Les entretiens de Saddam Hussein avec le FBI

20 interviews et 5 conversations en 2004 avec le “détenu de haute valeur”, rendues publiques par les Archives nationales US, révèlent ce que disait Saddam.
Il n’avait aucun contact avec Osama ben Laden et il détestait les mollahs autant que Bush.

altSelon des rapports secrets du FBI rendus publics à la suite de requêtes par les Archives de la sécurité nationale dans le cadre du Freedom of Information Act et mis sur l’internet le 1er juillet dernier*, des agents du FBI ont réalisé 20 interviews officielles et tenu au moins 5 “conversations à bâtons rompus” avec l’ex-dictateur irakien après sa capture par les troupes US en décembre 2003.

D’après les rapports de ces entretiens de février à juin 2004 avec des agents parlant arabe dans sa cellule à l’aéroport international de Bagdad, Saddam a nié tout contact avec le “zélote” Osama ben Laden, a désigné la Corée du Nord comme son plus probable allié en cas d’affrontement, et a dit partager l’hostilité de George W. Bush pour les “fanatiques” mollahs iraniens.

Interrogé sur ses succès, l’ex-leader irakien cite le progrès social pour le peuple irakien, une trêve temporaire avec les Kurdes au début des années 1970, la nationalisation du pétrole irakien en 1972, le soutien du côté arabe dans la guerre avec Israël en 1973, et ensuite, pendant les 30 suivantes années de son règne, la simple survie à travers la guerre dévastatrice de huit ans qu’il a déclenchée avec l’Iran, et les 12 années de sanctions imposées à son peuple après une autre guerre lancée par lui. Pendant les interviews, il dénonce constamment les affirmations du FBI et la neutralité de ses interlocuteurs – ce que l’un d’entre eux trouve ironique étant donné l’absolutisme de la justice de son gouvernement. Il décrit tendancieusement l’histoire récente de l’Irak et reconnaît quelques erreurs, notamment la destruction sans contrôle ou vérification de l’ONU de l’arsenal d’armes de destruction massive (ADM) restant après les années 80.

Pas de sosies

Il réfute quelques exemples de ce qu’il qualifie de mythes, comme son prétendu recours à des sosies. Pour échapper à ses ennemis, il dit qu’il ne se servait jamais du téléphone et changeait constamment de domicile (il décrit la ferme où il a été capturé comme un “trou d’araignée” et comme étant l’endroit où il s’est réfugié après l’échec du coup d’Etat de 1959).

Il se déclare personnellement l’auteur de l’ordre de lancer des missiles SCUD sur des cibles israéliennes lors de la guerre de 1991 du golfe Persique, parce qu’il rendait Israël et son influence aux USA responsables “de tous les problèmes des Arabes”, mais il nie que son intention ait été d’entraîner les USA dans le conflit et de séparer Washington de ses alliés arabes. Il fournit des détails sur les préliminaires de la guerre, racontant qu’au cours d’une réunion en janvier 1991, l’ex-secrétaire d’Etat James Baker a dit à son ministre des Affaires étrangères que si l’Irak ne se soumettait pas aux exigences américaines, “nous vous ramènerons à l’état pré-industriel”.

Des questions sans réponses

Les souvenirs historiques de Saddam comportent son ascendance au parti Ba’ath en 1968 et 69 ; la façon dont les gouvernements arabes l’ont déçu après la guerre avec l’Iran par leur absence de gratitude à l’égard de l’Irak pour “avoir sauvé le monde arabe” d’une occupation iranienne ; des détails sur la guerre de 1991 du golfe Persique ; et la description de l’insurrection shiite dans le sud de l’Irak après cette guerre, qu’il qualifie de “trahison” à l’instigation de l’Iran.

Ne sont pas comprises dans ces rapports des questions d’un grand intérêt pour les analystes des relations complexes avec les USA – le rôle de la CIA dans la prise de pouvoir du parti Ba’ath, l’alliance malaisée forgée entre l’Irak et les USA durant la guerre avec l’Iran, et la nature précise de l’opinion américaine sur l’emploi d’armes chimiques durant ce conflit, compte tenu du fait qu’on savait qu’elles étaient utilisées contre les Iraniens et les Kurdes.

Une interview occultée

La série d’interviews ne parle pas non plus de la guerre chimique dans les régions kurdes de l’Irak en 1987-88, bien que le rapport du FBI dit que Saddam a été interrogé à ce sujet. Un entretien, le n° 20, est occulté pour des raions de sécurité nationale, bien qu’on ne sache pas très bien quelles aient pu être les points en discussion avec Saddam qui ne puissent pas être aujourd’hui révélés au public.

Pas d’armes de destruction massive

Les interviews et conversations ont été conduites par George L. Piro, un des rares agents du FBI parlant arabe. L’agence a pensé qu’un rapport s’établirait avec Saddam et que ce dernier ressentirait une certaine dépendance. Pendant les entretiens, Piro laisse parler Saddam mais se montre souvent sceptique à l’écoute de ses souvenirs. Il maintient que le côté US avait des informations sur l’entretien ou le développement par l‘Iraq d’ADM, et il cite des “preuves” de contacts continuels avec Al Qaeda, impliquant une relation opérationnelle.

Saddam ne conforte pas ses interlocuteurs sur ces sujets, démentant toute notion de collaboration avec Al Qaeda, ou de restant de capacité de production d’ADM. En fait les accusations, destinées à rallier le soutien public de l’invasion de l’Irak, se sont écroulées au cours de ces entretiens. Les enquêteurs de la CIA, librement à l’œuvre dans l’Irak occupée, n’ont jamais découvert de preuve crédible des affirmations US, et finalement le président Bush lui-même a dû avouer que “la plupart des renseignements se sont révélés erronés.”

Une des dernières interviews se termine sur une note sombre, après que Piro écoute un poème écrit par Saddam. L’ex-président de l’Irak est “fini”, dit Piro, sa vie touche à sa fin et les autres détenus le rendent responsable de toutes les nombreuses erreurs de l’Irak. Sad-dam est fataliste et reconnaît la réalité.

Les entretiens se sont terminés peu après, et le 30 décembre 2006, Saddam a été pendu, au milieu des railleries de ses ennemis politiques qui ont assisté à l’exécution.

National Security Archive Electronic Briefing Book n° 279.

Traduit par Louis Dalmas.

Source : National Security Archive