Les USA, la Chine et l'inde : aperçu sur la géopolitique de l'Himalaya

Dans le discours politique contemporain, la coutume s’est établie de citer ensemble les deux géants asiatiques : la Chine et l’Inde. Les deux pays les plus peuplés du monde – 40 % de la population mondiale à eux deux – ont ceci de commun qu’après avoir été colonisés par les Européens ils comptent au nombre des grandes puissances émergentes, encore qu’une comparaison plus détaillée montre que la Chine est sensiblement plus avancée que l’Inde dans sa grande transformation économique.

CONTRE LA GUERRE, COMPRENDRE ET AGIR

Bulletin n°188– semaine 13 – 2008

De la colonisation qu’ils ont subie diversément : l’Inde fut colonisée totalement par les britanniques pendant plus d’un siècle, la Chine ne fut occupée que très partiellement par les puissances européennes auxquelles le Japon tenta, sans succès mais à un prix humain énorme, de se substituer, les deux pays ont hérité d’une longue frontière commune qui s’étend sur des milliers de kilomètres le long de la chaîne himalayenne.

Cette frontière, tracée par le seul colonisateur britannique, n’a jamais été reconnue par la Chine ni avant ni après la prise du pouvoir par le Parti Communiste Chinois en Octobre 1949.

Située dans des zones très peu peuplées, à des altitudes inhospitalières elle pourrait n’être qu’un objet de tractations diplomatiques aptes à faire les délices des experts en droit international et des géographes si elle n’était le lieu d’un face à face entre deux puissances qui ont des rapports complexes, un lieu qui depuis la deuxième guerre mondiale est un des points chauds de la géopolitique mondiale.

En effet, cette frontière est discontinue et d’autres pays y sont présents qui viennent encore compliquer les rapports entre les deux grands.

A l’Ouest, l’Inde est au contact avec la Chine au Nord de la province du Cachemire, c’est à dire dans la zone d’un conflit jamais réglé entre l’Inde et le Pakistan depuis leur accession simultanée à l’indépendance en Août 1947. La Chine populaire s’est refusée depuis 1949 à délimiter officiellement cette frontière considérant que le règlement de la question du Cachemire était un préalable indispensable à un accord et a établi une frontière de facto. Signer avec l’Inde reviendrait à nier la revendication pakistanaise d’un référendum d’autodétermination de cette province, revendication ignorée par l’Inde avec constance.

Un peu plus loin vers l’Est se trouve le Népal. La géographie fait de cet Etat tampon un Etat plus proche de l’Inde que de la Chine. L’accès au pays est en effet beaucoup plus facile depuis l’Inde et il se trouve au contraire séparé de la Chine et du plateau du Tibet par les plus hauts sommets de la chaîne himalayenne. L’influence de l’Inde y est donc considérable à tous points de vue : politique, économique et culturel. L’hindouisme y est la religion dominante et la monarchie népalaise (qui vient de tomber – voir plus loin) était une monarchie hindouiste.

Passé le Népal, l’Inde et la Chine se retrouvent directement face à face sur une centaine de kilomètres au Nord de la province du Sikkim où s’est déroulée entre eux en 1962 un sévère affrontement militaire. L’armée chinoise victorieuse avança largement sur le sol indien puis se retira sur la ligne de crêtes, mais l’avertissement avait porté.

Vient ensuite un autre petit Etat-tampon le Bhoutan, lui aussi sous l’influence de l’Inde mais très replié sur lui-même. Le Bhoutan est un tout petit royaume où le bouddhisme est religion d’Etat et qui vient de se transformer en monarchie constitutionnelle pour éviter une modernisation trop brutale qui échapperait au souverain.

Plus à l’Est, Chine et Inde se retrouvent face à face de part et d’autre d’une frontière toujours aussi escarpée – les sommets atteignent des altitudes entre 5000 et 6000 mètres – taillée en de rares endroits par de profondes vallées comme celle du Brahmapoutre, né sur le plateau tibétain, et qui, mélangé aux Gange, ira irriguer l’immense delta du Bengale partagé entre l’Inde (Etat du Bengale occidental) et le Bangla Desh.

Il est à noter que les guérillas maoïstes les plus actives en Inde aujourd’hui le sont dans les Etats de l’Est les plus proches de la frontière sino-indienne mais que le gouvernement chinois, fidèle à sa politique de non-ingérence, ne leur accorde aucun soutien.

Que le tracé de la frontière entre la Chine et l’Inde n’ait pas pu être normalisé depuis plus de 50 ans ne tient pas seulement au fait que plusieurs Etats tiers et en particulier le Pakistan sont impliqués mais surtout au fait historique que les deux pays ont été, depuis l’indépendance de l’Inde et à la prise du pouvoir des communistes en Chine au cœur des tensions politiques asiatiques et mondiales et n’ont jamais été alliés.

Quelques rappels historiques :

Quand est fondée la République Populaire de Chine (RPC – 01.10.1949) elle devient aussitôt le deuxième état socialiste du monde et dans la guerre froide commençante prend sa place dans le camp socialiste. L’Inde indépendante fait partie du Commonwealth mais va tenter d’échapper à la coupure du monde en deux blocs en s’affirmant comme un des leaders du mouvement des non-alignés. Quand survient la brouille puis la rupture entre la Chine et l’URSS, l’Inde, craignant l’influence du maoïsme chinois chez elle, se rapproche de l’URSS.

En bref, l’Inde et la Chine ne sont jamais dans le même camp et si la RPC a pu régler par la négociation tous les problèmes frontaliers qu’elle avait avec ses autres voisins elle n’a jamais voulu le faire avec l’Inde.

Aujourd’hui dans une configuration géopolitique mondiale mouvante, l’Inde est courtisée et incertaine. Elle a conservé des liens avec la Russie qui, du temps de ses amitiés soviétiques, lui a formé de nombreux cadres, lui a fourni du matériel militaire qu’il faut entretenir et moderniser voire renouveler.

Elle a des relations suivies avec Israël qui lui a fourni le matériel militaire que les Etats-Unis ne voulaient pas fournir eux-mêmes, l’Inde n’étant membre d’aucune des alliances militaires mises en place par les Etats-Unis.

Elle entretient désormais des liens plus intenses et plus confiants avec la Chine dont le dynamisme industriel et commercial fait un partenaire économique incontournable. En outre, les deux pays ont effectué en 2007 leurs premières manoeuvres militaires communes et l’Organisation de Coopération de Shanghai a accueilli l’Inde comme observateur.

Pas surprenant que dans ce contexte les Etats-Unis aient entrepris auprès de l’Inde les grandes manœuvres de la séduction nucléaire. Il s’agit de lui fournir les nouveaux réacteurs nucléaires dont elle va avoir besoin tant est forte sa dépendance au pétrole dont les importations représentent 70% de la consommation nationale.

Cette opération séduction, montée par l’équipe BUSH, a de la peine à se mettre en place. Aux Etats-Unis une partie du Congrès est réticente à accorder ainsi l’absolution à un pays qui maîtrise toutes les techniques nucléaires, n’a pas signé le Traité de non prolifération nucléaire et n’a pas l’intention de le faire. En Inde, les communistes modérés qui font partie de la majorité parlementaire actuelle s’opposent à cet accord qui peut conduire à un alignement stratégique sur les Etats-Unis .Les maoïstes et les guérillas qu’ils animent dans plusieurs états de l’Est du pays sont farouchement anti-impérialistes et ont la même position.

L’Inde nucléaire – rappel de quelques faits

La question du nucléaire n’a pas cessé de compliquer les relations entre l’iNde et les Etats-Unis. Dès l’indépendance l’Inde s’intéresse au nucléaire civil. Elle achète sa première centrale au Canada, façon hypocrite pour les Etats-Unis de laisser faire. Il s’agit d’une centrale à eau lourde, comme les premières centrales françaises, et donc productrice de plutonium à usage militaire. L’eau lourde sera fournie directement par les Etats-Unis. La brouille sino-soviétique, la bombe française (1959) et la bombe chinoise en préparation (le premier essai aura lieu en 1964) renforcent la conviction des dirigeants indiens qu’ils doivent eux aussi posséder l’arme nucléaire qui n’est plus réservée aux deux superpuissances. Pour y parvenir ils auront habilement utilisé les Etats-Unis en jouant sur la question tibétaine.

En 1951 la RPC nouvelle accorde au Tibet un statut de région autonomie. Le Dalai lama reste au pouvoir mais différentes réformes, à commencer par l’abolition de l’esclavage, lui sont imposées. Mais les Etats-Unis mettront longtemps à admettre que le PCC est au pouvoir, maintiendront la fiction de TAIWAN représentant de la Chine sur la scène diplomatique internationale et tenteront diverses actions pour faire tomber le nouveau régime. L’affrontement est évidemment au comble sur le front coréen mais d’autres actions sont menées que ce soit en Birmanie où des généraux du KMT s’installent et vont tenter mais en vain de ré envahir les provinces du Sud-ouest chinois ou au Tibet où la CIA va prendre en main le Dalai Lama, former et armer les opposants à la RPC qu’il est facile de recruter chez les religieux anti-communistes qui ont été dépouillés d’une partie de leur pouvoir. C’est pour couper court à cette menace de sécession organisée par Washington que Pékin occupe militairement la province du Tibet en 1959 et chasse le Dalai Lama. Les Etats-Unis souhaitent le Dalai Lama et son entourage en Inde à proximité du Tibet et dans un pays où le bouddhisme, bien que très minoritaire est vivant. Ils pensent aussi que le ressentiment anti-chinois de cette petite diaspora pourra peut-être un jour ou l’autre être utilisée contre la RPC. C’est en effet à partir de la ville indienne de DHARAMSALAM, où s’installe le Dalai Lama que vont s’organiser les réseaux du « Tibet Libre » soutenus sans discontinuer par les dollars de la CIA. Plus de 40 ans ont passé et ces réseaux qui ont essaimé dans le monde entier sous le couvert d’une religion fonctionnent bien.

De ce point de vue ce qu’on pourrait appeler le TIBETISME, qui n’est pas le Bouddhisme tibétain, mais l’usage militant et politique de cette religion, a des ressemblances avec le SIONISME en tant qu’il est l’instrumentalisation à des fins impérialistes dans le cadre d’une lutte contre le communisme athée d’une religion hyperminoritaire dont les Etats-Unis flattent et soutiennent l’appétit bien réel et bien matériel de pouvoir séculier. Le TIBETISME est un SIONISME ASIATIQUE.

Selon les révélations récentes du Major WILLIAM CORSON, ancien collaborateur du Président Eisenhower, l’Inde va négocier l’installation du « gouvernement tibétain en exil » sur son territoire en échange de la formation aux Etats-Unis de 400 ingénieurs nucléaires.

Disposant ainsi progressivement des compétences nécessaires, d’uranium sur son sol, et la volonté politique aidant, l’Inde qui ne signe pas le Traité de non prolifération nucléaire, ratifié en 1970, fait exploser sa première bombe dans le désert du Rajasthan en 1974. Pour rétablir l’équilibre stratégique, le Pakistan va alors se lancer à corps perdu dans son propre programme nucléaire.

La non prolifération apparaît alors pour ce qu’elle est : un double langage permettant aux puissants d’interdire à certains Etats l’accès à l’arme nucléaire et de fermer les yeux sur les programmes des autres.

Cette Inde, tiraillée entre des intérêts contraires, est évidemment très attentive à ce qui se passe sur sa frontière Nord.

Elle a soutenu autant qu’elle a pu la monarchie hindouiste népalaise dans sa lutte contre la guérilla maoïste entamée en 1994. Encadrement militaire, fourniture d’armes, rien n’a manqué pour tenter d’éviter ce qui, à Delhi, était considéré comme le pire : l’installation d’un régime prochinois à Katmandou.

A cet égard, la situation au Népal n’est pas encore clarifiée. Au terme de 12 ans de guerre, le Parti Communiste Népalais Maoïste (PCNm) qui, dans ce conflit, n’a reçu aucune aide de la RPC, a accepté, alors qu’il contrôlait très largement la campagne népalaise, de déposer les armes en échange de sa participation à un gouvernement provisoire, de la mise à l’écart au roi et de l’élection d’une assemblée constituante devant instaurer la République du Népal.

A quelques semaines de l’élection de cette assemblée, la situation est encore instable. La république est installée dans les faits et le roi n’exerce plus aucun pouvoir, mais les forces conservatrices qui lui sont fidèles, soutenues par l’Inde et les Etats-Unis, fomentent des révoltes anti-communistes dans certaines régions du pays et assassinent des militants maoïstes. Le PCN maoïste tente, de son côté, de rassembler autour de lui une majorité parlementaire et politique et dans le pays. S’il y parvient, l’assemblée constituante devrait confirmer la fondation définitive et la consécration internationale de la République du Népal.

Cette nouvelle république devra trouver sa place entre ses deux énormes voisins et ne pas se fâcher avec l’Inde avec laquelle elle est très imbriquée économiquement tout en intensifiant ses relations avec la Chine voisine via le Tibet. Il est dans les plans de la Chine d’améliorer les relations routières avec le Népal et même de prolonger jusqu’à Katmandou le chemin de fer de Lhassa et donc d’entretenir avec la république nouvelle des rapports économiques de plus en plus étroits.

Les Etats-Unis surveillent le processus comme le lait sur le feu mais savent très bien que la nouvelle république népalaise laissera les coudées moins franches à leurs espions, à leurs forces spéciales chargées de déstabiliser le Tibet et aux activistes du « TIBET LIBRE » et ils n’ont de ce point de vue guère de solution de rechange.

L’Inde qui, tout en hébergeant le Dalai Lama n’a jamais reconnu le « gouvernement tibétain en exil », a toujours considéré la question tibétaine comme une affaire intérieure chinoise et l’a clairement réaffirmé ces derniers jours. Quant au Pakistan, il ne fera rien, lui non plus, pour remettre en cause son alliance historique avec la RPC et d’autant moins qu’il refuse de plus en plus d’être réduit par les Etats-Unis au rôle de simple supplétif dans le conflit afghan.

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