégie coordonnée par les guérillas.

Pedro Juan Moreno, conseiller du président Uribe en matière de sécurité et d’intelligence, a déclaré explicitement que les ONG étaient des cibles légitimes de l’intelligence militaire colombienne et qu’elles agissaient comme des couvertures pour les organisations insurgées. Moreno a déclaré que « le travail d’intelligence doit être effectué également au sein de ces ONG, parce que ce sont elles qui ont détruit le pays… Les subversifs travaillent également avec un masque, ils travaillent abrités dans ces organisations ». Fernando Londoño, le ministre de l’intérieur et de la justice, a même assimilé les écologistes à la subversion et a déclaré qu’il continue d’exister une conspiration communiste internationale pour affaiblir les militaires colombiens au moyen d’une politique environnementaliste :

« La Colombie est la victime d’une conspiration internationale dans laquelle participent écologistes et communistes … Cette conspiration diabolique se manifeste également lorsque les Forces armées sont amenées devant des tribunaux sans la moindre preuve… Les politologues nous disent que le communisme est mort, mais les communistes ne le sont pas et ils continuent d’exister avec leurs idées et leur volonté de fracturer la société contemporaine. Souvent ils sont vêtus de vert, ils sont alors les partis verts… Ils se réunissent pour décider où ils vont frapper et ils frappent douloureusement le prestige et la vitalité des Colombiens. »

Encore plus édifiant, le récent discours du président colombien Uribe Vélez devant la haute hiérarchie de l’armée colombienne réunie pour l’intronisation du nouveau général des Forces armées, Edgar Lésmez. Uribe Vélez a déclaré que « lorsque les terroristes commencent à se sentir affaiblis, ils envoient immédiatement leurs porte-parole pour parler des droits humains ». Il a fait une distinction entre les organisations de défense des droits humains « respectables » (mais il a assurément manqué de spécifier les critères de la respectabilité et il a manqué de signaler quels groupes il avait en tête) et les autres organisations qui seraient « des agitateurs politiques au service du terrorisme, des lâches qui se cachent derrière le drapeau des droits humains, de façon à regagner pour les terroristes l’espace qu’ils ont perdu face aux Forces armées et face à la société. »

Nous observons donc une claire continuité d’une idéologie contre-insurrectionnelle au niveau de l’Etat colombien qui met encore un signe = entre, d’une part, la subversion et, d’autre part, les manifestations de la vie démocratique et les organisations de la société civile. La continuité de cette idéologie implique la continuité de la répression contre les secteurs qualifiés de « subversifs ». Par exemple, en 2002 plus de 8000 assassinats politiques ont été commis en Colombie, 80% de ces meurtres étant commis par les paramilitaires. 75% des syndicalistes tués dans le monde sont des Colombiens tués par les paramilitaires (près de 370 en 2001 et 2002), tandis que 2,7 millions de personnes ont été contraintes de quitter leurs maisons.

Selon les Nations Unies, les enseignants et les instituteurs sont « les salariés qui sont le plus souvent touchés par les assassinats, les menaces et les déplacements provoqués par la violence ». Les groupes paramilitaires s’en prennent aussi régulièrement aux militants des droits humains, aux leaders indigènes et aux organisateurs des communautés. L’idéologie contre-insurrectionnelle continue ainsi de modeler les relations sociales entre l’Etat colombien et les organisations de la société civile.

L’idéologie contre-insurrectionnelle fonctionne notamment pour justifier la répression dirigée contre les secteurs progressistes de la société colombienne qui sont à l’avant-garde de la résistance aux réformes néolibérales prônées par les Etats-Unis et qui dénoncent les attentats aux droits humains résultant du terrorisme d’Etat colombien soutenu par les Etats-Unis.

Le présent égal au passé

Durant la Guerre froide il y avait un assortiment d’intérêts et de considérations qui conduisaient à l’interventionnisme des Etats-Unis en Colombie et, malgré les affirmations du contraire, ces intérêts demeurent inchangés. Par exemple, l’accès des Etats-Unis au pétrole sud-américain était une considération importante pour le lancement de la politique d’assistance contre-insurrectionnelle des Etats-Unis au début des années 1960.

La Colombie était un des plus grands marchés de l’Amérique du sud pour les investissements nord-américains directs à l’étranger, et déjà en 1959 ils étaient concentrés dans les hydrocarbures (l’industrie pétrolière comptait pour environ 50 % de tous les investissements nord-américains en Colombie en 1959). Tout au long de la Guerre froide, les planificateurs nord-américains avaient continuellement peur de l’instabilité générée par l’existence des Insurgés des FARC et par la menace que ces derniers faisaient peser sur les relations socio-économiques capitalistes en Colombie. Par exemple, en 1959 le Département d’Etat des Etats-Unis considérait qu’« il serait difficile de tirer la conclusion qu’il existe un danger communiste en raison de l’existence de la guérilla », cependant « la persistance de problèmes non réglés en Colombie aide les communistes dans leurs objectifs » et complique l’« établissement d’une démocratie pro-[nord-]américaine et favorable à la libre-entreprise ».

Dans une candide déclaration montrant la menace symbolique posée par les Insurgés aux hauts intérêts des Etats-Unis, et qui pourrait presque être une déclaration de principe de la politique contemporaine des Etats-Unis (bien que sans l’anticommunisme de Guerre froide), le Département d’Etat déclarait en 1964 qu’« un de nos principaux objectifs c’est l’élimination du soutien potentiel pour les subversifs constitué par l’existence de groupes de bandits, de bandes de guérillas, et ‘‘d’enclaves’’ contrôlées par les communistes » dans le sud de la Colombie.

Toujours à propos des intérêts stratégiques nord-américains, le colonel Edward Lansdale, secrétaire assistant à la défense pour les opérations spéciales, expliquait en 1960 que l’assistance contre-insurrectionnelle des Etats-Unis aux militaires colombiens était destinée à « corriger la situation d’insurrection politique » en Colombie, « endroit vital pour notre propre sécurité nationale » en raison de sa proximité avec la « Zone du Canal de Panama ». Faisant écho à la déclaration de Lansdale, en 2000 Pace expliquait que les Etats-Unis avaient intérêt à éliminer les FARC puisque les Etats-Unis ont besoin de maintenir leur liberté d’accès au Canal de Panama. « [P]articulièrement important : la continuité de l’accès au Canal de Panama – un point stratégique et une ligne de communication dont l’éventuelle fermeture aurait un impact certain sur le commerce mondial… »

Bref, les intérêts qui inspirent la politique des Etats-Unis contemporains en Colombie demeurent remarquablement inchangés. L’objectif est toujours de défendre les démocraties capitalistes « de libre entreprise » pro-nord-américaines contre leur menace intérieure, de défendre la continuité de l’accès au pétrole et aux marchés d’Amérique du sud et de détruire les forces sociales d’opposition symboliques ou réelles.

Plus grave, en plus de la continuité de ces intérêts il y a eu la continuité des principaux mécanismes considérés comme les meilleurs pour parvenir à ces fins : la guerre contre-insurrectionnelle financée par les Etats-Unis. En fait, la principale discontinuité ce sont les prétextes employés pour justifier le financement ininterrompu de l’armée colombienne par les Etats-Unis.

Nous l’avons vu, les prétextes ont évolué de l’anticommunisme de Guerre froide pour passer à une nouvelle « guerre à la drogue », puis finalement à une « guerre à la terreur » dans la période de l’après-Guerre froide. Pourquoi les Etats-Unis ont-ils changé leurs discours et pourquoi avaient-ils employé ces discours à l’origine ? Pour faire accepter l’interventionnisme nord-américain en présentant un prétexte « éthique ».

Il est clair que les Etats-Unis ont poursuivi une stratégie contre-insurrectionnelle en Colombie pendant la période de l’après-Guerre froide. Cette stratégie a eu des conséquences désastreuses pour la sécurité humaine en Colombie. En même temps que le prolongement de cette politique il y a eu une discontinuité des prétextes justifiant l’interventionnisme nord-américain. Pourquoi ? D’abord, le plus clair, la fin de la Guerre froide rend difficile, aussi bien pour les citoyens nord-américains que pour l’opinion internationale, l’approbation des interventions des Etats-Unis à l’étranger. Avant la fin de la Guerre froide, les agences officielles de propagande des Etats-Unis telles que l’Office of Public Diplomacy (OPD) étaient orientées vers la manipulation de la perception de la politique nord-américaine afin de faire accepter l’interventionnisme des Etats-Unis en Amérique latine par l’opinion nord-américaine et par l’opinion internationale.

Ils étaient particulièrement soucieux de susciter une approbation des interventions du gouvernement Reagan en Amérique centrale, contre les Insurgés salvadoriens et contre le gouvernement (FSLN) du Nicaragua. L’OPD en était notamment arrivé à la conclusion, avant la fin de la Guerre froide, que l’anti-communisme devenait un prétexte de moins en moins crédible pour justifier l’interventionnisme nord-américain en Amérique latine. Un mémorandum de l’OPD expliquait que de nouveaux thèmes de propagande devaient être développés pour « accentuer et exploiter les caractères négatifs de nos adversaires ». Ces thèmes ont été identifiés dans un important mémorandum qui fait la lumière sur l’évolution des thèmes de propagande des Etats-Unis et sur le développement de nouveaux thèmes avant la fin de la Guerre froide. Ce mémorandum énonce une série de « perceptions avantageuses » devant être accentuées pour permettre au gouvernement de présenter l’aide aux contras nicaraguayens comme relevant de « l’intérêt vital des Etats-Unis ». Ces [« perceptions avantageuses » étaient basées sur le fait que « le FSLN est raciste et réprime les droits humains » et que « le FSLN est lié au terrorisme international ».

Ces thèmes ont été trouvés en utilisant les sondages « afin de connaître ce qui provoque l’hostilité des [nord?]Américains contre les sandinistes [du FSLN] » et ainsi forger un sentiment consensuel favorable à l’interventionnisme nord-américain.

Les documents internes concernant les thèmes de propagande de l’OPD offrent une vue extraordinaire de l’évolution de la stratégie des Etats-Unis pour la présentation au grand public de leurs interventions en Amérique latine. Concernant la Colombie et l’utilisation de la théorie de la guerre à la drogue comme prétexte, John Waghelstein, éminent spécialiste nord-américain de la contre-insurrection, avait relevé l’utilité d’insister sur la drogue pour faire accepter l’interventionnisme nord-américain aux publics appropriés. Il expliquait que le prétexte de la guerre à la drogue permet « d’induire dans l’esprit du public [nord-]américain et au Congrès l’idée selon laquelle l’existence d’un lien avec la drogue implique la nécessité de soutenir la lutte contre les guérillas, contre les narcoterroristes de notre hémisphère ». Une fois le lien fait entre les guérillas et la drogue, « le Congrès pourra difficilement s’opposer à un soutien à nos alliés, sous la forme d’entraînements, de conseillers et d’une assistance en matière sécurité, ce qui est nécessaire à la mise en œuvre de notre politique » contre-insurrectionnelle, tandis que « ces groupes d’universitaires ou de gens d’Eglise » qui ont « soutenu les insurrections en Amérique latine » se trouveront « du côté du mal au moment d’échanger des arguments moraux ». Plus important, les Etats-Unis « se trouveraient moralement en position de force au moment de lancer une offensive concertée impliquant le Département de la défense ainsi que d’autres forces. » Cette théorie de la narcoguérilla a également été utilisée par les entreprises de relation publique au service de l’Etat colombien lui-même.

Des sondages réalisés en 1987 montraient que 76% des citoyens des Etats-Unis pensaient que le gouvernement colombien était corrompu et violait les droits humains, et 80% voulaient qu’il soit sanctionné. Pour contrer cette perception et pour faciliter le flux de l’aide nord-américaine, l’Etat colombien a employé les services d’une des plus grandes entreprises nord-américaines de relations publiques, le groupe Sawyer/Miller. Le travail des spécialistes en relations publiques était de transformer la perception de l’Etat colombien comme un Etat corrompu et violant les droits humains en un Etat allié aux Etats-Unis dans sa soi-disant « guerre à la drogue ».

David Meszaros, le directeur du projet Colombie de Sawyer/Miller, expliquait que « la mission principale est de former les médias [nord?]américains à propos de la Colombie, obtenir une bonne couverture, et nourrir les contacts avec des journalistes, des éditorialistes et des penseurs. Le message c’est qu’il y a des bons et des méchants en Colombie et que le gouvernement est du côté des bons ». On suppose que « les méchants » étaient les Insurgés colombiens.

Tout en travaillant à cette nouvelle perception le groupe Sawyer/Miller a réalisé des sondages et des rencontres pour évaluer l’opinion publique. Rien qu’en 1991, la Colombie a investi 3,1 millions de dollars pour une campagne publicitaire. La campagne a fait passer des annonces publicitaires dans les journaux et des publicités à la télévision, lesquelles visaient les décideurs politiques de Washington. Les publicités avaient toutes le même thème. Elles demandaient au peuple nord-américain de penser à la bravoure des militaires colombiens, insistaient sur le fait que les militaires colombiens étaient engagés dans une guerre contre la drogue ; ces publicités tentaient de modifier la perception des Colombiens comme fournisseurs de drogue des Etats-Unis, pays consommateur. Il est difficile de mesurer l’efficacité de la campagne en raison de l’absence de sondages d’opinion immédiatement après l’arrêt de la campagne en tant que telle. Ce qui est clair, cependant, c’est que l’aide militaire des Etats-Unis a continué tout au long de la période d’après-Guerre froide. De plus, la perception populaire actuelle de l’Etat colombien c’est qu’il est maintenant du côté de la guerre des Etats-Unis contre la drogue et la terreur et qu’il est une « victime » du terrorisme des narcoguérilla.

Ainsi les relations publiques et le maniement de la perception populaire de la politique internationale sont prépondérants dans la légitimation de l’interventionnisme des Etats-Unis aussi bien pour le public nord-américain que pour l’opinion internationale. L’analyse des documents internes soutenant la théorie de la « narcoguérilla » révèle qu’ils ont été produits clairement et délibérément comme un instrument destiné convaincre l’opinion nord-américaine et internationale de la nécessité persistante de l’interventionnisme des Etats-Unis.

Cette théorie -combinée à la théorie ascendante de la contre-terreur- permet aux planificateurs nord-américains de faire d’une pierre deux coups. D’abord elle caractérise l’interventionnisme postérieur à la Guerre froide comme parfaitement éthique tant que les cibles des interventions des Etats-Unis restent considérées nuisibles (donc des cibles légitimes). Ensuite elle permet un engagement militaire des Etats-Unis, puisque la drogue et le terrorisme sont populairement considérés comme de terribles menaces pour la sécurité nationale des Etats-Unis. De ce point de vue le discours sur la guerre à la drogue et sur la guerre à la terreur permet la continuation des financements militaires des Etats-Unis aux militaires colombiens, lesquels sont quant à eux financés et entraînés pour défendre les intérêts centraux des Etats-Unis.

Zmag.org , 14 octobre 2003.