Les deux faces de la politique américaine

« Le véritable courage consiste à dénoncer les crimes commis par son propre camp et non ceux qui sont commis par l’adversaire »

Bertrand Russell

Tout le monde connaît le schéma du « bon » et du « mauvais » flic : l’un tape sur le suspect, l’autre lui parle gentiment pour qu’il avoue. Mais les deux policiers poursuivent évidemment le même but. Aujourd’hui, l’Amérique se présente sous l’aspect du mauvais flic : bombardements massifs condamnant probablement la population afghane à une famine massive, après avoir condamné à un sort semblable une bonne partie de la population irakienne. Mais il vaut la peine de revenir en arrière et de réfléchir à la version « bon flic » de cette politique, c’est-à-dire la politique dite des droits de l’homme, qui occupe le devant de la scène depuis un quart de siècle ; cette politique a tendance à dominer les administrations démocrates aux Etats-Unis (Carter, Clinton), soucieuses de séduire l’opinion de gauche et de faciliter le suivisme des alliés européens. Les républicains, soutenus par un public d’affaires moins sentimental, peuvent se permettre de jouer au mauvais flic sans complexe. Mais il est important de comprendre que les buts fondamentaux de la politique américaine ne changent pas d’une administration à l’autre.

Ces buts ont été clairement énoncés par George Kennan en 1948, lorsqu’il dirigeait l’équipe de planification du Département d’Etat : « Nous possédons environ 50 % de la richesse mondiale, mais seulement 6,3 % de sa population… Notre vraie tâche dans la période à venir est de développer un système de relations qui nous permettra de maintenir cette position d’inégalité sans mettre en péril notre sécurité nationale »(1). La façon dont ce « système de relations » a été construit dans l’après-guerre a consisté essentiellement à « tuer l’espoir » comme le dit le critique américain William Blum(2). C’est-à-dire à détruire toute possibilité de développement dans le Tiers-Monde qui échappe au contrôle de l’Occident. En effet, le Tiers-Monde est, depuis des siècles, une source constante de matières premières, de main d’œuvre bon marché (sur place et immigrée) et, à travers le mécanisme de la dette, de rendements financiers. Tuer l’espoir, cela voulait dire renverser ou subvertir tout régime qui chercherait à orienter les ressources du pays vers la satisfaction des besoins locaux ou qui aurait une stratégie de développement à long terme. Et les interventions militaires, coups d’état, pressions en tout genre se sont poursuivis sans arrêt(3).

Dans le contexte de la Guerre froide, cette politique a souvent été défendue comme le produit un peu trop brutal d’une volonté d’endiguer le communisme. Mais, si cela avait été le cas, pourquoi s’être attaqué à des gouvernements réformistes et modérés comme ceux d’Arbenz au Guatemala (renversé en 1954) ou de Mossadegh en Iran (renversé en 1953) ou le Black Jewel Movement dans la minuscule île de la Grenade (renversé en 1983), et bien d’autres ? Pour combattre le communisme, il aurait sans doute mieux valu renforcer les gouvernements réformistes et soucieux de justice sociale, comme Allende au Chili ou Goulart au Brésil. Mais les gouvernements américains, plus conscients du véritable rapport de force que la plupart de leurs adversaires, pensaient pouvoir se débarrasser à la fois des réformistes et des révolutionnaires. Ce à quoi, en fin de compte, ils sont arrivés.

La plus grosse intervention fut évidemment la guerre du Viêt-nam (qui s’étendit au Laos et au Cambodge). On dit souvent qu’elle a été perdue par les Etats-Unis, mais ce n’est que partiellement vrai. Certes, ils n’ont pas réussi à imposer en Indochine des régimes à leur dévotion. Mais, en détruisant ces pays sous des tapis de bombes et de défoliants, ils sont parvenus à tuer tout espoir d’un développement alternatif réussi qui aurait pu servir de modèle. Néanmoins, le prestige des États-Unis était fortement ébranlé à la fin de cette guerre. C’est alors que la « politique des droits de l’homme », inaugurée par le président Carter, est venue à la rescousse. À l’intérieur, les Etats-Unis sont entrés dans une sorte de deuil national, rhétorique, cinématographique et monumental, présentant la guerre du Viêt-nam comme une tragédie surtout américaine, infligée par un peuple anonyme et ingrat aux Américains généreux. À l’extérieur, on cherchait une nouvelle virginité en tant que défenseur désintéressé des « droits de l’homme ». En présentant la politique américaine sous un nouveau visage, Carter est arrivé à faire accepter de façon croissante, au moins en Occident, l’idée que nos interventions militaires et diplomatiques poursuivent en fait des objectifs nobles(4). Avec la crise du mouvement communiste qui, quoi qu’on en pense par ailleurs, avait toujours tenté de dénoncer ce genre de discours, ces idées se sont imposées de plus en plus.

Le grand tournant des « droits de l’homme » fut aussi le tournant de la destruction pure et simple. La véritable « leçon du Viêt-nam » tirée par les dirigeants américains est qu’il est plus facile d’armer une guérilla que d’en combattre une sur son terrain, et qu’il est plus facile de détruire un Etat qu’on n’aime pas que d’en construire un à sa solde. Finalement, le chaos vaut mieux qu’un Etat qu’on ne contrôle pas. Dorénavant, tout était bon pour saboter les régimes indésirables : criminels mercenaires, trafiquants de drogue, fanatiques religieux obscurantistes, tous pouvaient être enrôlés dans l’œuvre de destruction de l’espoir des pauvres. Savimbi en Angola, les Contras au Nicaragua, les « Escadrons de la Mort » ici et là, même Pol Pot au Cambodge ont bénéficié de l’aide plus ou moins clandestine de la CIA pendant que les diplomates américains prêchaient au monde l’évangile des droits de l’homme. Mais le chef d’œuvre de cette politique de destruction fut sans doute l’utilisation des Moudjahidin en Afghanistan pour piéger et affaiblir l’Union soviétique.

Ainsi l’opération d’Afghanistan fut initiée avec le plus grand cynisme sous l’administration Carter, en pleine euphorie d’humanisme idéaliste. Curieusement, on peut même raisonnablement croire en la sincérité du Président Carter, homme d’affaires plutôt provincial, « découvert » par la Trilatérale de David Rockefeller et promu chef d’Etat peut-être en partie pour sa bonne volonté naïve, qualité momentanément souhaitable pour faire oublier le cynisme trop flagrant de Nixon et de Kissinger et la fin peu glorieuse de la guerre du Viêt-nam. Mais Carter avait son « âme damnée » (également imposé par les vrais décideurs comme Rockefeller) en la personne de son conseiller à la sécurité nationale, Zbigniew Brzezinski, qui, vingt ans plus tard, s’est vanté d’avoir attiré les Russes dans le bourbier afghan afin de leur offrir un « Viêt-nam », susceptible de mener à l’effondrement de l’Union soviétique. Pour cela, on n’hésita pas à livrer la malheureuse population afghane à des fanatiques islamistes, armés par les Etats-Unis avant l’intervention soviétique, et avec l’intention de provoquer celle-ci , pour lesquels les droits de l’homme — sans parler de ceux de la femme — chers à l’Occident humaniste sont le dernier des soucis. Mais comme disait Brzezinski sans complexe : « Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? »(6).

L’administration républicaine de Reagan parlait moins de droits de l’homme et préférait reprendre l’offensive avec la « guerre contre le terrorisme » — tout en armant et en subventionnant des terroristes en Amérique centrale, en Afrique méridionale et… en Afghanistan. Gorbatchev était déjà au pouvoir, à la recherche d’un compromis historique avec l’Occident et d’une sortie de l’Afghanistan, quand les Américains, en 1986, ont dramatiquement renforcé les Moudjahidin en leur fournissant des missiles Stinger, engins portables capables d’abattre des avions. Les Soviétiques ont perdu la guerre visant à préserver à leur frontière un régime ami — et relativement éclairé, soit dit en passant, qui osait même scolariser les filles. Quant aux Afghans, dans un pays ruiné par la longue guerre civile, ils ont été livrés au chaos, à l’obscurantisme et à la misère, dans l’oubli total des « défenseurs des droits de l’homme ».

La continuité de la politique étrangère américaine veut que les présidents passent, mais que les décideurs restent, souvent dans l’ombre. Un exemple en est Morton Abramowitz, ancien ambassadeur américain en Thaïlande, président du très influent Council on Foreign Relations qui, après avoir contribué à fournir les Stingers aux Moudjahidin en Afghanistan pour l’administration Reagan, devint, en tant qu’éminence grise de l’administration Clinton, le grand champion des rebelles armés au Kosovo, l’UÇK. Pour « les droits de l’homme » ? C’est ce qu’a cru la majorité de l’opinion publique en Occident, y compris une gauche totalement désorientée(7). Quel rapport entre l’Afghanistan et le Kosovo ? Dans les deux cas, une réalité embrouillée par les discours sur les « droits de l’homme », et en coulisses, les trafiquants de drogue, les clans guerriers hostiles au progrès social, et même Oussama ben Laden. Et dans quel but ? L’affaiblissement d’un Etat relativement progressiste, relativement attaché aux avantages du socialisme, au point d’échapper au contrôle occidental. Et après… la misère et le désordre, l’abandon de tout espoir d’un développement original et progressiste.

Il devrait être évident que toutes ces interventions n’avaient rien à voir avec la défense des droits de l’homme. La prétention de l’Occident d’être leur grand défenseur dans le monde repose fondamentalement sur un sophisme. S’il est vrai que les libertés individuelles sont en général mieux respectées chez nous qu’ailleurs, cela n’implique nullement que la politique étrangère de l’Occident soit réellement motivée par de telles considérations. La démocratie athénienne était réelle pour les citoyens, mais reposait sur le travail des esclaves. De même, un régime peut parfaitement être démocratique à l’intérieur et autocratique à l’extérieur. Tout dépend de la façon dont les citoyens de la démocratie en question acceptent ou refusent la politique impériale.

La politique face aux régimes qui cherchent à effectuer des transformations sociales a toujours été de les étrangler de façon, soit à les faire céder, ce qui a réussi dans la plupart des cas (Brésil, Indonésie, Chili, Nicaragua, par exemple), soit à les forcer à se barricader(8) et à se transformer en dictatures, ce qui a réussi en URSS, Chine, Cuba, etc. On peut alors utiliser ces « mauvais exemples » à des fins idéologiques. Le mécanisme était déjà décrit, lors de la révolution russe, par Bertrand Russell : « Chaque échec de l’industrie, chaque règlement tyrannique dû à une situation désespérée est utilisé par l’Entente pour justifier sa politique. Si un homme n’a ni à boire ni à manger, il s’affaiblira, perdra sa raison et finira par mourir. En général, cela n’est pas considéré comme une bonne raison pour infliger la mort en affamant les gens. Mais, en ce qui concerne les nations, la faiblesse et la lutte sont considérées comme moralement répréhensibles et sont supposées justifier des punitions supplémentaires »(9).

La soumission ou la fuite en avant, voilà en fait l’alternative que nous proposons au Tiers-Monde. La montée de l’intégrisme que l’on déplore tant dans le monde musulman résulte aussi de ce mécanisme. Toutes les tentatives de développement indépendant sur des bases relativement laïques, qu’il s’agisse de Mossadegh en Iran, de Nasser en Egypte, du FLN en Algérie, ou de l’Irak ont été systématiquement subverties par la politique occidentale. Pour avoir une idée réaliste de notre volonté de faire progresser les droits de l’homme dans cette partie du monde, comparons le traitement qui a été réservé aux régimes (relativement) progressistes du monde arabe et le soutien sans faille apporté à des régimes féodaux et obscurantistes comme l’Arabie saoudite ou à des succédanés de l’époque coloniale comme Israël. Le « déconcertant progressisme », dont se plaint M. Finkielkraut(10), ne consiste pas à s’auto-culpabiliser, mais à jeter un regard lucide sur cinq siècles de guerres et d’occupations quasi permanentes de l’Occident contre le reste, c’est-à-dire contre l’immense majorité, du monde et sur les discours d’auto-justification qui les accompagnent : sauver les âmes pour le christianisme, mission civilisatrice pour la République et aujourd’hui, droits de l’homme.

Il y a, si l’on veut, deux façons d’envisager la lutte pour les droits de l’homme. L’une est de partir de l’ensemble des droits inclus dans la déclaration universelle et de réfléchir honnêtement aux moyens qui permettraient d’en faire vraiment profiter tous les êtres humains. En particulier, du premier de tous, celui de ne pas mourir de faim ou de maladies aisément guérissables. On estime à 36 millions le nombre de morts de faim l’an passé(11). C’est bien plus que le nombre de prisonniers politiques ou de condamnés à mort. Si l’on pose la question ainsi, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un problème compliqué et qui ne peut avoir de solution qu’à long terme. En particulier, des progrès en ce sens supposent le développement du Tiers-Monde, pas son asphyxie. L’autre façon de « défendre les droits de l’homme », celle qui domine la pensée en France depuis l’ère des « nouveaux philosophes » consiste à utiliser leur relatif respect en Occident pour proclamer notre supériorité et la noblesse de nos intentions, battre le rappel contre le Tiers-Monde et justifier des interventions qui, en permettant de maintenir la « position d’inégalité » dont parlait Kennan, rendent tout développement impossible et, en fin de compte, bloquent tout progrès en faveur d’une réalisation effective des droits de l’homme.

Dans les années 60 et 70, il existait en Europe et aux Etats-Unis, à la suite des guerres de libération nationale, des mouvements de solidarité réels avec le Tiers-Monde. Une solidarité fondée sur une conscience lucide de la responsabilité de l’impérialisme occidental dans les tragédies qui dévastent la planète et sur l’idée que les peuples d’ici et de là-bas sont, en fin de compte, unis par des ennemis communs : les coûts des guerres impériales et des catastrophes écologiques sont publics, mais les profits de l’impérialisme sont privés. Il n’est pas du tout évident qu’une véritable politique de coopération, qui effectivement augmenterait le coût de certaines matières premières, serait dommageable, à long terme, à l’immense majorité de la population des pays développés. Mais évidemment elle le serait pour la petite minorité qui, à travers sa mainmise sur les leviers de commande de l’économie, contrôle les médias et les gouvernements.

Ce mouvement, "tiers-mondiste", comme on l’appelle pour le dénigrer, a été battu en brèche, principalement par toutes les interventions militaires et diplomatiques qui ont largement enfermé le Tiers-monde dans les conditions dictées par l’Occident ; mais en même temps par un combat idéologique ici même, utilisant habilement la rhétorique des droits de l’homme, auquel la gauche n’a pas pu résister. Il est essentiel que la gauche occidentale se ressaisisse et prenne une attitude plus ferme et plus lucide qu’elle ne l’a fait ces dernières décennies. En particulier, il faut combattre les nouvelles illusions qui se créent concernant l’Europe. En effet, il ne faut jamais oublier que l’Europe paraît parfois « anti-impérialiste », mais exactement comme les Etats-Unis l’étaient après la deuxième guerre mondiale. C’est-à-dire un impérialisme plus faible, qui cherche à prendre la place du plus fort et qui, pour se faire, tient un discours moins agressif et moins brutal que l’impérialisme dominant(12). Mais les progressistes ne peuvent que chercher à construire un monde plus équitable, où les rapports de force se rééquilibrent en faveur des plus faibles, pas un monde où un impérialisme prend la place d’un l’autre.

Avant de donner des leçons de droits de l’homme et de démocratie au reste du monde, regardons-nous dans la glace et demandons-nous ce que nous faisons effectivement pour aider les victimes des politiques de nos gouvernements (en Irak, en Palestine ou en Afrique Centrale, par exemple). Malheureusement, très peu de choses. Nous pouvons accuser un rapport de force défavorable. Mais pour changer ce rapport de force, nous devons commencer par changer notre façon d’envisager les rapports entre nos gouvernements et le reste du monde et par nous débarrasser de toute illusion concernant la nature humanitaire de leur interventionnisme.

Ne nous laissons pas impressionner lorsqu’on nous accuse d’être pro-Saddam Hussein, pro-Milosevic ou anti-américains. L’admirable pacifiste anglais Edmund Morel, qui avait dénoncé l’exploitation impitoyable du Congo par le roi des Belges, Léopold II, était déjà traité de partisan du Kaiser parce qu’il s’opposait à la première guerre mondiale(13). Ces insultes sont les seules armes qui restent à ceux qui sont incapables d’argumenter.

Les intellectuels se trouvent face à un choix : ou bien, ils célèbreront notre démocratie, au moment même où celle-ci se vide de tout contenu réel. Ils attribueront des intentions imaginaires aux auteurs des attentats du 11 septembre, comme l’hostilité à "la liberté et a la démocratie", bref à nos qualités, parce que, comme dit le Président américain, "nous sommes si bons"(14). Ils inventeront des excuses pour les crimes de nos gouvernements et les mensonges de nos médias. Ils seront alors des intellectuels de cour, choyés par la presse et décorés par les institutions universitaires. Ou bien ils choisiront d’être des intellectuels critiques. Ils analyseront les discours pour les confronter aux actions et chercheront à informer le reste de la population sur les crimes qui sont commis en son nom. Ils seront alors marginalisés et ridiculisés. Mais le combat pour la vérité n’a jamais été une sinécure.

Pour revenir à l’Afghanistan, on peut raisonnablement penser que les Etats-Unis ont déjà perdu cette guerre. Probablement qu’à force de bombarder et d’affamer la population afghane, ils finiront par imposer un régime à leur dévotion en Afghanistan. Reste à savoir à quel prix ce régime se maintiendra au pouvoir. Mais ils ont déjà perdu la bataille pour ce qu’ils appellent "les cœurs et les esprits", au moins dans le Tiers-Monde. Déjà l’attaque de l’Otan contre la Yougoslavie avait ouvert les yeux de millions de gens en Russie et en Chine, aveuglés par des années d’anticommunisme, sur la véritable nature de l’Occident. Mais aujourd’hui, c’est bien plus que le monde arabo-musulman, c’est l’ensemble du Tiers-Monde qui subit la terrible éducation des faits et qui peut voir, à travers les souffrances de la population afghane, la véritable nature de cette civilisation « humaniste » et « respectueuse de la vie humaine » que nous sommes supposés défendre et dont nous sommes si fiers.

Mais la défaite (idéologique) des Etats-Unis ne signifie pas la victoire de la justice et du développement équitable du Tiers Monde que nous devons souhaiter. En effet, pour le moment, ce sont les forces obscurantistes dans le monde musulman qui, à cause du courage dont elles font preuve, tirent profit de la situation. Il appartient aux progressistes en Occident de recréer un véritable mouvement de solidarité avec le Sud. Pour cela, nous devons exercer une lucidité sans faille qui porte d’abord sur l’action de nos propres gouvernements. Alors seulement pouvons-nous espérer aider réellement les peuples du Tiers-Monde à se libérer à la fois de l’oppression du Nord et des structures féodales qui existent chez eux. Tout le reste n’est qu’hypocrisie.

(1) Policy planning study du 23 février 1948, cité par N. Chomsky dans : Idéologie et pouvoir, EPO, Bruxelles, 1991, p.17.

(2) W. Blum, Killing Hope: U.S. Military and CIA Interventions Since World War II, Common Courage Press, Monroe, 1995 et 2001 ; ainsi que Rogue State: A Guide to the World’s Only Superpower, chez le même éditeur, 2000. Disponibles en partie sur :

http://members.aol.com/superogue/homepage.htm

(3) Pour une liste partielle, voir l’appendice du livre de N. Chomsky, De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis, Marseille, Agone, 2001 ; pour plus de détails, voir les ouvrages de W. Blum cités dans la note précédente.

(4) Cette politique pouvait être accompagnée d’un cynisme total. Par exemple, lorsque l’Indonésie a envahi en décembre 1975 l’ex-colonie portugaise de Timor, massacrant des dizaines de milliers de personnes, l’ONU est restée impuissante, ce qui lui est d’ailleurs reproché dans d’autres cas, par exemple en Bosnie. Mais pourquoi était-elle inefficace ? L’ambassadeur des Etats-Unis auprès des Nations-Unies à l’époque, Patrick Moynihan, l’explique dans ses mémoires (dans lesquels il dénonce abondamment, au nom des droits de l’homme, la gauche et le Tiers-Monde): « Le Département d’Etat souhaitait que toute mesure que les Nations Unies puisse chercher à mettre en œuvre soit totalement inefficace. Cette tâche me fut confiée et je l’ai accomplie non sans un certain succès. » (D. P. Moynihan et S. Weaver : A Dangerous Place, Little Brown, 1980, p.247). Un peu plus loin, il explique que l’invasion a causé la mort de « 10% de la population, presque la proportion de victimes en Union Soviétique pendant la seconde guerre mondiale. ». Pour la petite histoire, signalons que Moynihan, bien qu’il se vante d’avoir rendu possible un massacre qu’il compare lui-même à ceux d’Hitler, a reçu cette année-là la plus haute distinction de la Ligue Internationale pour les Droits de l’Homme. Richard Holbrooke, qui a défendu passionnément la cause des Kosovars, était à l’époque assistant au secrétaire d’Etat chargé du Pacifique et à ce titre a offert à quatre reprises des armes à l’Indonésie pendant la période cruciale de l’invasion. Interrogé au sujet des atrocités, il répondit : « je veux souligner que je n’ai pas la moindre envie de rentrer dans une controverse sur le nombre de personnes tuées » (Melbourne Herald). C’était le 6 avril 1977 ; le 1er avril de cette année, le ministre des affaires étrangères d’Indonésie, Adam Malik avait déclaré : « au total, il y a peut-être eu 50.000 morts, mais qu’est ce que ça peut faire comparé aux 600.000 qui veulent rejoindre l’Indonésie ? » (Camberra Times). Holbrooke a également bien expliqué les motivations américaines : « l’Indonésie est un membre modéré du mouvement des pays non alignés, un important producteur de pétrole… et est, bien sûr, important pour des alliés fondamentaux des Etats-Unis dans la région, le Japon et l’Australie. Nous attachons une grande valeur à nos relations de coopération avec l’Indonésie. » (Témoignage devant le congrès américain, juin 1980).

(5) Dans une interview au Nouvel Observateur, Brzezinski déclarait : « Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux Moudjahidin a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eut envahi l’Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la réalité, gardée secrète jusqu’à présent, est tout autre : c’est en effet le 3 juillet 1979 que le Président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime pro-soviétique de Kaboul. Et ce jour-là, j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquais qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques » (Le Nouvel Observateur, n°. 1732, Janvier 1998).

(6) Le Nouvel Observateur, n°. 1732, janvier 1998.

(7) On ne peut décrire ici tous les mensonges qui ont rendu cette guerre possible. Signalons quand même que l’accord proposé aux Serbes lors des « négociations » de Rambouillet prévoyait (section 8) que: « le personnel de l’OTAN, ses véhicules, vaisseaux, avions et équipements devront bénéficier d’un passage libre et sans restriction à travers la république fédérale yougoslave et d’un accès sans entrave à son espace aérien et fluvial. Cela inclut, sans s’y limiter, le droit de bivouac, de manœuvre, de cantonnement et d’utilisation des aires ou des facilités nécessaires pour le soutien, l’entraînement et les opérations.» Notons qu’il s’agissait bien là de tout le territoire yougoslave, pas seulement du Kosovo, et que cette clause, totalement inacceptable par un pays souverain et qui d’ailleurs n’a pas été obtenue après 78 jours de bombardements, montrait clairement la volonté de l’Otan de faire la guerre plutôt que de voir aboutir les négociations.

(8) Observer l’hystérie et les incidents racistes qui se produisent aux Etats-Unis en réaction aux attentats récents permet de comprendre un peu mieux ce que devait être la réaction de la population russe (par exemple) suite à des embargos et des interventions étrangères (en 1918-1921, puis en 1941-1945) qui firent des millions de morts.

(9) Bertrand Russell, The Practice and Theory of Bolshevism, Allen and Unwin, Londres, 1920. L’Entente désignait la coalition des pays occidentaux qui attaquaient la révolution soviétique à ses débuts.

(10) Dans Le Monde du 9 octobre 2001.

(11) Voir Jean Ziegler, rapporteur spécial de la commission des droits de l’homme des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, Le Monde Diplomatique, novembre 2001, p.4.

(12) Du moins, c’est là une des tendances en Europe, et qui est celle qui risque le plus d’attirer la gauche. L’autre tendance, qui est représentée surtout par les Britanniques, consiste à se contenter du rôle d’allié privilégié des Etats-Unis.

(13) Voir Adam Hochschild, Les fantômes du roi Léopold II, Belfond, Paris, 1998.

(14) S’il s’agit bien de ben Laden et de ses alliés, les intentions sont tout autres et sont publiquement proclamées: faire cesser l’ingérence occidentale en Irak, en Palestine et en Arabie Saoudite (voir l’article de Noam Chomsky dans cet ouvrage pour plus de détails).