Les journalistes séquestrés dont on se fiche

Disons-le tout de go : l’enlèvement des trois journalistes roumains, ça n’intéresse pas tant que ça. Seul intrigue, peut-être, le détail que parmi eux il y a un étrange citoyen américano-irakien et cet autre que les militaires roumains sont, à Nassiryia, ensemble avec les soldats italiens. Et puis c’est tout.

La séquestration de l’Est

TOMMASO DE FRANCESCO (Il Manifesto, Italie)

Ni la presse écrite, ni les télés, ni les organismes de la presse internationale et moins encore les gouvernements occidentaux –Europe et Etats-Unis- ne se montrent au désespoir. Comme si, contraints à acheter des restes au marché du désastre international de la guerre, on payait en monnaies de l’est, sans la même indignation et préoccupation que pour les autres journalistes séquestrés et pour les autres otages, occidentaux ou non. C’est une honte, et, en même temps, la marque perverse atteinte par ce que nous continuons à appeler crise irakienne.

Ce n’est pas ça bien sur pour nous qui avons vécu en prise directe l’enlèvement de Giuliana Sgrena et le meurtre de Nicola Calipari, qui nous laisse marqués à jamais. Mais ce ne devrait être comme ça pour personne. Au moins pour deux types de raisons. Le premier étant que, avec la période d’enlèvement des journalistes, on continue à poursuivre et réaliser l’objectif que personne ne puisse plus raconter la guerre en Irak.

Pendant que restent encore prisonniers la journaliste française Florence Aubenas et son interprète irakien Hussein Hanoun. Les forces d’occupation militaire n’ont de cesse de raconter que, depuis les élections, le processus démocratique avance. Mais, chose singulière, il « avance » sans plus d’information. Sur le champ de bataille on oublie les journalistes irakiens et les reporters de l’est, plus ou moins embedded, que nous définirons, tout court , d’une nouvelle catégorie : celle des abandonnés.

Plus ou moins, embedded. Parce que pour survivre à la dangereuse marginalité des troupes envoyées par les gouvernements de la « nouvelle » Europe, ils interviewent quelques fois le collabo Allawi, d’autres fois au contraire, ils prennent plus de risques que tout autre journaliste en allant dans les zones contrôlées par les rebelles irakiens. Et cela, bien que les gouvernements de l’est se soient précipités en « volontaires » aux cotés des troupes américaines pour se retrouver désormais embourbés dans les sables mouvants de l’Irak, afin d’informer des opinions publiques qui restent en majorité opposées à la guerre, qui ont demandé et demandent que les soldats ukrainiens, roumains, polonais, tchèques et slovaques rentrent chez eux, après tant de meurtres et de massacres. C’est ce qu’a décidé l’Ukraine, et ce qu’a annoncé hier le gouvernement de Sofia.

Et il est bon de rappeler que – vécue à juste titre comme une trahison par la « vieille Europe »- la funeste adhésion de ces gouvernements à la guerre américaine, était cependant la réponse à tant, trop, d’exclusions et de nouveaux murs contre l’est de la part de l’Union européenne. Et, en même temps, l’inévitable ajustement à l’expérimentation de guerre pratiquée, en 1999 déjà, par tout l’Occident, jusque par les bombardements aériens en pleine Europe, contre la petite ex-Yougoslavie.

La deuxième raison pour laquelle nous devons nous mobiliser pour la libération, immédiatement, des journalistes roumains enlevés est qu’ils ont choisi, eux, de raconter l’Irak justement en ce moment, justement pendant que tout le monde fait semblant de rien, en donnant tout pour escompté.

Alors qu’au contraire, après les élections ethniques qui se sont déroulées le 30 janvier, non seulement les partis qui ont remporté un pays éclaté et en ruines n’arrivent pas, après plus de deux mois, à former le nouveau gouvernement, mais ne sont même pas capables de nommer le président du nouveau parlement. Pendant que la guerre, l’occupation militaire, les bombes kamikazes, les guet-apens, les attaques de la guérilla, les provocations du terrorisme de Al Qaeda, les massacres par les troupes américaines continuent de plus en plus chaque jour. Les prisonniers politiques sont plus de dix mille, signe évident que les Abu Ghraib n’en sont qu’à leurs débuts. La population civile est encore la cible préférée des raids aériens. Et les enfants irakiens, c’est les Nations Unies qui le disent, n’ont jamais été dénutris comme en ce moment.

(tommaso de francesco)

Edition de vendredi 1er Avril 2005 de il manifesto

http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/01-Aprile-2005/art74.html

Traduit de l’italien par m-a patrizio