Les deux visages de l’Amérique

On raconte qu’un jour George W. Bush, à qui l’on montrait une photo de l’Acropole d’Athènes, s’est écrié : “On l’aura, le salaud qui a fait ça !”. C’est une plaisanterie, bien sûr, mais pas si invraisemblable. Après tout, celui qui aurait pris les ruines historiques pour les restes d’un attentat d’Al Qaeda a bien confondu officiellement Slovaquie, Slovénie et Slavonie, ce qui laisse à penser qu’il sait à peu près où se trouve l’Europe, mais que ses connaissances s’épuisent vite si l’on entre dans le détail.

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Dans la vie, on peut supporter quelqu’un de bête et sincère, ou quelqu’un de menteur et intelligent. Mais bête et menteur en même temps, ça devient dur. Or que Bush ne soit pas un phare de la pensée semble suggéré par l’abondance de bévues qu’on lui attribue. Et qu’il soit un fieffé faux jeton est prouvé par la guerre en Irak, depuis le premier jour de l’agression prétendument justifiée par des armes de destruction massive qui n’ont jamais existé, jusqu’aux secrets des prisons dont la révélation a horrifié le monde et la poursuite de massacres au cours d’hostilités proclamées terminées depuis des mois.

Nous voilà donc affublés d’un mythomane parano mentalement déficient. Qui invente un monde à lui, qui prétend voir des terroristes sous son lit et qui met tous les basanés dans le même sac. Réélu – cette fois-ci plus ou moins à la régulière – par un amalgame de culs-terreux et de milliardaires, de bouseux et de banquiers, de pigeons des profondeurs rurales et de faucons des multinationales, unis dans la confiture dévote du puritanisme et la peur des poseurs de bombes entretenue par le bourrage de crâne. Une bouillie qui a assuré la victoire d’une Amérique réactionnaire, bigote et impérialiste, composée d’allumés le doigt sur la gâchette, faisant le signe de croix sous les étoiles de leur drapeau, manipulés par les seigneurs du pétrole et de l’armement.

On rirait de voir une telle ganache à la tête de l’Occident, si la cour de l’Ubu de Washington n’était pas constituée de l’élite de la réaction conservatrice qui, elle, sait parfaitement où elle veut aller et comment y parvenir.

Sa conception du monde est limpide. L’humanité doit vivre dans un système de libre échange ne répondant qu’à la loi du marché, où rien ne doit entraver les intérêts américains. Y règnent les puissants, y réussissent les plus efficaces. Les seules contraintes – limitées parce que régulées par les monopoles – sont celles de la concurrence. Toute indépendance doit être éliminée, toute opposition écrasée. Le principe de domination est celui des Césars : panem et circenses, avec ce perfectionnement que les jeux du cirque sont multipliés à l’infini pour faire oublier le manque de pain. L’injustice est drapée dans l’ordre moral, l’inégalité masquée par des simulacres de démocratie. Dieu récompense les forts par la richesse, et punit les faibles par la pauvreté. Tout baigne dans la meilleure des sociétés, approuvée par le ciel, qui doit être établie par le conditionnement de l’opinion publique quand on le peut, imposée par les armes quand il le faut, C’est ce qu’on appelle le “colonialisme bienfaisant”, reposant, une fois les trouble-fête éliminés, sur la paix du sommeil, l’inertie de l’obéissance et la léthargie de la servilité.

Un paradis des maîtres. Le tableau édénique du libéralisme. Beaucoup s’y laissent prendre, à droite et à gauche, par manque d’y porter un regard plus appuyé. Un regard qui décèlerait facilement les zones d’ombre. Les ruines économiques entraînées par le libre-échangisme sauvage, le pourrissement des cultures mises aux normes du consumérisme et de la productivité, l’humiliation des nations privées de leur souveraineté, les ravages causés par les interventions militaires, les mensonges de la propagande maquillant les catastrophes en victoires de la vertu. Pire que tout, la propagation d’une religion “évangéliste” dont l’éthique permet de bombarder et massacrer les civils, de tuer son prochain s’il brandit une fourchette, de favoriser la blancheur de peau, de traiter les indigents de perdants paresseux, de condamner les femmes aux grossesses insupportables, de criminaliser les homosexuels, d’idolâtrer l’argent et de considérer comme barbare ou même animal tout ce qui n’est pas américain.

Le revers de la médaille libérale est sinistre, du moins dans sa version bushiste. Et c’est ce revers qui est le visage grimaçant d’une nation qui a tout pour se faire aimer, mais dont les responsables font tout pour la faire haïr.

La tradition du missionnaire armé n’est pas nouvelle. Il y a longtemps que les USA se considèrent comme investis d’une mission mondiale, à laquelle il est inconvenant de résister. Thomas Jefferson, principal auteur de la Déclaration d’indépendance en 1776, président de 1801 à 1809, concevait la diffusion de la “liberté” comme la vocation majeure de son nouvel Etat et n’hésitait pas à réclamer que “l’arbre de la liberté soit périodiquement irrigué par le sang des patriotes.” Bush, dans un de ses Messages sur l’état de l’Union, a repris 21 fois ce mot de “liberté” devenu le symbole d’un affranchissement planétaire instrumentalisé par Washington. A son gré, et par tous les moyens. C’est-à-dire au mépris des feux rouges de la hiérarchie ou de la collectivité. En 1818, le général Andrew Jackson (président par la suite de 1829 à 1837) envahit la Floride pour y écraser les Indiens sans l’autorisation du président James Monroe ou du Congrès. Un exemple d’insubordination allègrement suivi par Clinton et Bush ignorant l’ONU pour attaquer la Yougoslavie, l’Afghanistan et l’Irak.

Le pasteur régnant sur ses ouailles a toujours été la vedette du symbolisme américain. Les Français ne se souviennent peut-être pas d’un épisode caractéristique qui les concernait directement. “Quand les Alliés ont libéré la France de l’occupation allemande, leur intention n’était pas de rendre la France aux Français. Au lieu de cela, ils avaient projeté d’installer un ‘gouvernement allié militaire du territoire occupé’ (Allied Military Government of Occupied Territory, AMGOT). Le plan de transition d’après-guerre devait attribuer aux Alliés le contrôle de la monnaie et des transports, la désignation des fonctionnaires et l’établissement de tribunaux de guerre. Quand les ‘libérateurs’ ont pris pied sur le continent, les billets de banque correspondants avaient même été déjà imprimés. La Belgique et la Hollande ont été mis sous la tutelle de l’AMGOT. Mais avec de Gaulle, la France a été le seul pays d’Europe à surmonter seule les dégâts de la guerre.”1

Au fil des ans, faire ce qu’on veut, quand on le veut et comme on le veut, est devenu la doctrine officielle. De la “dissuasion” au “refoulement” (roll-back), en passant par l’“endiguement” (containment), de la paranoïa anticommuniste à l’obsession du terrorisme, de Kissinger à Brzezinski, elle a fini par trouver sa forme explicite dans le Bush Administration National Security Strategy (la Stratégie nationale de sécurité du gouvernement Bush) de septembre 2002, qui affirme le droit pour Washington – et pour Washington seul2 – d’avoir recours à la force pour éliminer toute menace potentielle à sa domination globale.

Derrière le mirage de la liberté exportée comme un hot-dog, se confortent les notions de “self-défense anticipée” ou de “guerre préventive”.

Non contente de défier la légalité internationale, de s’affranchir de toute contrainte et de toute justice, la Maison Blanche s’arroge désormais le droit de faire la guerre qui lui plaît au moment qui lui convient.

Le constater n’est pas être “anti-américain”, bien au contraire. Il est étrange de voir à quel point les américanophiles perdent tout bon sens quand ils prennent aveuglément la parti de la bannière étoilée. Un article d’un certain Régis Turrini, dans Libération du 29 novembre 2004, que sa profession d’avocat devrait rendre moins manichéen, est un modèle de stupidité dans le genre. Il accuse tous ceux qui relèvent ce qui choque aux Etats-Unis de mariner dans le “bon vieux rêve gaulois”, de vouloir faire de la France un “parc naturel régional” enkysté dans “la passivité et l’attentisme”, opposant le naïf idéalisme de ses valeurs au solide réalisme de la puissance, qui aligne les clichés ringards de “l’américanisation des esprits, l’homogénéisation des cultures, la mécanisation de l’existence, la déshumanisation de la globalisation, l’individualisme des Américains, l’égoïsme de la mondialisation, etc.” Clichés qui témoignent d’un pitoyable complexe d’infériorité : “A défaut d’être une grande puissance mondiale, dit ce clone de John Wayne, la France se présente comme ayant une vocation naturelle à devenir la patrie universelle de l’esprit républicain et des droits de l’homme. Mythe pur et simple, pourtant, l’espoir qu’on puisse compenser par sa supériorité spirituelle supposée son infériorité politique et économique manifeste. Maigre consolation digne de la cousine Bette.”3

On ne s’arrêterait pas à ces inepties si elles ne reflétaient pas les positions prises par une frange d’intellos (pardon, de “philosophes”) parisiens qui qualifient d’ingratitude, de mépris de la démocratie et d’isolationnisme archaïque tout affranchissement du dollar, comme ils décèlent dans toute critique du sionisme un antisémitisme latent et dans toute libération de la femme une rampante islamophobie. Or, outre le fait que les idées ont souvent influé sur les événements au cours de l’histoire, qu’on n’a pas à rougir de vouloir être un bon exemple et que les “clichés” ci-dessus ne font que décrire la réalité de l’empire de Washington, ces champions du politiquement correct oublient deux points essentiels : a) c’est par amour de quelqu’un qu’on dénonce ce qui le dessert ; b) la pire faute d’analyse est la généralisation.
Eh oui, chers pourfendeurs de l’anti-américanisme, se désoler de voir haïr l’Amérique est l’aimer. Sans doute même mieux que beaucoup qui prétendent la chérir. Le véritable amour s’enracine dans la vérité, pas dans la complaisance. Et personne ne peut taxer d’anti-américanisme le regret de voir détester les Américains.
Quant au vice de la généralisation, il est double : il est aussi néfaste d’extrapoler du simple refus à l’idéologie, que de l’individu à la collectivité. Transformer la dénonciation d’une politique en répugnance pour une nation est aussi inadmissible qu’attribuer à un peuple les méfaits de ses dirigeants. Ces généralisations sont le germe de la perversion raciste.

Je voudrais souligner ce point, qui me semble capital. Même s’ils en sont parfois responsables par des élections aux effets pervers, les peuples n’ont pas à être culpabilisés pour les crimes de leurs dirigeants. C’est au contraire en tant qu’être humain aimant ses semblables – et ne les jugeant pas collectivement – qu’il faut s’opposer à ceux qui les représentent mal, et qui les font détester. C’est parce que j’aime les Allemands que j’ai combattu Hitler, c’est parce que j’aime les juifs que je dénonce les excès du gouvernement israélien, c’est parce que j’aime les Arabes que je refuse l’islam intégriste, c’est parce que j’aime l’humanité que je ne peux accepter les idéologies qui la fanatisent, et c’est parce que j’aime les Américains que je tiens Clinton et Bush pour ce qui pouvait leur arriver de pire. C’est important pour comprendre à quel point sont insoutenables les accusations de germanophobie, de judéophobie, d’islamophobie ou d’américanophobie, qui vous sont balancées à la figure à chaque fois qu’on critique un gouvernement ou une religion. Les amalgames sont inacceptables, tout comme les généralisations. Quand on dit que les Allemands, les juifs, les Arabes ou les Américains en général sont ceci ou cela, on fait du racisme pur et simple, car on étend à l’ensemble d’un groupe le jugement de valeur qui ne doit concerner que certains individus. C’est une perversion hélas répandue, et nous en avons connu un exemple spectaculaire : pendant une décennie, un quarteron de pseudo-penseurs juifs, qui devraient pourtant être sensibilisés plus que d’autres à l’abomination raciste, ont parlé de cette façon des Serbes, leur infligeant une marginalisation de groupe rappelant l’ostracisme dont leurs propres parents ont été victimes pendant dix ans. Ils se prétendaient antiracistes, et ils se retrouvent aujourd’hui devant une recrudescence d’odieuses manifestations antisémites ou antimusulmanes, alors qu’ils ont eux-mêmes pratiqué un féroce racisme antiserbe en englobant les Serbes en général dans la dénonciation de leurs dirigeants. La notion de responsabilité collective induit à la discrimination, au jugement de valeur et à la condamnation, qui sont les étapes du développement de la peste.

Aucune critique ne peut minimiser le respect dû aux Etats-Unis, aucune généralisation ne peut oblitérer ce que nous aimons dans ce grand pays. Car si d’un côté la servilité des valets de Washington est écœurante, de l’autre l’outrance de certaines attaques des USA l’est aussi. Ceux qui ricanent avec morgue de la puérilité yankee, qui se moquent des McDos, des shérifs imbibés de bourbon et des prédicateurs d’une morale pour handicapés mentaux, ou qui inventent les plus absurdes contorsions de langage pour protéger le français de l’invasion des anglicismes, ne valent guère mieux que leurs adversaires. Ils refusent à leur tour une évidence : que cette Amérique est le premier pays de la planète pour la science, la littérature, les arts, le spectacle, la technologie, la musique ou le sport. Elle est à la tête de tout ce qui est le plus avancé, le plus pointu, dans pratiquement l’ensemble des activités humaines. Elle nous a sauvé la mise au cours de deux guerres mondiales. Sa presse est dix fois plus indépendante que la presse française. Ses jeans ont fait le tour du globe, ses fast-foods économisent souvent un temps précieux, ses musiciens sont partout les idoles de la jeunesse, ses gadgets ont transformé notre existence. On peut dire que dans tous les domaines, on y trouve ce que la générosité, le progrès, la connaissance et l’amélioration de la vie quotidienne nous offre de meilleur.

Quant à sa langue, elle est une des plus riches et vivantes du monde. Sans doute les partisans de la francophonie ont-ils raison de vouloir préserver l’héritage d’une littérature exemplaire, mais leur acharnement à purger le français de tout anglicisme n’est qu’une stérilisation sémantique qui sent le rassis. Une langue étanche est une langue qui meurt. Les apports “extérieurs” ne la dénaturent pas, ils la font vivre. Les défenseurs de la Gaule intacte sont assis sur leur capital de mots avec la farouche appréhension du vieil avare sur son magot. Imperméables au constat que rien n’empêche de bien parler ou de bien écrire avec des néologismes, et que le français s’en est étoffé de beaucoup au cours de son histoire. Aujourd’hui la plupart de ces termes qui fâchent sont d’origine anglo-saxonne. Ce n’est pas une raison de s’en priver, même si l’uniformité de leur provenance et la généralisation de leur usage irritent des puristes jaloux de leur passé.

Il faut s’y faire, sous peine d’archaïsme et souvent de ridicule : l’anglais est devenu la langue de notre monde occidental. Celle de la modernité technologique. A juste titre, car elle est dotée d’intarissables ressources. Ayant été pendant un certain temps traducteur d’anglais en français d’ouvrages industriels, j’ai été frappé par le nombre de fois où un mot précis de la langue de Shakespeare n’avait aucun équivalent dans celle de Molière, et nécessitait d’être représenté par une périphrase. Quant à la maniabilité de l’anglais, elle se prouve tous les jours par l’adoption (et l’adaptation rapide) de mots étrangers (il s’y trouve, par exemple, plus de 60.000 mots de provenance française), et l’invention de termes nouveaux à partir des anciens, qui entrent dans l’emploi courant avec une facilité déconcertante. Comparée à notre relique tricolore, si soigneusement sclérosée par certains dans le bocal du respect, elle apparaît, qu’on le veuille ou non, comme le foisonnant, et incontournable, instrument de la communication internationale.

Avancées technologiques, explorations artistiques et littéraires, créativité dans tous les secteurs, propagation du confort et du bien-être, inspiration audio-visuelle et musicale, énergie de la jeunesse, esprit d’initiative et de découverte, langue universelle, comment ne pourrait-on pas reconnaître le charme de ce visage fascinant des Etats-Unis. Qu’on le veuille ou non, enthousiastes ou réticents, convaincus ou sceptiques, contents ou irrités, nous sommes tous, en Occident, plus ou moins américains. Il faut avoir l’honnêteté, ou le courage, de l’avouer.

Cet aveu nous pèse, pourtant. D’abord, parce que le tableau d’une belle Amérique enlaidie par ses dirigeants est évidemment tracé en gros plan. Le vrai est loin d’être aussi simple. La culture américaine qui nous imprègne a ses versants noirs : l’individualisme jouisseur, l’obsession de l’argent, le culte de la réussite matérielle, la vie ravalée à l’économie dont on s’évade dans une poussière de substituts spiritualistes, le mépris des perdants qui s’accompagne de l’indifférence à l’inégalité. Tout ce que notre brave avocat de tout à l’heure qualifiait de “clichés” et qui est pourtant bien vrai. Des éléments qui peuvent être – et qui sont par beaucoup – interprétés comme une dégénérescence de l’Occident.
Ensuite, ces dirigeants que nous honnissons ont été élus. Bien ou mal, mais élus. Donc avec l’aval d’une partie du peuple. Là encore, la généralisation n’a aucun sens. Il n’y a pas les Américains mal représentés, il y a des Américains conservateurs, d’autres progressistes. Certains prennent place dans l’image éclairée, d’autres dans l’image sombre. Beaucoup se situent dans un clair-obscur qui n’a rien à voir avec l’homogénéité.

Enfin, les bushistes sont au pouvoir aujourd’hui, mais la politique étrangère des Etats-Unis n’a pas été inventée par eux. Nous avons vu qu’elle était la même depuis des lustres, fondée sur l’expansion de l’empire mercantile et le manichéisme du bien et du mal. Jadis, le communisme était maudit, considéré comme régentant l’espace de Satan, celui des adversaires du capital. Pendant des décennies, la chasse au diable – rose ou rouge, peu importait – a été la préoccupation majeure des présidents successifs, démocrates ou républicains, marquée par une longue suite d’atrocités un peu partout dans le monde et des millions d’exécutions de malheureux qui croyaient à l’amélioration de la société. L’alternance a changé peu de choses. Nixon a profité de l’éclatement de la coalition démocrate quand le gouverneur de l’Alabama, George Wallace, a fait sécession, pour mettre en place une “stratégie sudiste” destinée à récupérer les démocrates conservateurs du sud et les catholiques traditionalistes du nord, et a perfectionné sa guerre froide contre l’URSS par sa visite en Chine. L’obsession anti-socialiste des républicains a connu deux failles démocrates qui l’ont à peine affaiblie : celle de Jimmy Carter qui a profité du Watergate et celle de Bill Clinton qui a gagné grâce au troisième candidat conservateur, Ross Perot. Ni l’un ni l’autre n’a contré l’idée fixe des états-majors et des chancelleries, obnubilés par le danger des mouvements populaires. Quand l’empire communiste s’est effondré, un ennemi de remplacement devait être trouvé. Bush junior lui a donné sa forme moderne, le terrorisme d’Al Qaeda.

La continuité de “l’anti-populisme”, avec son cortège d’ingérences civiles ou militaires, est l’expression politique d’intérêts économiques et financiers qui poursuivent leur développement. Les occupants du Bureau ovale peuvent alterner, Wall street reste impavide. De l’infiltration subversive à la George Soros, passé maître dans l’art d’organiser les révolutions douces (Serbie, Georgie, Ukraine), à l’agression armée d’Etats souverains qui déplaisent à Dieu ou à la CIA (Grenade, Panama, Yougoslavie, Afghanistan, Irak), Washington n’a jamais cessé d’œuvrer à son nouvel ordre mondial. Les grandes institutions internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international, Organisation mondiale du commerce, etc.) sont à son service. Les structures qui manifestent des velléités d’indépendance (l’ONU par moments ou l’Agence de l’énergie atomique) ou qui échappent à son contrôle (les gouvernements des “Etats-voyous” d’Iran, de Syrie, de Corée du Nord, ou les régimes “dictatoriaux” d’Amérique du sud et d’Asie centrale) sont rongées par des campagnes de propagande qui préparent leur mise au pas. En contradiction flagrante avec les mielleux sourires de Bush lors de ses voyages à l’étranger ou le charme métallique de Condoleezza Rice arrondissant les angles de sa diplomatie, Washington n’a pas hésité à nommer trois grinçants champions de sa fauconnerie aux postes-clé de la direction du monde : Negroponte en Irak, Bolton aux Nations Unies et Wolfowitz à la Banque mondiale. Cuba est la victime d’un embargo insensé dénoncé par le monde entier4. La Russie et la Chine sont stratégiquement cernées par un formidable réseau de bases militaires, pendant que la recherche et l’industrie mettent au point les armes terribles qui gagneront demain la guerre planétaire de la vertu.

Une fois admise la complexité du continent nord-américain, qui suscite à la fois attirance et répulsion, ce qui prime dans son image internationale, c’est la permanence de son impérialisme réactionnaire. Et reconnaître ce qui est positif outre-Atlantique ne nous donne que plus de force pour dénoncer son contraire. Et situer avec exactitude les responsabilités.
Des produits de qualité sont représentés par un commis voyageur à la faconde angélique, brandissant d’une main une croix et de l’autre une batte de baseball, qui s’introduit chez vous, terrorise votre famille, pille votre garde-manger, et s’affale dans un fauteuil en étalant ses pieds sur la table après avoir menacé de mettre le feu à la maison et d’en violer les femmes si vous n’achetez pas sa marchandise. C’est à peu près l’image de la politique étrangère des Etats-Unis. Alors qu’elle devrait faire admirer – ou envier – son pays, elle le fait détester par son cynisme et sa stupidité. Cynisme, parce qu’elle dissimule sous les fadaises d’une prédication moralisante ses objectifs de domination de la planète, avec la suffisance d’un milliardaire sûr de lui entouré de mendiants crédules. Stupidité, parce qu’elle croit que tout se règle par la force, et qu’elle ne comprend pas que les peuples se foutent complètement de la liberté d’expression et de la démocratie parlementaire quand ils n’ont pas de quoi manger.

Nous aimons l’Amérique des savants, des artistes, des pionniers, des novateurs. Celle des femmes et hommes d’invention, de courage, de générosité et de justice. Celle d’une grande partie de son peuple. Nous n’aimons pas celle des financiers, des fabricants d’armes, des seigneurs du pétrole, des prêcheurs illuminés. Malheureusement, c’est cette dernière qui est celle de ses dirigeants, et des demeurés qui les ont élus.

Extrait de :
Louis Dalmas – Le crepuscule des élites – Editions Tatamis
Contact : Dalmas