Les élections, un grand moment démocratique ?

La récurrente sarabande des élections présidentielles françaises, qui a vu succéder, cette année, le pantin Hollande au pantin Sarkozy, invite à se poser de sérieuses questions sur ce qu’il est convenu d’appeler « démocratie ». Tour d’horizon.

 
Dans nos régimes parlementaires – modèles de démocratie, comme chacun sait –, la vie politique est rythmée par les élections, moment où la volonté citoyenne s’exprime par les urnes pour choisir ses représentants, les délégués dépositaires de la souveraineté du peuple ; événement couramment admis comme un intense moment de vitalité politique, l’exercice démocratique par excellence. Mais…
L’exemple des élections présidentielles françaises ne laisse pas d’inspirer, au minimum, une certaine perplexité quant à la réalité démocratique du système. Le scrutin du premier tour, en effet, a donné gagnants François Hollande, à 28%, et Nicolas Sarkozy, à 25% (chiffres arrondis par commodité), scores qui assurent donc à ces deux candidats de disputer le second tour.
Or, dans la mesure où la démocratie repose avant tout sur le principe de majorité (puisque la démocratie est le « pouvoir du peuple », soit du plus grand nombre), on ne peut qu’être interloqué par le fait suivant : au second tour des élections présidentielles françaises, les électeurs n’ont plus le choix qu’entre un candidat dont 72% des votants ne veulent pas, et un autre dont 75% des votants ne veulent pas. Quel genre de « majorité » est-ce là ?
Pour la grande majorité des électeurs, il ne s’agit donc plus, au second tour, que d’éliminer celui par qui on veut le moins être représenté ; un non-choix par excellence. Si l’on accepte que la démocratie passe d’abord par la volonté de la majorité, on ne peut que mettre en doute la légitimité de ces deux candidats – les deux ! – à incarner la souveraineté citoyenne…
En définitive, comment ce système pourrait-il apparaître autrement que comme la consécration de l’oppression de la majorité par une minorité ? – ce qui ressemble d’un peu trop près, selon moi, à la définition même de la dictature… Car oui, 100% du peuple français sera bien dirigé par un président dont, au mieux, seulement 28% ont réellement voulu (ou, à tout le moins, pour qui seulement 28% ont réellement voté ; n’oublions pas le pernicieux « vote utile », dont on peut douter qu’il exprime un véritable souhait).[1]
On me rétorquera que, si les scores permettant l’accès au second tour sont aussi bas, c’est parce que le choix est vaste, et qu’il est donc logique que la totalité des voix soit éclatée entre la multitude des candidats ; cette variété de choix constituant justement elle-même un impératif démocratique. Je ne m’étendrai pas plus sur ce paradoxe selon lequel l’impératif démocratique de la variété de choix permet de s’asseoir sur l’impératif démocratique de la majorité…
Je m’attacherai plutôt à cet autre avatar auquel on songe en général immédiatement lorsqu’il est question de système démocratique : le bipartisme à l’américaine. L’embarras du choix évacué, l’électorat se trouve inéluctablement polarisé, et le graal de la majorité véritable semble à portée de la main – s’il ne vient pas à cet électorat, bien sûr, la méchante idée de s’abstenir ou de voter blanc, le coquin !
Cependant, il apparaîtra évident à l’observateur attentif qu’évacuer la variété de choix n’évacue pas le fait que seul soit possible, dans ce système, un vote par défaut ; la seule différence fondamentale, finalement, étant que le second tour survient ici dès le premier – qui se trouve aussi, du coup, être l’unique ; ah, l’efficacité anglo-saxonne…
Comment dès lors imaginer un système authentiquement démocratique ? D’autres possibilités existent déjà de par le monde, qui méritent d’être prises en considération.
Marinaleda, par exemple. Une petite bourgade d’Espagne qui fonctionne depuis plus de 30 ans en gestion collective (ou démocratie participative), avec un maire communiste, Juan Manuel Sánchez Gordillo – le même depuis 30 ans, à chaque fois réélu, ça mérite d'être souligné.
Là-bas, toutes les décisions sont prises en assemblée générale par l'ensemble de la population, assemblées qui sont ouvertes à tous. Le maire (et, je crois, d'autres, mais ne parlons que de lui) est élu, il y a donc représentation, mais son pouvoir est limité et il n'est qu'un simple exécutant de la volonté de la population, exprimée en assemblée générale.
Si je me souviens bien (j’invite le lecteur à écouter l'émission de Daniel Mermet sur le sujet[2]), ces assemblées se tiennent chaque semaine, et si un certain taux de participation n'est pas atteint (ce qui n'arrive jamais, ou très exceptionnellement, parce que les gens sont impliqués et participent), alors les décisions sont reportées à une prochaine séance ; et les élus ne bénéficient d'aucune immunité d'aucune sorte – par ailleurs, ils ne sont pas payés plus qu’un travailleur ordinaire.
Surtout, surtout, tous les élus sont révocables à n'importe quel moment, sur-le-champ, par décision de cette assemblée, si elle estime que les élus font mal leur travail !
Ce système, qui ne représente peut-être pas la panacée, mais dont le caractère démocratique est hors de doute, fonctionne, et ce depuis des lustres (plus de 30 ans !), malgré les attaques de bon nombre d'aventuriers de la politique qui préféreraient voir disparaître cet exemple gênant.
La différence essentielle avec le système classique des « démocraties » parlementaires comme la France ou les États-Unis, c'est que Marinaleda fonctionne par démocratie participative, où les (rares) élus ont un rôle limité ; la représentation n'est ici que secondaire : le véritable pilier du système, c’est la participation active des gens à la vie politique de la communauté.[3]
C’est cet élément, la participation active de chaque citoyen – qu’on oublie, ou occulte, trop souvent –, qui constitue la condition sine qua non de la démocratie ; condition qui renvoie directement à l’étymologie du mot, le « pouvoir du peuple », en même temps qu’à son origine historique, la démocratie athénienne : la souveraineté du peuple est exercée par le peuple – et non un prétendu représentant –, grâce à « un degré de participation maximale des travailleurs ordinaires aux décisions politiques », pour citer le philosophe Alain Badiou[4]. Élément bien entendu totalement absent de nos régimes parlementaires…
Et pour cause : la représentation, fondement du parlementarisme, est le contraire absolu de la participation, sans laquelle il ne peut y avoir de démocratie réelle ! Ainsi, comme on l’observe à chaque élection depuis qu’est né le parlementarisme – ce qui ne remonte pas à la dernière pluie –, la représentation n’apparaît que comme le moyen de confisquer la souveraineté en écartant le peuple de la vie politique ; en somme, de maintenir le pouvoir oligarchique que nous connaissons. Rien d’autre qu’un détournement, une corruption de ce que ce système prétend être.
Alors, quel intérêt y a-t-il, en fin de compte, à participer à des élections ? Car il faut bien considérer, à la lumière de l’Histoire du parlementarisme, que ce système n’autorise pas de manière durable la moindre avancée tant soit peu progressiste[5], encore moins le changement de paradigme que beaucoup espèrent, mais ne peut servir – et c’est même là son but – qu’à se perpétuer lui-même.
La fonction essentielle, selon moi, qu’on peut reconnaître aux élections dans le contexte qui est le nôtre, c’est de fournir, à travers la campagne électorale, une tribune permettant la diffusion des idées propres à amener les prises de conscience nécessaires, d’une part, à la résistance à l’oppression, et d’autre part, à l’émancipation. Une tribune pour dénoncer les impostures du système en place, pour démolir les illusions qu’entretiennent ses chantres, et rappeler aux gens cette cruelle réalité : les progrès sociaux ne s’obtiennent jamais que par la lutte.
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Mon but n’est pas de prôner l’abstention, mais de montrer, à travers une réflexion sur la nature de notre régime, que l’action politique ne peut se résumer, se réduire au vote, ce qui est précisément le danger le plus grave que recèle le système parlementaire ; et même de récuser qu’on puisse assimiler le vote à l’action politique par excellence.
Au contraire, il me semble qu’on peut avancer qu’aujourd’hui, dans notre système, le vote a pour fonction (s’il ne l’a pas toujours eue, ce que je pourrais admettre, en tout cas l’a-t-il désormais) de détourner de l’action politique : une fois son bulletin dans l’urne, il est dans l’ordre des choses que l’électeur (terme par lequel on le désigne généralement et que j’emploie ici à dessein, parce qu’il montre bien qu’on réduit le citoyen à sa qualité de votant, son implication politique s’arrêtant là) retourne à ses occupations et laisse la vie politique entre les mains des prétendus « experts ».
Donc, qu’on continue à voter, je suis d’accord. Mais d’abord, en restant lucide quant aux possibilités permises par la conquête de postes « de pouvoir ». Ensuite, avec la conscience éveillée du danger que cela représente (car il y a bien danger de voir le parti s’installer dans la compromission avec le système, en même temps que de voir les masses se démobiliser, cela n’est pas nouveau). Et enfin, par-dessus tout, en remettant l’acte de voter à sa place d’élément secondaire, annexe, dans le champ de l’action politique authentique, le « point de départ », si l’on veut, de l’implication politique – et non son terme, ou même sa seule expression, selon une vision largement répandue actuellement.
Ainsi, même s’il y avait des élus, ou peut-être à plus forte raison, ce qui précède, et même la seule chose qui compte vraiment, c’est l’activité du mouvement social, activité et mouvement qui devraient seuls dicter l’attitude de ces élus – ceux-ci n’étant qu’exécutants de ceux-là.
Le piège à éviter absolument, l’écueil fondamental, serait en revanche de considérer les élections comme une fin en soi, et de voir une hypothétique victoire électorale comme le but ultime à atteindre. Tout du contraire : puisque la démocratie est avant tout, non pas représentation, mais participation active du citoyen à la vie politique – c’est-à-dire dans ses aspects décisionnels –, l’enjeu actuel réside dans la réappropriation du politique par le citoyen.



[1] En réalité, il faut aussi tenir compte des 20% d’abstentions. Ainsi, les 28% de voix accordées à Hollande se rapportent au total des électeurs qui ont voté ; ramenés sur l’ensemble des électeurs, abstentionnistes compris, le score réel est de 22,4%.

[2] Là-bas si j’y suis, « Marinaleda : une utopie vers la paix », émission du 19 décembre 2011, http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2329.

[3] Il y a en fait une autre différence non moins essentielle, mais dont le développement m’entraînerait trop loin de l’objet du présent article. Il faut cependant au moins la nommer : c’est que la démocratie participative de Marinaleda s’assortit d’un changement de paradigme économique, dont on peut affirmer qu’elle est indissociable. L’économie entière de la commune repose, non pas sur des principes capitalistes, mais sur la gestion collective et le partage équitable des ressources. La population a donc la mainmise aussi bien sur la vie économique que sur la vie politique – ce qui est, si on veut bien y réfléchir, la même chose.

[4] Sarkozy : pire que prévu. Les autres : prévoir le pire, Lignes, 2012, p. 40.

[5] Ce point peut être sujet à discussion, malheureusement je n’en ai pas la place dans le présent article. Qu’il me suffise de faire remarquer que ce qui est durement conquis par les travailleurs par la voie parlementaire est systématiquement, à échéance variable, détruit par la même voie par leurs oppresseurs.
 
 
 
Pour poursuivre la réflexion :
Alain Badiou, Sarkozy : pire que prévu. Les autres : prévoir le pire, Nouvelles Éditions Lignes (Coll. « Circonstances », 7), 2012.
Frédéric Lordon, Les blogs du Diplo : La pompe à phynance, « Front National : mêmes causes, mêmes effets… », Le Monde diplomatique, 2 mai 2012, http://blog.mondediplo.net/2012-05-02-Front-national-memes-causes-memes-effets.
Daniel Mermet, Là-bas si j’y suis, « Marinaleda : une utopie vers la paix », émission du 19 décembre 2011, http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2329.
Le Nouvel Observateur, « Rancière : “L’élection, ce n’est pas la démocratie” », propos de Jacques Rancière recueillis par Éric Aeschimann, 18 avril 2012, http://bibliobs.nouvelobs.com/tranches-de-campagne/20120418.OBS6504/jacques-ranciere-l-election-ce-n-est-pas-la-democratie.html.
Les Renseignements Généreux, Sommes-nous en démocratie ?, mars 2008, http://www.les-renseignements-genereux.org/var/fichiers/brochures-pdf/broch-demo-20080217-web-a5.pdf.