» Les Etats-Unis, le pays le plus hostile à la vie intellectuelle »

Interview par Ericka Montaño Garfias

“Le défi d’Obama, c’est d’éviter que le pays ne fonde comme un morceau de glace et ne devienne le tiers monde ».

Barack Obama a été élu à un moment où les Etats-Unis se défont, tels un morceau de glace, de sorte que son défi pour ses quatre premières années de gouvernement sera de réparer quelque peu les graves dommages causés par George W.Bush.

Faute de quoi, « les Etats-Unis deviendront un pays du tiers monde », a prévenu l’écrivain nord-américain Paul Auster, qui a estimé qu’il faudra beaucoup de temps pour surmonter les aspects négatifs du mandat de Bush. « Voilà la situation tragique dont hérite Obama et il lui sera impossible d’obtenir beaucoup en peu de temps à cause de la crise économique. »

La Jornada

Parmi les dommages à réparer, il cite la fermeture immédiate de Guantánamo, la restauration de l’habeas corpus, le changement des lois sur l’espionnage domestique et la révision de tout ce qui touche à la guerre préventive, « une des idées les plus effrayantes jamais proposée par un gouvernement des Etats-Unis ».

Les Etats-Unis, Auster les a qualifiés de « pays le plus hostile à la vie intellectuelle », en réponse à une question du journal mexicain La Jornada.

Il explique, à ce sujet : « Personne chez nous ne nous interroge à propos des élections. Le Mexique, lui, s’intéresse à ce que nous avons à dire car il y a dans ce pays plus de respect envers les artistes, les philosophes et les intellectuels et c’est le cas à peu près partout ». Et il cite en exemple de grand écrivains, comme Octavio Paz, qui ont exercé dans d’autres pays comme diplomates, alors que Washington envoie hors de ses frontières des personnes qui, la plupart du temps, ne parlent pas la langue du pays d’accueil ni n’en comprennent la culture.

« Les intellectuels ont leur place ici, mais pas aux Etats-Unis », a précisé l’auteur, qui a inauguré hier la 28e édition de la Foire Internationale du Livre de Oaxaca.

Au bord du naufrage

Paul Auster se rappelle que, pendant presque deux ans, lui et sa femme l’écrivain Siri Hustvedt, ont vécu obsédés par la possibilité de l’élection du démocrate. « Selon moi, Bush ne fut pas élu président en 2000 et pendant ses quatre premières années je pressentis, dans l’impunité qui régnait, que les élections de 2004 seraient ambiguës. On parlait beaucoup d’une tricherie dans l’Ohio mais je ne veux pas tirer de conclusion, bien que cela ait pu se produire.

« Nous vivons depuis lors dans un régime criminel à tous les niveaux : guerres non nécessaires, réponses stupides aux attaques terroristes de 2001, torture de prisonniers, indifférence envers les Nord-Américains, bref une liste dont on pourrait faire un livre. »

« C’est du désespoir que nous éprouvions Siri et moi, et par Siri j’entends des millions de personnes qui se sont senties inutiles et sans aucun moyen de faire changer les choses ou de pouvoir arrêter le naufrage des Etats-Unis. C’est un peu comme si un morceau de glace fondait, c’est un pays que nous aimons et que nous ne reconnaissons plus. »

« Mais depuis mardi dernier, les Etats-Unis disposent d’un homme jeune et extraordinaire, et l’on est en train de vivre, ces deux dernières années, des moments parmi les plus surprenants de l’histoire du pays » a-t-il ajouté en conférence de presse.

« Voici que, dans un pays qui s’est libéré de l’esclavage il y a à peine 150 ans, un Noir se retrouve maintenant chef du gouvernement. C’est un homme extrêmement compétent, intelligent et qualifié. Les problèmes auxquels il doit faire face sont immenses, mais je n’arrive pas à envisager quelqu’un de mieux pour le pays. »

Auster comme Hustvedt remarquent que le triomphe d’Obama résulte de quelque chose de plus complexe qu’un vote de protestation envers le Parti républicain. « Il s’agit de quelque chose de très complexe » a déclaré le romancier et poète « qui est à mettre en relation avec le fait que la démocratie a changé aux Etats-Unis car la population immigrée a augmenté et a modifié la composition du pays. »

« La crise économique a contribué à cela. Mais c’est également le résultat de quelque chose de plus humain : Obama est une personne que les gens ont fini par aimer. Il a été suivi par les gens pour son idéalisme, sa manière de parler en public, son intelligence. Tout cela a touché les gens et je crois qu’il s’agit d’une élection qui a quelque chose à voir avec l’amour et l’affection.

Je n’ai jamais vu de politicien plus impressionnant et compétent qu’Obama. Je suis assez âgé pour avoir vécu l’élection de John F. Kennedy en 1960 et il est maintenant question d’une personne de cette stature. Il faudrait même remonter jusqu’à Roosevelt et Lincoln pour trouver quelqu’un de cette envergure. Il sera un grand président s’il on lui en donne l’opportunité. Je crois que McCain s’est révélé impulsif, impétueux, une tête brûlée qui agit sans réfléchir, au contraire d’Obama. En ces temps de confusion, de chaos et de problèmes dans le monde entier, nous avons besoin d’une tête bien mise »

Quant à l’éventualité d’une future vie publique pour Bush après la fin de son mandat, les deux écrivains sont d’accord pour observer qu’elle est nulle : « L’aura politique de Bush a diminué d’année en année. Je crois que les gens ne veulent même plus voir sa tête », a commenté Hustvedt, qui vient de publier son roman Tout ce que j’aimais.

« Espérons que Bush retournera dans son ranch au Texas pour élever du bétail et faire un peu d’exercice en promenant son chien; je ne pense pas qu’il aura encore un rôle à jouer dans le pays ni dans le monde » a souligné Auster, cinéphile qui avait sérieusement envisagé de faire des études de réalisateur mais qui s’est consacré à la littérature par timidité. Il écrit actuellement son nouveau roman, L’invisible, qui sera publié en 2009.

Autre sujet, les déclarations polémiques faites par Horace Engdahl, secrétaire de l’Académie Suédoise sur le Prix Nobel, qui a qualifié la littérature des Etats-Unis d’ « isolée ». Auster lui a donné raison « Les Etats-Unis ont fermé leurs frontières aux autres cultures. Nous traduisons peu de littérature. Mais je ne crois pas qu’il ait raison pour ce qui est des romanciers. Il existe beaucoup d’écrivains brillants et notre littérature est dans une période prolifique, elle survivra, se superposera à d’autres choses et continuera au-delà des films, car elle est faite de lettres et de mots ».

Traduit par Magali Urbain pour Investigaction

http://www.rebelion.org/mostrar.php?tipo=5&id=Ericka%20Monta%C3%B1o%20Garfias&inicio=0

http://www.jornada.unam.mx/2008/11/08/index.php?section=cultura&article=a04n1cul

http://www.jornada.unam.mx/2008/11/08/index.php?section=cultura&article=a04n1cul